Comptes Rendus

leyley

Intrigue : Quatre amis s’étant perdus de vue pendant plusieurs années se retrouvent par hasard au cours d’une soirée. Un événement va les pousser à franchir les barrières des joyeuses remémorations polies et à s’envoyer en pleine figure leurs quatre vérités. Chacun va devenir un juge pour les autres et pour lui-même, au cours de cette mise au point sur ce qu’il est devenu et ce qu’il voulait devenir.

Scène 1 

Paris 12ème. Intérieur d’un restaurant, style estaminet, simple et chaleureux mais sans classe. Entrent Charlotte et Bertrand, bien habillés, même un peu trop pour le genre du restaurant.


GARCON : Messieurs dame, bonsoir. Deux personnes ?

BERTRAND : Oui, s’il vous plait.

GARCON : Je vous en prie…


Il les place à une table dans un coin du restaurant, à côté des toilettes.


B : Jette un regard à la porte des toilettes - Ah… J’aurais peut-être dû demander une autre table… Veux-tu qu’on change de place ? Je vais rappeler le garçon…

CHARLOTTE : Non, non, ne t’inquiètes pas c’est très bien ! Pas la peine de le déranger.

Le garçon revient avec les menus.


C : après quelques instants – Je pense que je vais prendre les Saint-Jacques et le risotto.

GARCON : notant - Saint jacques et risotto. Et pour monsieur ?

B : L’andouillette.

GARCON : Très bien. Vous désirez boire quelque chose ?

B : Une carafe d’eau, merci.

Le garçon s’en va.


C : Tu as raison, mieux vaut éviter l’alcool, on a une grosse journée demain avec la publication des résultats... Je dois être au bureau à sept heures et demie parce qu’ils veulent faire le point avec le pôle com. Tu te rends compte, sept heures et demie ! Je vais encore être crevée toute la semaine…

B : lui prenant la main - Courage ma chérie, tu sais bien que c’est pareil pour tout le monde. Nous, au service informatique, on va devoir assurer la maintenance toute la journée en sachant qu’au moindre problème tout va nous retomber dessus ! Pense à nos vacances chez les Delorme, plus que quelques semaines !

C : soupirant – Oui, je compte les jours… Oh en parlant des Delorme, j’ai croisé leur fille samedi, c’est une vraie catastrophe ! On aurait dit une chauve-souris coiffée par une taupe épileptique… C’est impensable à treize ans un tel accoutrement !

B : moue d’approbation.


Le garçon amène leurs plats. Ils commencent à manger en silence.


C : C’est très bon.

B : Oui, très bon.

C : Ce risotto me rappelle notre voyage en Sicile… tu te souviens ? Soupirant -  Ah c’était le bon temps…

Entrent Stella et ses deux amies (qui peuvent être seulement suggérées). Le garçon les emmène vers une table. Stella aperçoit Charlotte et va la saluer.


STELLA : surprise et enthousiaste – Ca alors, Charlotte ! Comment vas-tu ?

CHARLOTTE : Stella ! Ca fait un bout de temps ! Faisant les présentations – mon fiancé, Bertrand, Stella une vieille amie du lycée.

S : Enchantée. Voici Marie et Alexandra. Alors qu’est-ce que tu deviens ?

C : Eh bien je suis chargée de communication interne chez Austin, tu sais les colorants alimentaires. Ca fait trois ans déjà. Et toi ?

S : Moi j’ai eu mon diplôme d’école de commerce il y a deux ans et je travaille dans un cabinet d’expert-comptable. Mais à vrai dire je ne m’y plais pas trop et je pense arrêter d’ici peu. Mais on pourrait peut être discuter plus longuement, voulez-vous prendre un verre après diner ?

B : Avec plaisir ! A tout à l’heure !

Chacun se rassoit à sa table.

Scène 2

Bar lounge, ambiance tamisée.  Un bar côté cour fait face à la scène. Michaël et Alexandre discutent, accoudés au bar, devant deux bières, face au public.


