Brise de mai

Vincent Martorell

Brise de mai

Une nouvelle

de

Vincent MARTORELL

Je sens la fraîcheur de l’aube. Nous sommes au tout début du printemps. Depuis six mois que je vis dans cette magnifique propriété en bord de Loire, je suis choyé par une équipe de six personnes, des hommes et des femmes dévoués, prêts à satisfaire à mes moindres désirs. Car je suis une célébrité. Tout le monde ou presque a entendu ou a prononcé au moins une fois mon nom : Brise de mai. Moi je le trouve ridicule, Brise de mai, et pourquoi pas Zéphyr ou Alizée ? Mais c’est ainsi je n’ai pas eu le choix. Mais je me souviens parfaitement du jour où je me suis retrouvé en stalles de départ pour ma première course. Lorsque le speaker à prononcé mon nom cela à déclenché l’hilarité générale. Mais quand les portes se sont ouvertes, les autres concurrents ont vite compris qu’avec moi point de tiédeur, pas de place pour la nonchalance et ses médisants n’ont eu de moi que la vision de ma croupe qui franchissait en solitaire la ligne d’arrivée. Ce fut le point de départ d’une formidable carrière et la fin de la leur. Pendant de longues années j’ai traîné mes sabots et ma belle robe de bai , dans tout ce qui compte comme hippodromes de prestiges : Hambourg, Cologne, New York, Baltimore. J‘affolais les compteurs. Puis il y eu cette fameuse saison où à la force de mes jarrets je remportais consécutivement : le Prix de l’Opéra, celui de Diane et du Jockey-Club, et rentrais de plein sabots dans la légende deux ans plus tard en ajoutant à mon palmarès, le Grand Prix de Saint-Cloud, d’Ispahan, du Moulin de Longchamp et une troisième victoire au Prix de l’Arc de Triomphe. Mais toute à une fin. Bientôt arriva une nouvelle génération, notamment des pouliches surentraînées venues des Pays de l’Est, qui allaient s’imposer rapidement en maîtresses absolues sur le monde hippique. Il ne me restait plus qu’à me retirer avec la certitude du devoir accompli et entamer une seconde carrière, celle de reproducteur. Mais pas question de passer mon temps dans de frénétiques ébats, la réalité allait être toute autre… plus clinique. On prélève et l'on insémine. Écarté des joies de la petite mort, privé des plaisirs de l’amour physique, je ne devais jamais connaître l’étreinte et son point d’orgue, qui vous fait basculer en l’espace d’une seconde, de la vie à l’essoufflement après l’amour. Et même pour le champion des champions pas d’exception !! Je n‘en ressens ni amertume, ni frustration simplement un sentiment de manque. Oh ! j‘entends déjà les critiques car même par pipettes interposées, passer la majeure partie de sa journée à féconder de belles pouliches à de quoi faire des envieux, de quoi faire exploser son égo et mon poitrail pourrait enfler d’orgueil mais il n‘en n’est rien. Car si je devais faire le point sur ma vie, certes je fus le cheval le plus titré, celui qui a tout gagné ou presque, mais si j’avais eu à choisir mon destin il eût été tout autre. Il n‘y a pas que les bipèdes qui ont des rêves. Dans ma spécialité je fus parmi les meilleurs. Peut-être même le meilleur, car la plupart des spécialistes, ont tout au long de ma carrière vantés ma grâce et ce don que j’avais pour courir. Mais moi, je rêvais de piste ronde, de musiques joyeuses où une écuyère jouerait avec mon encolure, danserait sur mon dos et étendrait son corps de Sylphide du garrot à mes reins. J’aurais voulu au rythme d’une joyeuse sarabande allonger un avant-bras, plié mon genoux et offrir ma couronne à ma reine d’un soir. Puis dans un ultime salut aurais rué dans un disque de lumière rejoignant ainsi la constellation de Pégase et les pur-sang de l’attelage de Zeus. Oui j’aurais voulu être un artiste. Allant de ville en village, mon cœur d’équidé aurait succombé aux charmes des rires des enfants et à l’admiration contenu des adultes. Chaque soir avant la représentation j’aurais ressenti le tract avant d’entrer en scène, avant d’entrer en piste. J’aurais henni de plaisir aux farces, aux roulades des clowns entre mes pattes. Combien