Cambriolage

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« Bertrand. Bertrand tu dors? 

C'était la troisième nuit et je n'arrivais toujours pas dormir. Je tendais un bras décidé, allumais la lumière, me redressais sur l’oreiller , chaussais mes lunettes qui me donnent un air sévère de maîtresse d'école et je le réveillais. Bertrand, pourquoi mon bracelet fétiche? Mon pull troué Bertrand... Et mon soutient gorge mauve! Il était tellement moche ce soutient gorge mauve! D'ailleurs il n'était pas mauve Bertrand, il était violet! Parce qu'il avait dix ans! Il avait deux ans de plus que nous ce vieux truc Bertrand! » Et d'une patience immense, mon Bertrand me rassurait. « Je ne sais pas ma puce. Les flics font une enquête. Mais ce n'est pas contre toi, je te l'ai dit, ça n'est pas contre toi. Il y a eu plusieurs cambriolages similaires »

Depuis trois jours ce n'était plus l'appartement fouillé, la porte forcée, les papiers éparpillés qui volaient, c'étaient ces trois maudits effets personnels, ces trois petites choses insignifiantes uniquement connus de moi, qui me revenaient sans cesse en tête et qu'on m'avait subtilisé. Tout le quartier m'était devenu suspect. Le voisin, le buraliste, le cafetier, le caissier de la supérette, le badaud qui grimpe en short beige les escaliers vers Montmartre m’étaient devenus suspects. Même le vent sous ma jupe devenait suspect.

Il fallait évidemment, avant toute cette histoire, que j'ais pris un amant. Un amant pour baiser. Dans un parking, un hôtel, une voiture mais jamais, jamais il n'était venu chez moi. Jamais chez mon Bertrand et moi. Bertrand, l'homme de ma vie, si patient, si doux, le futur père de mes enfants... si seulement il arrivait de nouveau à me pénétrer. Après tout, ce n'est pas parce qu'on ne couche plus qu'il faut se séparer. Non? Coupable, faible et nécessiteuse d'une bonne baise conjugale en sale bonne femme vicieuse, voilà ce que j’étais. Lasse de cette obsession perpétuelle au lever, au coucher, ma main sur son objet de désir éteint, tout mort et lui, plein de remords, impuissant, désœuvré.

« Allô oui. Oh je suis désolée ma belle, je ne t'ai pas rappelée l'autre soir, il faut que je te raconte, il m'est... au Gavroche? Dans une heure? Super. Je te raconterai » Je n'aimais pas le quartier de Marie, il y a toujours des mecs louches qui traînent, quelques toxicos et allons y clairement, une bonne colonie de prostituées mais j'étais loin de savoir ce que j'allais vraiment y trouver. J'enjambais des détritus, attentive aux moindres mouvements des gens, des glaires jaunes sur le sol et des épis de maïs jetés çà et là, je regardais le sol parfaitement répugnée quand une main me saisit

« AAAAAAAAHHH ! Soudain je poussai un cri horrible, me débattant, fermant les yeux de toutes mes forces, n'osant pas regarder en face ce qui, ça y est! venait m'ôter la vie, me violer, m'entraîner dans une cave, un camion, un porche sale que sais-je, me bâillonner, me séquestrer, me torturer, enfiler devant moi mon bracelet, mon soutient gorge mauve et mon pull délavé, me sentir, me lécher, me déchirer le corps, promener sur ma joue une lame acérée, me mutiler la face, avant de m'ouvrir la... AAAAAAAAAHHH lâchez moi! Lâchez moi! » Je criais hystérique, piétinant sur place, tous les yeux de la rue tournés sur moi, tous les corps arrêtés par mon effroi aveugle. J'avais glacé toute une population, arrêtée par mon cri.

« Calmez vous, madame, calmez vous! Madame, madame! Je ne voulais pas vous faire peur madame. C'était une voix calme d'africain qui essayait de me raisonner. Madame. Je ne voulais pas vous effrayer. J'ouvris alors les yeux sur ce que je croyais être le visage qui me faisait rallumer la nuit. Calmez vous madame. Vous avez des problèmes madame? Tenez. Prenez ma carte. Prenez, c'est ça que je voulais vous donner » L'homme distribuait des petites cartes en papier souple, des petites cartes de visite. J'avais perdu mes moyens et hurlé à la mort pour un homme qui distribuait des petits flyers de rien du tout... Alors je pris le bout de papier qu'il me tendait, honteuse et repris ma marche rapide, la tête baissée sur mes chaussures. Puis ralentissant peu à peu mon pas, approchant du bar où mon amie m’attendait, je me mis à lire ce qu'il y était inscrit. Et voilà ce que je vis :

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