MICHAEL : Et donc j’avais ce sachet de farine dans ma poche parce qu’on planche sur une pub pour Francine en ce moment - j’aime bien avoir un échantillon du produit sur moi tu vois ça m’inspire ; et je tombe sur ce flic là, celui qui m’avait confisqué ma coke la dernière fois ! Je ne sais pas ce qui m’a pris, je n’ai pas pu résister à l’envie de le provoquer, je me plante devant lui, je sors la farine et fais semblant de m’en mettre un grand coup dans le nez avec un air d’extase. Ce con il m’a reconnu et m’a embarqué direct sans même vérifier si c’était de la poudre ! T’aurais vu la tête de ses potes au commissariat ! Ridicule le bonhomme ! Ah ah j’en ris encore, ça valait presque la peine de se faire coffrer la première fois !

ALEXANDRE : riant – Excellent.

M : Je pense que j’ai trouvé le nouveau slogan : « Francine, plus blanche, plus pure, ya que la cocaïne ! »

A : Ah ah ouais ! Ou « Francine dans un sachet, même mon dealer se fait plumer ! »

M : Ca plairait beaucoup aux mères de famille respectables.

A : En parlant de mère de famille comment vont Clara et la petite ?

M : Ca va. Mais bon tu sais à 12 mois c’est vraiment pénible, j’étais pas du tout prêt pour ça… Tu penses bien que si j’avais pu donner mon avis… Et puis Clara c’est une fille géniale mais ça se passe beaucoup moins bien maintenant que je me sens obligé de rester avec elle. C’est comme si elle avait coupé le cordon du bébé pour me l’attacher autour du cou, j’étouffe c’est angoissant ! On ne devrait jamais se créer de contraintes comme ça…L’idée même de la contrainte provoque chez moi un désir insensé de fuite. En fait j’ai toujours fait les choses par défaut, j’ai toujours choisi la solution qui me laissait le plus d’issues de secours. Et peux-tu me dire où est l’issue de secours dans un contrat de mariage ? Nul part ! C’est signé, c’est fini, « ensemble pour le meilleur et pour le pire »… tu vois même le brave curé pressent déjà le pire ! Crois moi Alex, le mariage c’est comme la guerre, tu t’engages, tu regrettes et tu finis chez le notaire. Sauf que  quand c’est sur un testament, au moins personne ne te réclame de pension alimentaire ! Bref voilà où j’en suis, cinq heures de sommeil par nuit, deux joints par jours et une claque tous les jeudi, quand je rentre poker et que Clara fait sa crise d’hystérie en me traitant d’irresponsable et d’égoïste, irresponsable, moi, alors que c’est elle qui tombe enceinte et nous laisse un gosse sur les bras !

A : Mon pauvre vieux…

M : Je t’envie tu sais ! Pas d’attaches, tu passes ton temps à voyager et à rencontrer des gens… Parfaitement libre en somme !

A : C’est vrai, j’aime pouvoir me dire que si l’envie m’en prend je peux sauter dans un avion et me réveiller dans un autre pays. Remarque, techniquement on peut tous le faire, il suffit d’oser.

M : Et de n’avoir aucun compte à rendre…

A : Tu n’as aucun compte à rendre. La responsabilité est une excuse que l’homme s’invente parce qu’il a trop peur d’être confronté à sa liberté. Comme il est rassurant de faire partie d’un tout parfaitement orchestré, où chaque journée consiste à faire ce que les autres attendent de nous et à estimer ce qu’on attend d’eux. Pas même besoin de réfléchir ! Travailler, acheter, consommer. Pouvoir dire : « c’est ma maison, ma ville, mes amis, ma femme, mon chien », quel bonheur ! Quel bonheur de sentir qu’on a sa place dans cette belle routine matérialiste ! Mais la vérité c’est qu’on est là parce qu’on l’a choisi ou qu’on a choisi de ne pas bouger, et qu’on pourrait être ailleurs si on voulait, qu’on est toujours libre de changer de vie. Mais c’est bien trop effrayant ces multiples possibilités qui s’offrent à nous ! Mieux vaut rester vautré dans son canapé à faire des mots croisés ! La vérité c’est qu’on n’a pas qu’une vie, on en a pleins. C’est juste qu’on se limite à une seule en se convainquant que c’est la meilleure qu’on puisse avoir.

