Blue Eyes

Jade Tigana

Je n'oublierai jamais l'odeur de ma grand-mère, ni le sourire de ma tante. Je n'oublierai pas non plus la douceur de cet ami d'enfance, Valentin. Il fait partie de ma construction d'enfant, il a partagé avec moi ces élans de tendresse, ces baisers volés, cette pureté d'âme qui appartient à l'enfance. On avait une dizaine d'années. En ce temps-là, j'habitais à la campagne, à Montferrier-sur-lez, tout près de mon école primaire. Chez nous, il n'y avait pas de clôture, les champs s'étendaient à perte de vue. Tous les matins, je me réveillais bercée par le chant des oiseaux. C'était une période idyllique de ma vie, un cadre propice à l'épanouissement de la petite fille que j'étais alors. Valentin entrait chez moi sans sonner, il habitait tout près, la maison d'en bas. Mais surtout, il faisait partie de la famille. Tous les dimanches, il attendait sur le palier de la maison, me regardait intensément, moi qui sortait à peine du lit, les cheveux ébouriffés, et de ses grands yeux bleus et de son sourire rieur, il appelait à l'aventure. On quittait alors le domicile, mains dans la main, pour explorer les environs. Il subsistait toujours une parcelle d'espace à découvrir, un bout de bois à soulever, un arbre à escalader, un petit chemin où s'aimer. Nous n'avions pas de limite, on était intrépides, on n'avait peur de rien. On dévalait les collines, criant, hurlant, chantant de toutes nos forces, pour entendre nos échos s'écraser sur les rochers. Quelquefois, on soulevait une pierre et on tombait avec stupeur sur une colonie de fourmis. On les observait se précipiter vers les herbes hautes, transportant sur leur dos de petits pucerons, qui semblaient peser une tonne. C'était drôle, pour nous, c'était aussi lourd qu'une miette de pain. Je regardais alors Valentin, de mes yeux d'enfants, et je lui demandais : « Tu penses que les parents fourmis s'aiment autant que nous ? »  Et il me répondait, avec cette douceur qui le caractérisait si bien : « ni les fourmis ni les abeilles s'aiment plus que nous ».  
Lorsque la nuit commençait à tomber, on avait un endroit d'où apprécier les étoiles. C'était une immense botte de foin qui se trouvait près d'une ferme en contrebas d'une colline, on s'y laissait tomber, au sens propre, comme dans un lit douillet. On était les rois du monde. Je l'ignorais alors, mais je n'ai jamais ressenti une plénitude aussi complète, aussi pure qu'à ce moment-là. Nous étions deux enfants embrassant l'infini.  Des petits êtres, minuscules, vulnérables, nez à nez avec l'univers. Et la nature, dans son immensité, repoussait les murs, toujours plus loin. Les frontières étaient abolies. C'était comme si quelqu'un nous ouvrait grand les yeux, étendant notre vision à son paroxysme, et de ce panorama, tout était possible. J'ai découvert avec Valentin la beauté de la nature. J'ai observé ces espaces, ces étendus, j'ai frémi devant la grandeur du monde.  Vous savez, lorsque l'on est enfant et que l'on s'aventure dans les plaines, des heures durant, sans montre ni boussole, on touche de près la notion de liberté. Maintenant que j'ai grandi, mon moi adulte peut constater la réalité suivante : je n'ai jamais été aussi libre qu'à mes dix ans, avec Valentin Ducamp. Affranchie de toutes contraintes, si ce n'est de rentrer avant la nuit, débarrassée de tout artifice, avec pour seul maquillage la boue et la poussière de la veille, je me sentais en phase avec le monde. Je pouvais me rouler dans la terre, sentir à pleine narine les pissenlits encore gorgés de rosée, cueillir des fleurs pour ma mère, monter aux arbres, frôler les dangers, m'égratigner quelquefois, mais aimer surtout… J'étais innocente.  Au détour d'un champ de fleurs, Valentin me déposait souvent une marguerite dans les cheveux, derrière l'oreille. Il me trouvait belle. On s'aimait d'un amour d'enfant, d'un amour simple et dévoué, que l'on regrette quelquefois à l'âge adulte. Valentin était un petit garçon blond au regard transperçant. Lorsqu'il faisait beau, le soleil le rendait resplendissant, presque irréaliste. Je crois que Valentin, à dix ans et demi, était déjà un ange. 

  • Merci beaucoup pour ce retour,
    je n'en doute pas, ce sont des personnes qui ont marqué une période importante de notre vie..

    · Il y a 3 mois ·
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    Jade Tigana

  • Quel joli témoignage !
    On a tous des souvenirs d'enfance et c'est après que l'on se rend compte comme c'était important...mon petit ami avait neuf ans lorsque j'ai déménagé. Il s'appelait Roger. Je ne l'ai jamais oublié, et je suis certaine qu'il pense encore à moi parfois.

    · Il y a 4 mois ·
    Louve blanche

    Louve

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