C'est mort une ville la nuit

David Remack

  Je ne pensais pas que le sang était si chaud. Il coule, poisseux, entre les doigts. J'ai beau appuyer de toutes mes force ça ne suffit pas. Je me vide.

Il n'y a aucun bruit dans cette partie de la ville, juste des terrains vagues et des entrepôts désaffectés. J'essaie d'avancer le plus vite possible mais je le sais, il peut me rattraper. Le SDF qui s'est interposé doit être mort. Pas sûr qu'on se relève d'un coup de couteau dans l'œil. Il n'a pas crié longtemps, à ma grande surprise il est mort presque sans un bruit. Il a eu la bonne idée de le faire en tombant sur mon agresseur, le ralentissant assez pour que je m'échappe.

Heureusement j'ai mon appareil photo. J'ai perdu mon sac et donc le téléphone qui me serait tellement utile en ce moment, mais pas mon appareil.

Et j'ai un cliché de lui. Une photo qui pourrait me valoir le Pulitzer si j'arrive à m'en sortir. La photo d'un tueur qui se jette sur sa proie.

Presque un an que je traque cet enfant de putain. Un an qu'on se moque de moi, personne ne croit à ma théorie du tueur de sans-abris. Quatre morts en un an avec des méthodes différentes, pas de quoi mobiliser l'armée. Et pourtant dans la rue on ne doute pas de son existence, c'est avec les marginaux que j'ai découvert cet homme. Pendant un bête reportage sur la pauvreté ils m'ont parlé de ces disparitions, j'ai senti le sujet qui pouvait changer ma carrière.

J'aurai du dire à quelqu'un ce que je faisais cette nuit. Leur dire que je me déguisais en sans-abri pour l'attirer et le repérer.

Il s'en est pris à moi la première nuit, se peut-il qu'il m'ait repéré ? Qu'il ait su qui j'étais ?

Je trébuche sur un morceau de palette. Je sens que je faibli. Ça fait un mal de chien.

Pourtant je n'ai rien senti quand la lame s'est enfoncée. La surprise sans doute, je ne réalisais pas. J'avais vu cet homme s'approcher, moi, allongé sur des cartons, j'ai déclenché le flash de mon appareil quand il s'est penché. J'ai vu l'éclat dans la lame avant qu'elle ne rentre dans mes chairs, j'ai hurlé de toutes mes forces. Je me suis débattu, aggravant la blessure. Et sans cet homme qui dormait à mes côtés et qui s'est jeté sur lui je serai mort.

J'aurai du me contenter de mes articles minables et ne pas jouer au reporter de guerre.

Je dois reprendre mon souffle. Je ne sais pas où je suis, pas de lumière dans cette partie de la ville, je m'étais installé sous un pont, sous le périphérique.  Encore une brillante idée.

"Où es-tu ? Je veux juste l'appareil, laisse-le et je te laisse partir !"

Je l'entends hurler à ma gauche. Il semble près, trop près.

En essayant de courir je tape dans un débris et m'étale de tout mon long.

Le sol est froid et dur et pourtant je me sens bien allongé là. Je l'entends à nouveau crier et j'ordonne à mon corps de se bouger mais rien n'y fait, je ne peux pas me relever.

J'ai juste le temps d'entendre ses pas avant de m'évanouir.

C'est le froid qui me réveille, je tremble, je suis glacé. Je suis suspendu par les bras, les poignets liés, la corde est accrochée à une poutre. J'ai l'impression que je suis dans une cave, ça sent la décomposition. Je suis complètement nu.

En me contorsionnant je peux voir ma plaie, elle est bandée et même si je vois une petite tache de sang sur le pansement, l'hémorragie s'est arrêtée.

Une simple ampoule pend au plafond, il n'y a rien dans cette pièce à part une table hors d'âge à côté d'une porte ouverte. Dessus sont posés mon sac, mon téléphone et mon appareil photo. Ils sont à moins de dix mètres de moi…

Pourquoi m'avoir soigné ? Pourquoi me laisser là dans ce froid ?

Et la vérité me frappe, comme une évidence. Personne ne va venir, que ce soit pour me libérer ou m'achever, on va me laisser là, suspendu, jusqu'à ce que je crève.

J'essaye d'hurler, de me débattre mais la douleur dans mes bras et mes épaules est terrible.