M : moqueur – Oui… Mais pourquoi en avoir « pleins » si je me sens bien dans celle là ? Tu sembles prôner la quantité, tu vois, toi aussi tu rentres dans la logique de consommation !

A : Non pas du tout, si cette vie te convient réellement c’est parfait… Je dis juste que si tu te réveilles un matin en souhaitant être ailleurs ou quelqu’un d’autre, il ne tient qu’à toi d’en avoir le courage ! Si tu savais comme je méprise ces gens qui se complaisent dans leurs petites vies médiocre tout en ayant juste assez de lucidité pour vouloir en changer mais trop de lâcheté pour oser le faire. Ceux-là qui se plaignent constamment et en arrivent à se duper eux-mêmes, à force de répéter qu’ils vont partir et tout quitter.

M : Je vois…

A : Je ne dis pas ça pour toi, Mika. Toi, malgré tes déboires domestiques on peut dire que tu t’épanouis dans ton travail et que tu te sens bien là où tu es. Je me trompe ?

M : Non, c’est vrai. J’ai pleins d’amis sur lesquels compter et mon métier me plaît beaucoup. C’est très stimulant d’avoir à trouver l’Idée avec un grand « i », celle qui fera une pub sensationnelle que tout le monde va retenir et plutôt flatteur de pouvoir se dire « c’est moi qui l’ai créée ». En fait je suis payé pour rêver de manière originale. Je me sens presque comme un artiste.

A : Je suis heureux pour toi !

Ils trinquent.
Charlotte, Bertrand et Stella rentrent dans le bar (côté jardin). Stella aperçoit avec surprise Michaël et Alexandre et se dirige vers eux avec entrain.


S : Alex ! Mika ! Décidemment cette soirée est riche en retrouvailles !

A : Stella ! Charlotte ! Incroyable ! Classe de terminale au lycée Marivaux… ça fait huit ? Dix ans ? Ils s’embrassent tous les quatre.


C : Bertrand, mon fiancé, voici Michaël et Alexandre, deux amis du lycée. Ils se serrent la main.


M : se tournant vers la cour - Cette table nous tend les bras, installons nous et discutons, je crois que nous avons pleins de choses à nous raconter !

Ils vont pour s’asseoir (sortent côté cour).

Scène 3

Même bar mais deux canapés, un fauteuil et une table et des verres, au centre de la scène ont remplacé le comptoir.


S : buvant une gorgée - Ce mojito est délicieux !

M : à Charlotte et Bertrand – Alors vous deux, comment vous êtes-vous rencontrés ?

B : Oh rien de très exotique à vrai dire…

C : l’interrompant – Grâce à virus informatique ! On travaille dans la même entreprise, Bertrand au service informatique du troisième et moi au premier, à la communication. Un jour mon ordinateur tombe en panne à cause de ce fichu virus, qu’à présent je bénis, et devinez qui vient le réparer…? Elle jette à Bertrand un regard langoureux. Ca a été le coup de foudre tout de suite ! Le lendemain j’ai volontairement cassé la souris pour le faire revenir et de fil en aiguille…

A : taquin – Heureusement que Bertrand a été rapidement perspicace sinon il aurait fallu remplacer tous les postes du premier étage !

M : Vous travaillez dans quelle entreprise ?

C : Austin, les colorants alimentaires.

M : Ah intéressant.

A : Et toi Stella, tu es dans quoi ?

