CÂLIN

Marie Claude Santucci

Zian comptait les jours qui le rapprochaient du départ en vacances dans la ferme familiale. Enfin, le grand jour arriva et comme par magie, il se leva sans peine contrairement aux autres jours où le réveil est un véritable combat. Le désir de prolonger les rêves est quotidiennement le plus fort.

— Déjà prêt ! lance sa mère, tout étonnée de le voir apparaitre séance tenante dans la cuisine. Zian avale rapidement son petit-déjeuner composé de flocons d’avoine et d’un chocolat chaud.

Les valises bouclées de la veille au soir, préalablement rangées par son père dans le coffre de la voiture annoncent le départ imminent. Voulant devancer ses parents, il quitte en courant la maison et va s’installer à sa place habituelle sur la banquette arrière de l’automobile. Calmement, il attend la fin des préparatifs. Il a hâte de retrouver ses compagnons de jeu, et surtout le seul cheval appelé Câlin.

Le voyage se poursuit durant toute la journée, les véhicules roulant à la vitesse d’un escargot en raison d’une circulation intense, provoquée par le flux des vacanciers.

La destination est assez éloignée et son impatience augmente au fil des heures. Pour s’occuper durant le trajet il pense aux instants heureux passés avec Câlin aux dernières vacances jusqu’à ce que le sommeil l’emporte pour un instant.

Dans ses rêves, il participe à l’entretien du box, car depuis des années il a bien observé le travail, se souvenant de chaque détail, il sait donc comment s’y prendre. Il se voit chausser les bottes, amener la brouette avec la fourche et le balai dur. Habituellement Câlin reste à l’intérieur ce qui rend la tâche difficile, le cheval pouvant se blesser ou donner un coup de sabot. Pour plus de facilité, il demande à son oncle de le sortir de l’écurie pour effectuer le grand nettoyage. La paille souillée est retirée, Zian prend le jet pour laver le sol en frottant avec le balai. Il se voit remettre de la paille propre en abondance pour que Câlin se couche confortablement ou grignote quelques brins. Rien de plus simple comme travail que de préparer sa litière pour l’accueillir.

Zian se réveille en sursaut et aperçoit dans le lointain, au détour d’un virage, les bâtiments de la ferme. Son exaltation nerveuse succède subitement au calme du moment. Cette dernière distance lui parait insupportablement longue.

Quelques kilomètres plus loin se distinguent les bâtiments agricoles. La ferme aux murs de béton gris est construite d’un seul tenant. L’habitation est accolée à l’étable, qui elle-même, jouxte la grange et l’écurie de sorte que l’on peut deviner, avant d’arriver, toutes activités humaines. L’ensemble entouré d’arbres donne à cette masse imposante, la vision d’un petit château isolé sur le haut de la colline, se dressant majestueusement au milieu des champs et dominant la vallée. Mais il ne voit aucune présence d’animaux, ce qui l’inquiète. Lors des précédentes vacances, Câlin se trouvait dans le pâturage en haut de la « pradelle » à son arrivée.

Pour accéder au domaine, il faut quitter la route principale, dépasser le boulanger mitoyen avec la laiterie et emprunter un chemin goudronné pentu, bordé d’églantiers et de noisetiers sauvages. Tout cela se mélange dans un heureux désordre et se confond avec des haies et des buissons d’où s’échappent des oiseaux à notre passage.

Zian adore ces séjours dans le calme où seul le bruit des animaux anime l’environnement. Il affectionne principalement le matin à l’heure où le chant du coq se mêle aux claquements répétés des sabots du cheval qui raclent le sol, tandis que les premiers rayons du soleil se glissent à travers les interstices des volets en bois. Jamais il ne se lasse de ce réveille-matin.

La voiture finit de franchir un vieux pont en pierre, dépasse la mare à canards et déjà les chiens accourent, alertés par le bruit du moteur, en aboyant en chœur dans un délire de joie.

Zian les repousse après une fugace caresse et embrasse rapidement toute sa famille qui l’accueille pour son séjour.