Combien de temps est-ce que je peux rester ainsi avant de mourir ?

En fermant les yeux j'arrive à imaginer ceux qui me découvriront dans quelques mois, un corps sec suspendu à une poutre. Terrassé par la faim, la soif et le froid.

"Pitié ! Ne me laissez pas là !"

Ma voix se brise et sans m'en rendre compte je me mets à pleurer. La tête pendante je suis un pantin presque sans vie.

Je me réveille en sursaut ! J'ai dormi ou je me suis évanoui. Rien ici ne peut m'indiquer le temps et je ne sais pas depuis combien de temps je suis là. Et je réalise ce qui m'a réveillé. Mon téléphone sonne, mon foutu téléphone sonne là juste devant moi.

"Je suis là ! Je suis attaché !"

Je sais que ça ne sert à rien et tout le pathétique de la situation m'écrase. Je ne saurai sans doute jamais qui m'appelle, famille, ami, collègue ou quelqu'un pour me vendre une assurance ?

Qui que tu sois je te maudis ! Je te maudis de me faire réaliser à quel point ma situation est sans espoir.

Il me reste un peu de force, je dois tout tenter avant de ne plus en avoir. Après je pourrais me laisser mourir mais pas avant d'avoir essayé. La corde qui me retient est épaisse, je ne peux pas la briser avec mon poids ou en me balançant.

J'avais mal vu, je ne suis pas accroché à une poutre mais à un crochet planté dans une poutre. Un vieux crochet dans une vieille poutre.

Je peux attraper la corde, je peux peut-être me hisser et me laisser tomber, le choc sera peut-être suffisant.

Chaque geste est une souffrance, je contracte mes abdos, je me balance. En tirant de toutes mes forces sur mes bras j'arrive à monter ma tête au niveau de mes mains. Et je me lâche.

J'ai l'impression que le choc m'a arraché les deux bras. Mais le craquement que j'ai entendu me donne la force de réessayer. Je remonte et je recommence. La douleur m'arrache un cri. Je le sens je ne pourrais le refaire qu'une seule fois alors je prends à peine le temps de reprendre mon souffle.

Centimètre par centimètre je me hisse à la force des bras, suant, pleurant, je veux aller le plus haut possible et d'un coup je me laisse tomber.

Je n'ai pas pensé à la chute et je tombe lourdement sur le sol, la poutre, brisée en deux, tombe avec moi.

J'ai le souffle coupé, ma plaie s’est réouverte mais allongé là au milieu du bois vermoulu j'éclate de rire. J'y suis arrivé !

Je ne sens plus mes bras, j'ai mal à la tête et je n'ai plus beaucoup de force. Mais au milieu de cette cave, alors que j'essaye de me relever, je sais aussi que je tiens là un sujet en or, quand je vais raconter ces quelques heures, elles m'ouvriront les portes de la gloire.

Mais avant ça je dois attraper ce téléphone et appeler la police.

Le sol en béton est froid, je me suis écorché à de nombreux endroits et me mettre à genoux me prend cinq minutes. Je pousse sur mes jambes et je suis enfin debout. La pièce se met à tourner, si je m'évanoui s'en est fini de moi, mon agresseur peut revenir à tout moment.

Alors je me gifle de toutes mes forces, ça résonne dans mon crâne mais je suis plus réveillé.

Je n'ai que quelques pas à faire alors je me lance, un pied devant l'autre, mon dieu que je suis lent.

Le temps passe trop vite et l'angoisse arrive, puis la panique. S'il revient et me trouve là, qui sait ce qu'il est capable de me faire.

J'arrive enfin à cette maudite table, m'appuyer dessus me soulage, comme si ce bois hors d'âge était déjà synonyme de liberté. J'attrape mon téléphone, il reste de la batterie. L'appel manqué était de mon rédacteur en chef. Il attendra.

Je n'ai même pas le temps de taper le 1 qu'une douleur effroyable me traverse le bras. Le téléphone vole à travers ma pièce et va s'écraser contre un mur.

Je ne l'ai pas vu arriver.

Je tombe à la renverse et tente piteusement de m'écarter de lui, je pousse de toutes mes forces avec mes talons. Le béton arrache ma peau.

Il me regarde en souriant, je n'ai nulle part où aller et quand mon dos heurte le mur je cesse de bouger.

