BAGATELLE

nyckie-alause

Nouvelle en trois périodes


-I-

 

Quand il arrivait, c'était toujours le chien qu'on voyait en premier, ce gros chien gris, musculeux, charpenté, qu'il avait appelé Joseph. Alors on criait « JOSEPH » et celui-ci forçait le pas, tirant derrière lui le vieil homme à la démarche hésitante ;  et nous, nous nous bousculions, chacun voulant être le premier à offrir à l‘animal ce que nous avions soustrait au déjeuner pour sa gourmandise ; qui un morceau de viande, qui un croûton de pain, que le chien humait en salivant sans cesser d'avancer vers la table du pique-nique.

— Les enfants, laisser les donc arriver ! disait Grand'mère en riant.

Louis se levait pour accueillir son frère, Lucie lui offrait un siège, un verre de limonade, un peu de repos.

—  Moins de bruit les enfants, on ne s'entend plus.

— Je suis heureux de vous voir enfin de retour à Bagatelle cette année, dit l'homme. Les enfants ont bien grandi et je m'étonne qu'ils ne soient pas déjà perchés dans le cerisier à disputer les derniers fruits aux oiseaux.

— Ils vous attendaient, enfin ils attendaient Joseph, répondait Grand'mère.

Alors il ouvrait les boucles du harnais et disait à son compagnon « Va ! ».

Et Joseph s'ébrouait avant de se précipiter vers nous, happant les délices que nous lui tendions, donnant des coups de langue au hasard sur nos corps réjouis. Cela durait longtemps jusqu'à ce que, humides, nous nous décidions à attaquer le cerisier sous lequel il s'installait alors pour nous observer.

— Joseph ! appelait soudain l'oncle. Aux pieds !

Et Joseph nous abandonnait pour rejoindre son maître à la table des adultes, espérant sûrement quelque reste de rôti froid.

Cet homme que nous appelions mon oncle — je crois que je ne savais pas son nom — s'informait des changements intervenus dans la famille, demandait comment se passait notre nouvelle vie à Paris, si les aînés avaient réussi leur année, si maman, sa nièce préférée, y était heureuse.

C'était seulement quand il avait obtenu toutes les réponses qu'il leur donnait un aperçu de l'année qu'il avait passée ici. Puis venait la chronique du voisinage. Ceux qui étaient déjà  arrivés, ceux qui viendraient bientôt. Les François qui ne pourraient pas être là pour le 14 juillet mais qu'il avait vus cet automne. Marie, la fille du maire, qui était si jolie le jour de son mariage dans sa robe d'organdi jaune.

Bientôt expulsée du cerisier par mes frères sous le prétexte que je risquais de tomber, plutôt pour que je ne les vois pas fumer une cigarette en cachette des grands-parents, je rejoignais la table.

Je m'asseyais avec Joseph aux pieds de « mon Oncle ». L'ombre du chapeau couvrait le haut de son visage, atténuant les stigmates de la « Grande Guerre », et le foulard cachait les cicatrices de son cou. La légère frayeur qu'il m'inspirait était compensée par la douceur du chien dont il caressait amicalement la tête. Quand Joseph s'endormait, la main de l'oncle effleurait mes cheveux et mon front, et mon inquiétude s'évaporait. Il me disait « ma douce, ma colombe » et je l'aimais.

Je finissais par somnoler bercée par les voix. Pourtant, aujourd'hui je me souviens de leurs conversations, la guerre, les batailles, l'avion, les éclats de schrapnell qui l'ont atteint au visage, la chute. Tous ces souvenirs du temps où mon Oncle voyait.

Le soir arrivant, il réveillait le chien et faisait ses adieux.

— A vous voir demain, mes amis. A demain… Il faut que je rentre avant la nuit.

Georges. Je m'en souviens, il s'appelait Georges et il était aveugle. Joseph, son chien. C'était bien Joseph. Et je les aimais.

-II-

 

C'est l'été. J'ai eu douze ans et je pars à Bagatelle rejoindre Lucie et Louis, mes grands-parents.

— Tu es assez grande pour prendre le train toute seule, a dit papa, tu as douze ans.

Le compartiment est occupé par une famille, assez bruyante, et je me serre contre la fenêtre. Des champs on passe aux bois, on saute une rivière couverte de lambeaux de brume que la chaleur est déjà en train d'effacer. Je ferme mon livre et lis la vie de l'auteur sur la jaquette, Alain fournier, Le Grand Meaulne. J'ai douze ans. Je regarde ma montre, autant que je l'exhibe, ma montre d'anniversaire avec son fermoir doré et ses aiguilles phosphorescentes ; plus que trente cinq minutes, plus que vingt, encore douze minutes. Seront-ils là, sur le quai à m'attendre ? Louis, Lucie, Joseph et mon Oncle. Le dernier tunnel et le train ralenti lâche un coup de sifflet, grincements métalliques des freins, vibrations des filets au-dessus de ma tête. L'arrêt, presque brutal, comme un soupir énorme après un énorme effort.

Je saisis ma petite valise, endosse mon sac à dos, offert par mes frères et rempli de choses indispensables. Je saute plus que je ne descends pour atterrir dans la bras frais de grand'mère. Ils sont tous là.

— Que tu es grande, que tu es jolie !

Embrassades, coups de museau. Comme je tiens le chien, j'ai douze ans quand même, je donne la main à mon Oncle. Ils me paraissent plus petits, plus vieux, plus gris tous les deux, fatigués.

Au diner, Grand'mère m'explique que nous resterons tous les quatre à Bagatelle, car mon Oncle a vendu sa maison du village.

— Cinq ! Grand'mère, comme le Club des Cinq. Même si j'ai douze ans, ma collection du Club des Cinq est toujours alignée sur l'étagère de ma chambre. Pour les aventures que nous vivrons cet été tu oublies Joseph.