S : Dans un cabinet d’expert comptable rue de la Pompe. Elle boit. Mais je vais sans doute changer d’ici peu…  A vrai dire j’aimerais créer ma boîte, même si je n’ai pas encore d’idée précise pour le moment… Elle finit son verre d’une traite. Et toi Alex ? Tu étais dans une école de journalisme, c’est bien ça ?

A : Mon dieu oui mais ça me paraît si loin ! En fait je n’y suis resté qu’un an puis j’ai intégré une école de cinéma, mais ça ne me convenait pas non plus alors je me suis mis à voyager. J’ai fait l’Australie, l’Inde, l’Afrique… C’était formidable ! J’ai fait des rencontres étonnantes… je dois dire que certaines ont même changé ma vie.

S : admirative - Tu es un véritable aventurier !

C : Et tu t’es financé comment pendant tout ce temps ?

M : Ah ah la question à ne pas poser…

A : un peu agacé - Oui, Mika adore plaisanter la dessus : mes parents m’ont avancé l’argent. A Mika – Tu vois j’assume très bien ! A tous - Enfin seulement au début, après je me suis débrouillé sur place en faisant des petits boulots. D’ailleurs je suis rentré sur Paris pour gagner de l’argent en vue de mon prochain voyage. J’espère être embauché dans la vente ou la restauration…

C : Tu as de la chance de voyager comme ça ! Quand je pense que je travaille huit heures par jour pour trois pauvres semaines de RTT par an !

A : un peu sèchement - Rien ne t’empêche de faire pareil.

S : Bon, c’est ma tournée ! Qui prend quoi ?

B : Je m’excuse je dois vous laisser, mon frère vient de m’envoyer un message, il est tombé en panne sur le périph, je vais aller lui donner un coup de main. Ravi de vous avoir rencontrés ! A tout à l’heure Charlotte. Tous le saluent, il sort.


S : au barman - S’il vous plait, la même chose pour tout le monde !

C : taquine - Quelle descente Stella ! On devine que tu sors d’une école de commerce !

Stella se rembrunit soudainement mais ne relève pas.


M : Oh, mais j’y pense ! Il faut que je vous raconte…

La porte du bar s’ouvre avec un grand fracas et trois hommes armés apparaissent. (Mais leur présence pourra aussi être seulement suggérée par des effets sonores). Celui qui semble être le chef porte un costume sombre style parrain maffieux et une mallette en métal. Les deux autres sont des colosses impressionnants. 


PARRAIN : au barman – Va chercher ton patron, on est là pour le deal.

BARMAN : paniqué – Mais… mais… mais ce n’est pas le bon jour ! La… la marchandise était prévue pour la semaine prochaine et… et …

BRUTE 1 : le braquant – Tu te fiches de nous salopard ! Je le descends patron ?

P : Descend… Le coup de feu tiré par la brute l’interrompt. Le barman s’effondre, Charlotte pousse un cri. Michaël tente de se cacher sous la table et Stella reste pétrifiée, les mains devant la bouche.


P : finissant sa phrase – …plutôt à la cave voir si Joseph est là ! Abruti !

BRUTE 2 : répétant - Abruti ! Jetant un coup d’œil vers la table - Surtout que ce pauvre garçon devait avoir raison, on a du se tromper de jour... Vu qu’il y a des clients…

P : Merde ! à la brute 2 - Carlo tu t’en occupes ! Boucle-les quelque part qu’on soit tranquilles. A la brute 1 – Et toi va me chercher Joseph, on va essayer d’arranger ça.

La brute 2 se dirige vers la table, en braquant son arme sur les quatre amis.


B2 : Allez, debout et en silence !

A : levant les bras - Non ! Je vous en prie ne tirez pas !

B2 : Tais toi ou je te fume ! Il désigne la porte des toilettes d’un coup de tête – Là dedans ! Vite !

Ils rentrent tous les cinq dans les toilettes, la brute fermant la marche.