Il m'a frappé avec une barre à mine, elle doit bien faire un mètre de long. Il la laisse traîner sur le sol quand il vient tranquillement vers moi.

Assis sur le sol, couvert de sang, mon bras gauche brisé je vois mon agresseur pour la première fois. Il s'accroupit pour être à ma hauteur et sourit.

Je frisonne en réalisant. Il n'y a pas de tueur de sans abris. Il n'y en a jamais eu.

- J'avais parié que tu te libérerais, sous tes airs petit bourgeois tu es un dur.

- Pourquoi est-ce que vous faites ça, qu'est ce que je vous ai fait ?

Ma voix se brise, je voudrai le supplier, mais je n'en ai plus la force. Et je sais que ça ne sert à rien. Cet homme je le connais, c'est lui qui en premier m'a parlé du tueur et des disparitions, c'est à lui que j'ai acheté tous les renseignements. Et c'est lui qui m'a conseillé de m'installer là pour essayer de le repérer.

- Tu te souviens de la première fois où tu es venu me voir ? Tu portais des chaussures de ville, un costume, tu osais à peine me regarder en face de peur de tomber malade sans doute.

- Je voulais juste comprendre votre style de vie.

- Notre style de vie ? Tu m'as dit "je vais écrire quelques articles sur la misère humaine" c'est bien ça ?

- Oui, oui, votre souffrance me touchait.

- Ah ma souffrance te touche ? Je t'ai raconté ma vie ! Mon divorce, le chômage, mes gamins que je ne vois plus parce que j'ai honte et qu'est-ce que je lis dans ton article ? Tu te souviens de quoi tu m'as traité ?

- Ce n'était pas vous !

- Dis-le !

La barre vient me frapper sur l'épaule, m'arrachant un cri, je me mets à sangloter.

- Pitié… c'était juste un article.

- "La ville est gangrenée par ces hommes qui pour la plupart préfèrent ce mode de vie sans contraintes ou obligations" Tu crois vraiment que j'ai choisi cette vie !

Mon papier avait été salué par la municipalité, faire passer les miséreux pour des assistés est plus simple que de régler le problème.

- Pourquoi n'as-tu pas raconté la vérité ?

Je sens dans sa voix et dans son regard toute la souffrance que j'ai du lui causer, je m'étais intéressé à lui et je l'avais trahi. Quand j'étais retourné le voir je ne pensais évidement pas qu'il avait lu mes articles. A vrai dire je ne pensais même pas qu'il savait lire.

- Mon rédacteur m'a demandé de voir les choses sous cet angle et est-ce qu'un simple article mérite tout ça ? Me mener en bateau ne suffisait pas ? Il fallait me torturer et tuer un homme comme vous qui a juste essayé de me défendre ?

J'ai jeté toute mes forces dans cette phrase et quand je regarde au dessus de son épaule je réalise qu'à nouveau tout cela est inutile.

C'est un mort qui entre dans la pièce en souriant. Et il a bien ses deux yeux. Il s'approche de moi et me donne un coup de pied dans les côtes.

Je roule sur le côté mais il me rattrape par les cheveux, il colle son visage contre le mien, son haleine est atroce.

- J'suis revenu d'parmis les morts.

Il me gifle de toutes ses forces, sa main gauche me tenant toujours fermement les cheveux. Je sens le goût du sang dans ma bouche.

L'homme qui a monté tout cela lui fait signe d'arrêter.

- Je voulais te faire courir un peu, il te fallait de la motivation. Nous on a presque tout le temps peur. Maintenant tu sais ce que c'est.

- Je… ne… dirais rien. Laissez-moi partir.

Mes yeux se ferment, ma tête est lourde.

Et je sursaute, réveillant toute mes douleurs. On vient de me jeter un seau d'eau glacé au visage. Je tremble et j'ai du mal à voir, mais à travers le brouillard je distingue trois nouvelles silhouettes, deux hommes et une femme. Je crois les reconnaître, eux aussi je les avais interrogés.

- Tu as blessé les gens qui t'ont fait confiance. Maintenant c'est à leur tour.

Je suis à peine conscient quand on m'attrape par les jambes et que l'on me traîne jusqu'au milieu de la pièce.

J'espère juste que cette fois je ne me réveillerai pas. 

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