Les bruits de la nuit traversent les persiennes.

Douze ans et cinq jours.

Du haut du cerisier, je les regarde, les écoute et je crois que je les admire.

— Mon ange, crie mon Oncle, tu nous l'apportes ce dessert ?

— Je vole !

— Louis, Lucie, empêchez la de voler, elle ne doit pas tomber aussi !

— Ne vous inquiétez pas mon Oncle. Je suis un ange, vous l'avez dit. Donc je ne tombe pas et je veille sur vous. Songez que j'ai douze ans.

Dimanche. Douze ans et huit jours. Mes pieds dépassent du transat. Le Grand Meaulne sur les genoux.

— Pourquoi le chien s'appelle-t-il Joseph ? C'est un drôle de nom pour un chien.

« Joseph était mon meilleur ami, mon co-pilote. Je veillais sur lui et il veillait sur moi. Nous avons comme cela traversé la guerre, enfin presque traversée

, car il y a eu pour nous la dernière bataille. Partis pour une simple mission de reconnaissance je suis revenu seul. »

Il fait une pause dans son récit, se demandant certainement si je suis assez grande pour entendre une telle histoire.

« Nous sommes soudain pris dans une tourmente. Des bruits d'impacts, des ricochets, des nuées de métal. Nous devons crier pour nous entendre. L'avion est touché à l'empennage, je ne peux plus rien faire, l'avion perd de l'altitude. Joseph — des sanglots trouble sa voix — Joseph est touché, je dois tenter un atterrissage d'urgence, aussi loin que possible de la zone de combat. Le plus loin possible de cette pluie de cuivre et d'acier qui laboure le paysage, un paysage en blanc et noir percé des fulgurances rouges des explosions. Rouge. C'est la dernière couleur que j'ai vue. Le biplan a touché le sol et j'ai vu rouge… »

Et, disant ces derniers mots, mon Oncle a ri.

-III-

Quand je suis rentrée du lycée l'enveloppe était là, sur la tablette de l'entrée à côté des clefs et du cartable de maman. Une grande enveloppe, lourde renflée, blanche. Habituellement ce genre d'enveloppe est brune, en papier Kraft, ornée de plusieurs timbres et d'un tampon d'origine. Quatre « marianne » de différentes couleurs surmontaient l'intitulé du destinataire. Des destinataires puisqu'il est noté « famille Groubert… ». Je n'osais pas la toucher bien qu'elle soit aussi pour moi.

­— Qui nous envoie cette lettre ?

— Je l'ignore, dit maman. Nous l'ouvrirons ce soir quand ton père et tes frères seront là.

J'allais goûter à la cuisine avant de rejoindre ma chambre. Un devoir de latin, une leçon d'allemand, quelques exercices de math. Je m'installe au bureau mais mon esprit revient à la lettre, dans l'entrée. J'aurais dû regarder le tampon. Les guerres puniques, c'est assez ennuyeux.

Et si j'y allais ? Pas de suite, d'abord les maths et je vais voir. Je m'y plonge, j'y nage un peu d'ailleurs ; énoncé, développement — D'où vient-elle ? Qui l'envoie ? — résolution et conclusion.

La porte claque. J'entends mon père et mes frères qui discutent et rient dans l'entrée. Trop tard pour assouvir ma curiosité, mais d'où vient cette lettre ? Plus de bruit. J'entre-ouvre ma porte, la lettre a disparu. Bon, il ne me reste plus que la leçon. C'est difficile d'étudier une leçon d'allemand en ayant l'esprit préoccupé, par la curiosité. Famille… Est-ce fréquent de recevoir une missive adressée à Famille… D'habitude il s'agit plutôt de l'adresse que l'on trouve sur une carte postale dont le texte est aussi intéressant que « Bons souvenirs de Palavas-les-Flots » ou ce genre de banalité.

J'arpente la chambre en récitant ce dialogue idiot : « Dieter ist der Spion… ». C'est sûr que comme espionne je ne suis pas Mata Hari. Je vais devoir attendre le diner.

— Nous avons reçu une lettre, dit papa, pour nous tous. Et il la décachette.

— Puis-je avoir les timbres ?

Il ne me répond pas mais ouvre l'enveloppe et, dans l'enveloppe, des enveloppes. Et une lettre tapée à la machine qu'il parcourt rapidement.

— C'est une lettre du notaire du Mans, dit mon père, celui qui s'est occupé des dernières volontés de Georges.

De Georges ? Ah ! De mon Oncle. C'est vrai qu'il s'appelait Georges.

— Il nous fait parvenir ce que l'Oncle avait laissé à son étude pour chacun de vous.

Il me tend une enveloppe cachetée. Il n'y a pas mon nom dessus, seulement « Mon Ange ».

Elle est épaisse, pleine.

Je l'ouvre avec délicatesse : des photos. Une photo de moi en robe d'été. Cette belle robe rayée avec des cerises brodées sur le bas, debout à côté de Joseph. Des photos de nos étés à Bagatelle. Une lettre : «  Mon Ange, Tu as éclairé ce dernier été de ta gentillesse et de tes rires. Je savais que pour moi ce serait le dernier. Je te souhaite une belle vie pleine de bonheurs et d'envols, pleine d'étés joyeux et d'amis fidèles. Que tes souhaits se réalisent. Avec amour. Ton Oncle ».

Et là, pliée dans un papier de soie, une photo sépia, épaisse, cartonnée. Deux hommes, des aventuriers, jeunes, beaux et souriants, fiers devant un biplan de la guerre de 14. Au dos, écrit à l'encre violette, avec de belles majuscules :

                                       Joseph & Georges

                                        Bruay-en-Artois

                                              Mai 1918

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