Scène 4

Toilettes du bar. Plutôt classes mais sans fenêtre. Toilettes côté cour et lavabos coté jardin. Au début de la scène, Charlotte est assise dans le fond, la tête dans les mains, Stella est appuyée sur un lavabo, Michaël lui fait face et Alexandre fait nerveusement les cent pas.

M : agacé - Cesse de t’agiter comme ça, c’est pénible à la fin !

A : hors de lui - Ah oui, c’est pénible !? Non, je vais te dire ce qui est pénible, c’est qu’on soit pris en otage par une bande de maffieux et qu’on risque d’y passer ! Alors excuse moi si j’essaie de trouver une solution ! Je suis vraiment DESOLE que ma stimulation neuronale incommode Monsieur ! Il inspecte chaque recoin, frappe contre le mur pour en sonder l’épaisseur, etc.…  Encore une chance qu’ils ne nous aient pas ligotés ! Dire qu’ils n’auraient peut être même pas eu l’idée de nous prendre nos portables si certains n’avaient pas tenté de téléphoner avec la discrétion d’un veau marin tuberculeux… coup d’œil accusateur vers Charlotte.


C : fondant en larme - J’ai paniqué…

Après quelques instants Stella commence à siffler la mélodie du Parrain. Les autres lui jettent un regard noir et Charlotte refond en larme.


A : Enfin, Stella !

M : Ils ne vont peut être rien nous faire… Peut être qu’ils vont seulement conclure leur deal et s’en aller.

A : J’en doute fort… étant donné qu’on a vu leurs visages, on représente une menace pour eux...

S : Vous avez vu comment il a flingué le barman !

On entend un grand fracas, des bruits de verre brisé.


M : Mon dieu…

A : Chut ! Ne paniquons pas !

M : Je panique si je veux !

S : Mais oui, Alex arrête de vouloir prendre les choses en main !

M : Admet qu’on est bloqué et cesse de jouer les Jack Bauer tranquillisant !

A : Mais vous êtes d’une passivité INCROYABLE ! Un troupeau de mollusques ! Mika ça ne m’étonne pas que Clara t’ai fait un enfant dans le dos, tu n’aurais sans doute jamais pu en prendre l’initiative !

S : à Mika, interloquée – Tu es papa ?!

M : à Alex - Ah oui, parce que toi c’est sûr que tu en prends des initiatives ! Et vas y que je me lance dans le journalisme, oh puis non je vais plutôt faire du cinéma, non tout compte fait je vais voyager tiens ! C’est bien ! C’est très bien Alex ! Tu commences pleins de choses ! Mais cite m’en une que t’ai finie pour voir ?

A : furieux -  Je gère ma vie comme je veux et je t’emmerde !

M : sarcastique - Ah ah ça fait mal la vérité hein ? à Stella – Même le permis il l’a pas eu ! Monsieur avait des choses plus importantes à faire que d’aller à un banal examen, penses-tu ! à Alex – Tu sais ce que je pense mon petit père ? C’est que t’as peur de l’échec. Tu passes d’un projet à l’autre sans rien achever en te cachant derrière ta prétendue « Liberté » ! L’imitant – « On peut tout faire, on est libre de tout quitter, la responsabilité n’est qu’une excuse que l’on s’invente… » Non Alex, la responsabilité c’est ce qui te pousse à finir ce que tu entreprends et à en être fier. C’est aller au fond des choses et surmonter les complications, parce que c’est trop facile de tout plaquer en se convainquant qu’on s’en fout. Ca suppose de souffrir un peu,  de se faire violence, et parfois même de remballer sa dignité pour accepter de l’aide. Je te fais pitié quand je te parle de mes problèmes avec Clara. Tu penses « quel con, moi à sa place j’aurais la force de me sortir de ce pétrin » ! Mais ca veut dire quoi ? La force de quoi ? De quitter Clara et de la laisser seule avec la môme ? J’appelle pas ça une force mais de l’égoïsme ! Alors oui, je fais un sacrifice. Je mets mes projets entre parenthèses et je me défonce au boulot pour ramener de l’argent.