Impatient, il s’élance le cœur battant jusqu’au box pour retrouver Câlin, son cheval, un percheron de fière allure dont il aime tant le gris clair de sa robe. Câlin occupe la principale place dans ses souvenirs. À chaque visite, il le trouve un peu plus vieilli, sans doute parce qu’au fur et à mesure des années passées les poils blancs sont beaucoup plus nombreux.

Zian, avance rapidement dans l’écurie en poussant des cris de joie, au risque d’effrayer Câlin qui s’ébroue en se retournant vers le nouvel arrivant, les oreilles bien droites devant cette entrée tapageuse.

— Salut, semble-t-il lui dire en le regardant avec ses énormes yeux noirs qui étonnent toujours Zian.

L’identifiant à son odeur, il se déplace tirant son cou vers le haut. Il imite un sourire pour l’accueillir en retroussant la lèvre supérieure et fait un « flehmen » impressionnant.

Comme à chaque fois Zian sursaute, attend un moment puis tend doucement sa main pour le caresser.

— Tout doux Câlin, c’est moi, murmure-t-il, en tapotant l’encolure.

— Oui, oui, je te reconnais, mais je m’étonne de tout ce bruit. Tu cries comme le jour où tu courais à vive allure en lançant une pluie de petites pierres alors que je broutais tranquillement dans le pré en face de la maison.

Je me souviens que l’une d’entre elles toucha mon chanfrein et perturba ma quiétude. Surpris, j’avais soulevé la tête en ébouriffant ma crinière et je m’étais éloigné au galop pour revenir, stoppant net devant toi qui me regardais honteux du résultat de ta bêtise.

— As-tu mal ? Disais-tu en caressant timidement mes naseaux pour t’excuser. À ce moment précis, nous sommes devenus amis et j’attends toujours avec impatience tes visites et tes arrivées en trombe.

— Pourquoi ne vas-tu pas dehors par ce temps magnifique ?

— Je deviens vieux et mon corps me fait souffrir de temps en temps. Je sors de moins en moins en dehors de l’écurie. Maintenant que tu es revenu, tu pourras me conduire dans le pré et nous en profiterons faire la course, exercice indispensable, pour protéger mes muscles et mes articulations des rhumatismes.

Étant un cheval de trait tu me crois trop lourd, cependant, je vais plus vite que toi et je gagne à chaque fois, te faisant rire aux éclats.

Si les mouvements sont trop douloureux, je m’arrêterai pour reprendre mon souffle et brouter paisiblement près de toi, pendant que tu me chanteras, allongé dans l’herbe, les chansons récentes étudiées en classe.

Le lendemain Zian accompagne le cheval vers son enclos ombragé et commence à sauter devant lui pour l’inciter à suivre son exemple.

— Viens Câlin, bouges !

Le cheval s’élance en sautant comme un cabri en doublant Zian et arrive le premier à la barrière.

— Tu triches, tu as tourné avant l’arbre. Comme tu sembles fatigué ! J’arrête et repose-toi un instant.

Le repos est de courte durée et tu décides de réviser nos amusements appris lors de ta précédente visite.

— Maintenant, Câlin, je vais me cacher et tu devras me trouver.

Étonné, je t’observe sans comprendre et je te suis tranquillement en secouant ma tête.

— Te souviens-tu de notre jeu de cache-cache ? Reste là sans bouger et tu partiras à ma découverte lorsque je t’appellerai. D’accord Câlin ?

Docile, je te regarde t’éloigner vers ta cachette et je m’élance en entendant ta voix. Tu me scrutes au travers de la haie, surpris de ma rapidité à te débusquer.

Notre récréation s’arrête lorsque ton oncle vient me chercher pour le travail agricole de la saison, la fenaison.

La charrette attelée, nous partons ramasser le foin avant l’orage. L’herbe coupée depuis plusieurs jours est regroupée en tas de différentes hauteurs. Le foin hissé avec les fourches et le chargement terminé, je tire lentement cette lourde quantité de fourrage vers la grange. Cette année, la chaleur ou peut-être l’âge ralentit mon allure. Les nuages noirs annonciateurs de pluie s’accumulent dans le ciel provoquant une atmosphère électrique. L’orage doit être pris de vitesse et la précieuse nourriture pour l’hiver obligatoirement stockée avant l’averse. Fidèlement, tu marches à ma cadence et tu repars résolument debout sur la charrette vide, en criant :

— Tu vas réussir Câlin, tu es fort !

