claire

waxette

Il a pris sa main presque par hasard.

Comme ça, sans s'arrêter de parler, les yeux accrochés aux siens, le bleu engloutissant le bleu, son regard sans frontière emprisonnant ses yeux à elle, de ce regard affamé,  gourmandise insatiable de vie sans trop savoir par quel bout commencer à dévorer… A le regarder dans les yeux, elle ne voyait toujours que plus loin.

Mais il a l’air si sûr de lui, pourrait-elle seulement imaginer combien son ventre contracté remonte dans sa bouche, faisant insupportablement trembler sa lèvre supérieure, entamant le contrôle qu’il croyait avoir sur lui-même, fixant ses yeux pour ne pas regarder sa bouche, puis le front pour ignorer les yeux, si brillants, si bleus... Il les voit bien, ses yeux, aller de l’un à l’autre des siens, et le visage si proche, avide, qui boit ses mots. Il veut continuer à parler, parce que la nuit tombe doucement en allongeant les ombres, parce qu’il fait encore très chaud et que la moiteur de la journée fait place à un peu de fraîcheur, parce que la longue mèche échappée de son chignon descend en boucle le long de son oreille, affleurant le cou, pour se perdre loin dans l’encolure de sa chemise ouverte où il ne doit pas regarder, parce qu’il sent sa gorge rétrécir de plus en plus et qu’il sait bien qu’ils devraient rentrer.

Sa peau brille un peu des dernières chaleurs du jour qui ont laissé aux premières lueurs de la pleine lune de fines traces humides où poser leurs rayons. Sa tête martèle le raisonnable, s’écarter, partir, mettre de l’espace entre son odeur d’hydromel, qu'elle a gagné à, toute la journée, curer des plaques de miel des ruches de son père, au soleil, et ses nerfs à lui, tous bien éveillés, dans l’attente tendue du goût, du toucher, du bruit que ferait sa paume sur ses cheveux, de l’odeur qu’elle aurait, plus près, et de ce que lui dirait sa peau, lorsqu’elle serait à portée de ses lèvres. Sa gourmandise se réduit à sa gourmandise d’elle, et l’ombre qui se répand réduit l’espace tout autour.

Comme il a pris sa main presque par hasard, presque par hasard aussi il prendra le reste, et presque par hasard elle le laissera faire.

Il la raccompagnera, plus tard, bien plus tard, mangeant sa bouche à chaque pas. Elle le repoussera, un peu. Et lorsqu’ils arriveront près de la ferme de son père, ils se repousseront dans un froissement de tissus et de mots. Il dormira tard, ce soir. S’il dort. Le sourire aux  lèvres, le regard brillant sous ses paupières closes.

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