Charlotte au Fred

Julie Bobine

Nouvelle parue dans le livre Dans la Ville, en numérique ou papier via : https://l-inventoire.iggybook.com/fr/dans-la-ville/

Charlotte se hisse dans sa robe bustier peinant à remonter le vêtement élastiqué. Sa poitrine opulente déborde du décolleté, son ventre rebondi forme un bourrelet au-dessus de sa culotte, ses hanches arrondies soulignent sa silhouette plantureuse et ses mollets charnus s'appuient sur des pieds dodus.

Pressée, Charlotte enfile des sandales, passe une veste et attrape son sac. Elle s'observe dans le miroir, panique, puis détourne le regard avant de claquer la porte de l'appartement. Enchaînant de petites foulées dans l'escalier de l'immeuble, elle dévale les deux étages qui la séparent de la rue des Archives.

Ce soir, elle rencontre Fred, celui qui fait naître en elle des espoirs amoureux insoupçonnés. Un jour, rongée par un besoin irrépressible d'en finir avec la solitude, elle avait glissé Fred dans son « panier » pour « adopter un mec ». Cela faisait trois mois qu'ils communiquaient par messagerie instantanée et qu'ils consommaient frénétiquement leurs forfaits téléphoniques pour se parler. Charlotte souffrait depuis lors d'une nouvelle forme de boulimie : une obsessionnelle addiction à Fred.

Rue Réaumur, engloutie par la bouche de métro, elle voyage dans le tube de la ligne onze jusqu'à la station Rambuteau. Sortie des entrailles de Paris, le stress grignote ses réserves glycémiques. Angoissée, elle avale une boîte de Tic-Tac achetée en hâte rue Renard. Il est dix-neuf heures, les pas des parisiens tintent sur le bitume, produisant un vacarme rythmé, accordé aux vrombissements des moteurs. Charlotte inspecte la foule, sondant tous les trentenaires bruns, grands et minces qu'elle croise. Devant Beaubourg, elle imagine un ogre dévorant d'énormes brochettes de visiteurs. Le Centre Pompidou se reflète dans ses lunettes dont les verres teintés lui offrent la vision d'un Paris rose bonbon. Elle avance attirée par une odeur familière de friture et s'arrête face au Mac Do. Ses pupilles se dilatent devant un Bic Mac dont le fromage dégouline sur un steak haché fumant. Son estomac lui adresse des signaux de détresse. Charlotte se tourmente dans un dialogue intérieur : sa robe imploserait-t-elle si elle osait mettre en bouche la moindre frite molle ?

Renonçant à sa fringale pulsionnelle, elle marche vers les quais bordés de marchands d'art et de bibelots antiques. Ils guettent le promeneur en quête d'un trésor authentique de Lutèce au XXIème siècle. Plus loin, une nuée vaporeuse stagne au-dessus d'un kiosque proposant des beignets. Charlotte sourit béatement se rappelant son rêve de la veille : entourée d'une bouée-Donut, elle vogue sur une Seine en chocolat fondu, admirant sur son sillage la Tour Eiffel, dont la structure caramélisée supporte deux mariés de pièce montée. Plus loin, le Grand Palais, la gueule béante, se délecte d'une averse de sucre glace tombant d'un nuage de crème fouettée. Immergée dans la sauce cacaotée qui la fait progresser, Charlotte découvre alors Notre-Dame-Blanche : une gigantesque coupe glacée vanille-chocolat, dont le parvis est jonché de Religieuses priant Saint-Honoré de les exaucer. S'en suit le Jardin des Tuiles-Riz au lait, puis les quatre monumentaux livres Mille-Feuilles de la Bibliothèque François Mitterrand. Elle s'était réveillée sur le matelas affaissé de son lit, enchantée par cet incroyable songe aux notes sucrées.

Perdue dans ses délicieuses pensées, Charlotte chemine le long des quais jusqu'au Pont-Neuf. La Seine, parée de ses péniches festives, balade des flux de touristes dans le ventre de Paris. Scrutant le pont, Charlotte aperçoit soudain Fred. Impassible, il est assis sur un banc, les yeux masqués par des lunettes noires. Charlotte sent alors tous ses complexes l'envahir : il la trouvera trop ronde et fuira au premier regard. Déterminée, elle bombe pourtant la poitrine et s'approche de lui courageusement.

Fred est rasé de près ; il sent bon le vétiver et l'herbe fraîche. Son visage aux traits fins, son allure élancée et ses fossettes troublent instantanément Charlotte. Il converse avec aisance, octroyant une dimension réelle à leur idylle jusque-là virtuelle.
Charlotte se livre à lui, étonnée de son assurance. Séduite, elle minaude ; s'interrompant parfois en rabattant son épaisse chevelure derrière ses oreilles. Ils discutent longuement à la lueur du soleil couchant, conférant progressivement à Paris une radieuse pénombre étoilée. Le ventre de Charlotte gargouille. Gênée, elle se dresse sur ses talons et invite Fred à aller se restaurer. D'abord hésitant, Fred se met debout. Il saisit une canne blanche télescopique dissimulée dans son dos et se tourne vers Charlotte avec un léger rictus. D'un coup, la jeune fille se sent délestée, soulagée de ses craintes. Elle comprend que Fred est malvoyant. Sans un mot, elle dépose sur ses lèvres un lent baiser suave, lui concédant affectueusement chaque millimètre de sa bouche pulpeuse. Surpris, Fred frissonne et enlace Charlotte. Il sent sous ses doigts les innombrables courbes de sa muse et la serre tendrement contre lui.

  • Ils se sont trouvés ces deux-là : Elle avec ses complexes, lui dans sa nuit.
    J'ai tout de suite accroché à ta nouvelle Julie, si bien écrite ! J'ai aimé cette description gourmande de Paris.
    Bravo !

    · Ago 3 months ·
    Louve blanche

    Louve

    • Merci c’est adorable ! ❤️

      · Ago 2 months ·
      Pommes

      Julie Bobine

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