Les premières gouttes s’écrasent sur mon dos au moment où le dernier convoi pénètre dans la grange sous tes applaudissements. Une complicité silencieuse nous lie.

Nous sommes inséparables aussi en automne, à la saison du labour. Je suis attelé à la charrue pour creuser cette longue entaille dans le sol permettant d’ensemencer le blé. Le soc s’enfonce dans le terrain et rejette la terre d’un seul côté formant un monticule rectiligne sur lequel tu te tords les chevilles en trébuchant pour avancer comme moi à pas lent. Au bout du champ la charrue est relevée puis je retourne au point de départ pour tracer un nouveau sillon. Tu marches de concert avec moi, sur ces amas de terre, mélange d’herbe et de cailloux, parallèles les uns aux autres, en me racontant des histoires où en me confiant tes secrets pour nous donner du courage. Le travail est rude et tous les deux nous peinons.

Parfois, le soir en revenant de cette journée de labeur, tu me tiens par le licol pour me guider vers l’écurie. Je t’entraine et m’arrête sur le bas-côté du chemin pour brouter avec appétit  l’herbe verte bien meilleure que l’avoine.

— Avance, tu dois rentrer, Câlin.

— Laisse-moi un moment, rien ne nous presse.

Je continue à brouter, indifférent à tes suppliques, alors que tu tires de toutes tes forces sur la longe pour me remettre sur le chemin. De mauvaise grâce, en remuant les oreilles, je repars après l’intervention du fermier.

— Dépêche-toi, tu dois te reposer, car demain c’est la foire du village. Nous devons partir tôt le matin.

Le premier jeudi de chaque mois les fermes des environs se vident. Ainsi à l’aurore naissante hommes et femmes débarquent en masse et installent leurs produits en s’interpellant. Les éleveurs parqués sur le champ de foire vantent leurs bêtes aux maquignons. Les conversations s’animent et les accords se finalisent dans le seul café existant devant un verre de vin blanc.

Zian monte dans la charrette bleue servant pour les promenades. Son oncle endimanché dans son costume noir à rayures grises se rend au village et en profite d’amener Câlin chez le maréchal-ferrant.

À l’entrée du bourg, je m’amuse de t’entendre hurler des « hue, ho, dia » te campant fièrement debout pour une arrivée triomphale sur l’unique place ombragée.

— Vas-y, cries-tu en remuant les rênes et espérant que tout le monde te regarde.

Je connais bien les lieux venant régulièrement aussi, je m’arrête en premier à la maréchalerie.

Zian observe durant un long moment le travail de patience et d’habileté de cet homme. Il nettoie les sabots, examine les fers un par un, les enlève si nécessaire et les remplace par des fers neufs rougis et ajustés à la forme des pieds du cheval.

Après m’avoir attaché à un arbre, tu cours découvrir les différents animaux et je reste toute la journée en compagnie de mes congénères à l’ombre du platane.

Ce jour-là tu éprouves un sentiment de liberté et tu murmures à ton retour :

— Je veux monter sur ton dos et partir avec toi durant des heures sur les chemins.

— Je sais que tu le désires depuis plusieurs années, mais à chaque demande, tu reçois la même réponse décevante : «  tu es trop jeune ».

Tu m’as confié un jour vouloir posséder ton propre cheval et du haut de tes dix ans tu rêves de t’évader en cavalier émérite à travers champs debout sur ta monture.

Le jour de son anniversaire, une surprise attendait Zian.

Voyant arriver Zian son oncle annonce gaiement en le hissant sur la selle :

— Voilà mon cadeau d’anniversaire! Aujourd’hui, tu vas monter Câlin.

Zian resta bouche bée d’étonnement de constater la réalisation de son souhait. Il lui sauta au cou de bonheur.

Câlin hors de l’écurie, la selle sur le dos piaffait d’impatience pendant que son maitre discutait avec un inconnu trapu à la figure rougeoyante et au regard inquisiteur qui suivait ses moindres mouvements.