ma vie aurait-été belle si ma vie destinée pour la course, avait empruntée un autre chemin pour un autre destin. La journée s’achève. C’est toujours le même sentiment, la même mélancolie. Et alors qu’au dehors la vie nocturne s’organise, la nuit enveloppe mon territoire et je me prépare à passer de longues heures, d’interminables minutes, à réécrire ma vie. Un cheval dit-on ne pleure jamais, même quand il souffre vous ne verrez jamais des larmes couler de ses grands yeux à moins que vous ne lisiez dans son cœur, que vous ne déchiffriez son âme. Ce soir le crack des hippodromes est au bord de la rupture. C’est le matin, je n’ai pas bien dormi et c’est un matin de brune, heure si particulière , où le soleil encore indécis hésite entre réchauffer la Terre ou bien la laisser se gercer sous le froid et l’humidité. C’est étrange, il n’y a aucun bruit, d’ordinaire il règne une agitation, le vas et vient des lads, des gens d’écuries. Mais ce matin il n‘y a rien, juste une brise encore fraîche fait se balancer de gauche à droite les bras bourgeonnants des arbres. Je prends ce silence pour un signal et décide à l’aide de mes dents de faire glisser la targette du verrou. Il me faut avancer à pas mesuré, faire en sorte que mes sabots ne claquent pas trop sur les pavés. Me voici dans le pré du Père Chaunier, parsemé de pommier en fleur, je sens le parfum, j’hume les fragrances et galope avec souplesse. Une barrière faite de branches d’épineux et de troncs fracassés par la foudre se présente à moi, je la franchis avec aisance. Je me fie à mon instinct il me conduira à la rencontre de ceux qui vont me faire confiance et avec qui je vais débuter une nouvelle vie. Je trouve une rivière, l’eau y est fraîche et abondante. L’herbe que je mâche est grasse. Qu’il est bon de trotter en cheval libre, qu’il est doux de sentir sous mes sabots la terre, que je foule avec ivresse. Au pas, voilà que je découvre un espace vallonné, et en son centre je distingue, comme un disque de couleur. J‘entends des coups de masses qui s’abattent lourdement sur des piquets de métal. Je m’approche avec prudence. Dissimulé dans un bosquet dont les feuillent ondulent sous le vent, je reste de longues minutes ainsi et j’observe. Et ce que je vois est magnifique, j’ai trouvé mon paradis, celui qui va faire de moi un cheval heureux et comblé !! Et partout on s’agite, c’est comme une énorme fourmilière, qui devant moi est en ordre de marche pour mener à bien sa mission. J’entends des cris, je distingue le son si caractéristique des cordes qui dans les poulies se forcent le passage et se tendent comme celles d’arcs prêtent à décocher leurs flèches. Des hommes, la plupart torse nu, se lancent des encouragements, la sueur les habillent comme une seconde peau. Mais parmi eux plus haut que les autres, il y a un qui attire mon regard. Une longue barbe rouge tombe sur sa poitrine imberbe et si pâle que l’on croirait de la porcelaine. Mais le colosse ne bouge pas, il semble humer le vent. Puis, avec lenteur il fixe un cordage posé à terre. Soudain sa grosse tête jeté en arrière, le voilà qui lance un cri énorme et comme poussé par une rage venue d’une nuit antique , pose ses gros doigts sur la corde, la porte à son visage et d’un coup sec dénoue sous les hourras de ses camarades un nœud que le grand Alexandre lui-même, lassé devant l’inextricable aurait sans autre forme de procès tranché de son glaive. Le géant un peu cabot salue l’assistance, mais avant même qu’il ne puisse esquisser un geste un petit homme en chapeau gibus et redingote s’installe sur les imposantes épaules et hilare, envoie vers le ciel des balles jaunes et vertes. Le duo à présent se chamaille gentiment, mais alors que chacun applaudit et se réjouit de la farce, une copie conforme de l’homme à la grand barbe surgi d’on ne sait où ! Les jumeaux se toisent, torse contre torse ils se jaugent et se défient. Le jongleur saute avec souplesse au sol et d’un geste grave impose aux deux frères de s’écarter de quelques pas. Chacun retient son souffle, on