Cette nuit, soudain...

caprou

Cette nuit, soudain, je ne sais pas pourquoi, j’ai eu envie (besoin, peut-être, mais, sur le moment, je ne l’ai pas vraiment perçu comme une nécessité) de retrouver un texte qui ne me revenait que partiellement en mémoire : bref, j’ai voulu mettre la main sur un de mes livres favoris, enfoui quelque part dans ma bibliothèque. Il m’arrive souvent, lorsque j’ai du mal à prendre le sommeil, d’aller y faire un tour, de traîner un peu entre les rayons où sont là, à m’attendre, ces amis de longue date, toujours prêts à venir à mon secours. Ils sont nombreux, silencieux et fidèles, à mon entière disposition. (Quand j’ai changé de résidence, il y a peu, je me souviens que le chef d’équipe, responsable de mon déménagement, affolé devant la tâche, a lancé sur son portable, comme un SOS, un appel de détresse, adressé au siège central, pour demander du renfort : « Il y a des millions de livres ici. C’est abominable ! »). Pour moi, cette accumulation de livres, effectuée au fil des années, ne pose pas d’autre problème que le classement, toujours recommencé, auquel elle donne lieu. Je ne cesse, jour après jour, semaine après semaine, de recomposer l’ordre et le rangement de mes livres, tentant désespérément de parvenir à une solution raisonnable et durable (je n’ignore pas que le livre de Georges Perec, Penser/Classer, propose à ce sujet diverses méthodes – qu’il est difficile, à vrai dire, de trouver totalement satisfaisantes). Alors, je tourne et retourne la question dans tous les sens et, après de longues cogitations, me retrouve aussi démuni, au bout du compte, que je l’étais au moment d’entreprendre mes investigations.

Me voici donc dans ma bibliothèque. Je n’ai pas trop de mal à trouver ce que je cherche. Mais quelque chose me chiffonne : je croyais bien avoir rangé l’ouvrage de George Steiner, Le Silence des livres, dans le rayon où se trouvent aussi La Bibliothèque, la nuit, d’Alberto Manguel, et Des Bibliothèques pleines de fantômes, de Jacques Bonnet. Eh bien non ! Je le trouve facilement mais il est rangé dans un autre rayon, allez savoir pourquoi, dans le rayon « Langue et Littérature », aux côtés du Nom de la rose, d’Umberto Eco, et… du Crime de Sylvestre Bonnard, d’Anatole France ! Bien que lecteur passionné de romans policiers, je n’aime pas les énigmes que je ne parviens pas à résoudre. Alors, au lieu de relire ce passage qui me trottait dans la tête au point de me tenir éveillé et de provoquer ma visite nocturne en ce lieu que hantent les fantômes, je m’ingénie à trouver une explication à cette situation incongrue. En vain. Il faut pourtant bien que je comprenne sinon je ne dormirai pas de la nuit. Rien n’y fait : le mystère s’épaissit. D’autant plus que, maintenant, je découvre que je me suis trompé : les livres d’Umberto Eco et d’Anatole France sont, en fait, rangés non pas où je croyais, d’instinct, les avoir regroupés, par mégarde assurément, mais avec la littérature policière, précisément ! Va encore pour Le Nom de la rose qui, indéniablement, laisse planer une atmosphère de mystère. Mais Le Crime de Sylvestre Bonnard ? Totale ineptie : ce « crime », en vérité, qu’a-t-il de criminel ?

Décidément, il est dit que, cette nuit, je me perdrai dans les brumes de l’erreur et de la confusion ! Mais qu’importe ? Ce qui me tient à cœur, c’est de pouvoir, à tout instant, être en mesure de retrouver, dans ma bibliothèque, un livre que je recherche. De pouvoir, sans coup férir, tomber sur le texte qui doit mettre un terme à mes doutes ou mes interrogations et dont l’incapacité où je suis momentanément de le trouver trouble ma quiétude. Cette nuit, question de hasard sans doute, j’ai eu assez de chance pour ne pas me livrer à une quête stérile. Mais qu’arrivera-t-il demain si je me perds dans une vaine recherche ? Non, cela ne peut pas durer. Il faut absolument que je mette de l’ordre dans la disposition de mes livres. Thibault, mon petit-fils, m’a proposé de m’aider à procéder à un classement informatique systématique. Il a peut-être raison. La classification actuelle n’est pas satisfaisante. Il va falloir en changer sans plus tarder. Pourtant, je m’en accommodais fort bien jusqu’à présent. Que se passe-t-il donc ? J’ai passé le reste de la nuit à chercher une solution satisfaisante. Il n’y en a pas. Il faudra que j’y repense aujourd’hui. Et les jours suivants. Il faut bien pourtant que la question se règle un jour ! Sinon, comment continuer dans ces conditions ?

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