Celui dans la cellule

saurimonde

J'avais obtenu mon diplôme d'infirmier depuis seulement peu alors que je travaillais de nuit à la clinique psychiatrique du Virval, à Calais. Alors que je faisais une ronde j'aperçus une porte ouverte d'une chambre dans laquelle je n'étais jamais allé. J'entrais et pénétrais dans le gel du silence d'une nuit d'hiver. Des toiles étaient de fond en comble égrenées comme des cauchemars dans la pièce. Je tressaillis en apercevant un homme couchant et ne dormant pas du sommeil du juste. Car sa gorge était tranchée. Le sang coulait sur les draps blancs comme une mer noircie par la nuit sur une plage de fleurs blanches. Ses deux yeux ressemblaient à deux planètes noires. Et sa bouche aussi, ouverte, par des lèvres comme deux traits de peinture indigo, ceignait une béance noire. J'avais été aspiré par ce trou noir car je m'enlisais progressivement dans un univers de tristesse. Sur la table je remarquais une feuille ayant été mise en évidence, perclus par le froid je parvins en fin et avec efforts à m'en approcher pour la lire, j'y étais inexplicablement poussé. Je lisais ceci :

" J'ai traversé en esprit de vastes océans noirs. J'ai nagé sans cesse mais vainement vers les soleils et c'est vers les fonds que j'ai replongé. Car voici l'image du rêve : tu cherches dans les ténèbres et puis quand tu crois apercevoir une issue au dehors, tu y plonges la tête la première — et alors quand tu as presque touché le cœur de ce rêve, tu es précipitamment renvoyé plus loin dans les ténèbres. Pitié, Dieu, aide-moi. Car comme toi j'ai beaucoup souffert mais j'attends de savoir aimer. J'aimerais faire partie du monde, je ne peux jamais sourire. J'essaie de toute mon âme de le faire. J'apparais froid et indifférent mais mon corps est fait de la tristesse entière de l'univers, il y a dans mon âme plus d'aiguilles qu'il n'a existé d'âmes humaines. La mort ne me sauvera pas, elle sera le sceau définitif d'une vie manquée, je garde seulement le sentiment que quelque chose d'autre m'attend ailleurs, ma tombe sera un cénotaphe, elle ne contiendra que des pleurs et vous n'y trouverez que mes rêves morts. Mon corps aura été mangé par les vers et à la place du cœur et du cerveau il ne puit déjà plus pousser que les fleurs du plus fort des poisons. Même les plus belles choses m'emplissent de tristesse, j'aurais fini par me tuer quel que fût la vie que j'aurais vécu. Je peins pour qu'on puisse voir le vrai moi, les choses que je n'ai jamais montrées, j'essaie de montrer le plus beau pour qu'on puisse m'aimer. Mais je ne m'aime pas moi-même et la douleur ne me laisse pas surnager, et j'ai peur. J'ai peur d'emporter avec moi une tristesse éternelle. C'est comme si tout avait été fichu d'avance, quoique je fasse. Qu'est-ce que ça change au final ? C'est comme si la misère de tout l'univers résonnait en moi. J'ai crié dans le néant. Cette douleur sur mon cœur, c'est tout le mal que le monde puisse faire à un homme. Je suis un pauvre chien, un fantôme gorgé par les couleurs d'un soleil de sang. Je ne parle pas, je ne dis jamais rien, comment expliquer ces angoisses ? Comment expliquer que même dans le plus beau des jardins je ne serais qu'un monstre de tristesse ? Rien ne me sauvera jamais, et après moi il ne restera que les ténèbres, le soleil s'y est déjà évanoui après s'être tranché la gorge et vidé de son sang et maintenant le ciel porte un tablier de soleils noirs. "

Lisant ceci j'avais l'impression que ma tête était une bouée secouée au gré des tristesses de ce monde. Je regardais autour de moi. Je plongeai dans une onde onirique chamarrée. Les tableaux étaient peints de mirifiques couleurs versicolores qui me firent voguer comme dans un profond songe. Je remarquais enfin que derrière un de ces tableaux, derrière un de ces paysages, il y avait une forme sombre. Elle apparaissait derrière une fenêtre infecte. Je me penchai davantage pour mieux regarder et compris qu'il y avait là un visage défiguré par les grimaces d'une souffrance qui ne s'explique pas, tout autour serpentaient des ombres horrifiques. J'ai regardé dans l'abîme de ses yeux, et cet abîme regarda en moi. Le sang de mes veines se verglaça. Je fus pris d'une profonde angoisse qui me fit tomber au sol.

Tout devint noir et je me réveillai en plein jour, j'étais alité et devant moi se présentait le directeur de la clinique m'expliquant que l'on m'avait retrouvé évanoui dans la chambre d'un malheureux ayant mis fin à ses jours.

Alors je demandai, par curiosité, ce qu'on avait fait des peintures de cet homme. On me répondit :

Personne n'a voulu les récupérer, il était manifestement seul et fou. Tout a été jeté.

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