n’entend que le vent qui claque les drapeaux multicolores dont les hampes sont fichés dans le sol humide. Le jongleur lève son bras et fendant l’air l’abaisse ! Les barbes rouges soulèvent les masses, et ils cognent et cognent encore sur les piquets qui l’un après l’autre s’enfoncent, vaincus par la force des deux Hercules. . Bientôt, il n’en reste qu’un pour les deux concurrents, mais au lieu de s’empoigner pour s’arroger la victoire, ils entament un ballet millimétré où les masses l’une après l’autre se succèdent et dans un dernier éclair de limailles mettent un terme à la compétition. Les deux hommes sont en nage, le souffle court, ils lâchent leurs armes et tombent dans les bras l'un de l’autre. C’est émouvant, mieux encore c’est fraternel. Chacun a donné le meilleur de lui-même. Tendus vers un objectif commun, celui de porter vers le haut, la toile du chapiteau où, ce soir une énième représentation fera briller dans les yeux des spectateurs autant d’étoiles que l’ont peut en compter dans le ciel. Je suis ému devant tant de beautés et d’abnégations, où ces êtres humains dans une joyeuse farandole, si légère en apparence, mettent en place avec la rigueur des artistes, le lieu où dans quelques heures s’épanouira tout leur talent. Sans même m’en rendre compte, aspiré par ce que je viens de voir, je me suis mis à découvert, et avant même que je ne puisse retourner à ma cachette, me voilà entouré par trois autres chevaux. Un noir et deux autres aux crins et à la robe jaune rougeâtre qui laissent passer avec respect une jument dont émane la solennité d’une reine. Longuement elle me regarde, tourne autour de moi et je vois bien qu’elle a déjà compris d’où je viens. Moi stoïque, je n’ose bouger un sabot, je suis à la fois excité par ce qui arrive et terrifié à l’idée qu’ils ne me rejettent, et me demandent peut-être, même avec violence de quitter sur le champ cet endroit. J’attends, j’attends encore que le verdict ne tombe et je piaffe d’impatience, mais je le fais en silence, ne voulant pas par excès de confiance me montrer orgueilleux au point de considérer que ma seule prestance, suffirait à me faire accepter. - Viens suis moi, me dit la belle à la robe de nacre. Je m’exécute, et encadré par les deux Alezans, nous partons au pas et traversons une grande place de verdure, où le chapiteau s’étale comme une corolle, un nénuphar rouge, blanc et bleu sur l‘herbe verte . Sur notre passage, on commente, on murmure mais je sens dans les regards qu’il n’y a pas la moindre réprobation, le moindre début d’animosité sur ma présence. À quelques mètres d’une caravane en bois peint, nous stoppons. Une porte s’ouvre et laisse passer un homme aux cheveux noir, dont le visage carré, volontaire est encadré par deux épaisses favoris qui descendent jusqu’à son menton. En silence il caresse l’encolure de la jument, lui murmure des mots que je ne perçois pas. Puis il s’approche de moi comme un félin, ouvre sa main droite et la porte à mon front. Toujours sans rien dire, il pose sur mon dos l’extrémité des doigts de sa main gauche où brille une bague sertie d’une pierre noire et les laisses glisser de mes reins à ma croupe. Un frisson me parcours qui ne lui échappe pas. J’entends le frottement de son pantalon de velours qui vient au contact de ma jambe. Il examine, il caresse, il me donne de l’importance, mais ne laisse rien transparaître. J‘aperçois ses yeux céruléen qui discrètement me fixent. Chaque geste est mesuré, calculé et durant le ballet que l’humain exécute autour de moi, je ne ressens aucune peur, aucune inquiétude, je détecte de l’affection, du respect pour ma personne. Soudain l’homme se plante face à moi et plonge ses pupilles dans les miennes, et posant un baiser léger entre mes naseaux, me glisse d’une voix grave et altérées par des nuits de tabacs d’alcools et de peu de sommeil. - Bienvenu chez toi, nous t’attendions. Moi je m’appelle Bartabas. Et Zingaro est ta nouvelle maison.

Fin.

Montespan 26 avril 2013

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