— Écoute bien l’itinéraire de votre promenade. Tu contournes les bâtiments et tu poursuis vers le croisement appelé « les Landes » pour revenir tranquillement par le chemin « des Ânes ». En principe tu dois flâner un bon moment te permettant de réaliser ton rêve. Bonne balade, dit-il, en tapant sur ma croupe.

Le bonheur brille dans tes yeux, à la joie de pouvoir me chevaucher, occultant tous les risques de chute.

— Tu n’as jamais suivi de cours d’équitation et je pense que tu ignores que cela existe.

Zian, crispé, se couche sur l’encolure en se cramponnant instinctivement à l’épaisse crinière au lieu de prendre les rênes.

— Redresse-toi, ne sois pas inquiet, je connais le parcours.

Je pars au trot vers la direction indiquée. Je bifurque en accélérant l’allure à l’angle de la grange pour couper au galop à travers champs, sauter un tronc d’arbre, continuer ma route malgré tes injonctions formelles de freiner. Trop occupé à éviter de tomber, balloté de droite et de gauche par ce galop effréné, tu ne remarques pas le paysage vallonné et verdoyant défiler. J’ai l’impression de vivre une aventure vers des horizons lointains pourtant, une nette intuition s’est emparée de moi, je ralentis et retarde l’heure du retour chargé d’un mauvais présage provoqué par la présence de cet homme.

— Que vient-il faire ici? Je ne l’ai jamais vu dans les parages.

Je pourrai continuer un peu, mais tu veux rentrer à la ferme et je ressens ton angoisse. Je bifurque pour revenir plus calmement au point départ puis traverse en trombe la cour pour m’arrêter brusquement devant l’écurie manquant de te faire passer, tête par-dessus bord.

— Tu as galopé très vite, c’était génial, dis-tu en me flattant, tenant à peine sur tes jambes qui flageolent dès que tes pieds touchent le sol. Tu dois être fatigué, je te ramène dans ton box.

— Non, laisse, je vais le faire, dit l’inconnu à Zian, surpris de cette intervention.

— Tes jambes te portent à peine, dit-il, en riant.

La selle à peine retirée, l’homme attrape le harnais pour forcer le cheval à le suivre. À cet instant Zian remarqua un fourgon noir garé près de la mare. Pour se dégager Câlin se cabra refusant de monter dans le véhicule étroit et ridicule. Il reculait, glissait, hennissait espérant décourager tout désir de l’emmener loin de la ferme.

— Je ne voulais pas te faire peur pour ce galop d’essai. Ce cadeau d’anniversaire et d’adieu restera, pour toi je l’espère, un merveilleux souvenir.

La lutte dura longtemps. Zian venant à son secours tirait de toutes ses forces sur la veste pour décourager cet étranger qui voulait emporter le cheval.

— Laissez-le ! hurlait-il.

Câlin fatigué et soumis, entra dans le camion. Les portes arrière se refermèrent et le véhicule démarra rapidement pour l’emmener vers un autre destin, laissant derrière lui une odeur d’essence. Zian le regarda s’éloigner suivant des yeux le haut de sa croupe tandis que son oncle ouvrit la grange et lui fait admirer son dernier achat pour le distraire.

— Regarde ce magnifique tracteur rouge qui remplacera la « vieille carne ». Dans quelques années, tu pourras le conduire.

— Jamais, dit-il, s’enfuyant en pleurs derrière les bâtiments pour sangloter. Il resta seul jusqu’au soir dissimulé dans sa cabane construite l’année précédente, le chien couché à ses côtés.

Dans le ciel, les premières étoiles scintillaient, lorsque Zian entendit un hennissement prolongé semblable à un appel. Surpris, il se précipita vers l’écurie en hurlant de joie.

— Tu es revenu, Câlin, j’ai eu si peur de te perdre.

— Moi aussi j’ai eu peur de ne plus te revoir. La journée fut longue, j’ai besoin de dormir.

Cette nuit-là Zian s’endormit en rêvant de randonnées et de cavalcades avec Câlin.

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