A : sarcastique - Tu te défonces au boulot ? En prenant de la coke et en jouant au poker ?

M : Tous les moyens sont bons pour tenir le coup.

A : Si tu veux être malheureux et avoir une vie pathétique c’est ton choix. Admet que tu es surtout jaloux de la mienne !

M : Jaloux d’être sans emploi et sans amis ? A part moi et quelques connaissances outre-Atlantique, tu es bien entouré ?

A : Je me fais des amis quand je veux ! Et j’ai été dans des endroits où tu ne mettras jamais un orteil !

C : En même temps, c’est facile de voyager quand on est plein aux as…

M : Oui, l’image de l’intrépide aventurier que tu cherches à te donner ne colle pas du tout avec ton passé de bourgeois du 6ème !

C : Sans l’argent des parents derrière, adieu les lieux paradisiaques ! Je ne sais plus qui a dit : « Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus »…

A : ébahi - C’est ce que vous pensez de moi ? Un imposteur irresponsable et entretenu ? Ils ne répondent pas - J’hallucine… Et bien tant qu’on en est aux confidences, tu sais comment je te vois, moi, Mika ? Tu dis que je ne « colle pas » à l’image que je veux me donner, mais il n’y a pas plus grande contradiction que toi ! Un idéaliste, qui clame haut et fort son anti consumérisme, crache sur le matérialisme et sur tous ces pauvres types qui s’abrutissent devant la télé en offrant du « temps de cerveau disponible », mais tu es au cœur même du système ! Pire que ça, tu en es l’origine ! C’est toi qui crées toutes ces publicités débiles, c’est toi qui fais consommer les gens, c’est toi qui les manipules ! Tu es d’une hypocrisie et d’une perversion incroyables, si tu veux savoir !

M : Tu sais très bien que j’ai choisi ce métier pour la dimension artistique et créative…

A : l’interrompant – Non, non, mon vieux ! Tu ne peux pas nier les implications éthiques que comporte ton métier ! C’est trop facile d’avoir des œillères dès que certains aspects te dérangent ! Tu es en total désaccord avec tes convictions mais pour ne pas froisser ta petite conscience de faux cul professionnel tu évites tout simplement de te poser des questions. Et tu oses parler de responsabilité ? Quand tu participes à un génocide culturel ?

S : Tu ne crois pas que tu y vas un peu fort Alex ?

A : Tu vois, elle dit que j’y vais UN PEU fort ! Mais on pense tous pareil !

M : blessé - Merci pour ton honnêteté Alex… comme quoi il aura fallu attendre d’être confinés dans les toilettes d’un bar pour que ça sorte…

S : amusée - Tiens c’est vrai, j’avais presque oublié…

C : Pas moi !

S : Oh toi de toute façon tu n’as pas grand-chose à perdre…

C : Comment ça ?

S : …

C : Mais vas y, développe, te t’en prie !

S : Enfin Charlotte ouvre les yeux… Tu as une vie de merde !

A : Elle n’a pas tort…

M : approuvant - Pathétique…

S : Une personnalité insipide, une histoire d’amour triste à pleurer, un emploi inintéressant…

C : atterrée - Quoi ?!

S : Tu travailles dans les colorants alimentaires ! Elle a un rire nerveux – Les colorants alimentaires ! Explique nous ce qu’il y a de passionnant la dedans ! Décris nous comment tu t’épanouis dans les COLORANTS ALIMENTAIRES! Et à la communication interne en plus ! Tu fais des articles non seulement insignifiants mais que personne ne lit !

C : Tu peux parler, tu veux changer de boulot !

S : Oui, mais moi au moins, j’ai la lucidité de reconnaître que je me fais chier ! Toi c’est plus grave, ça te convient ! Tu es même faite pour ce poste. Tu adores te plaindre, parce que ça te donne l’impression d’exister. Je râle donc je suis. Et tu es quoi ? Tu es quoi Charlotte ? Au lycée déjà c’était pareil. La platitude flasque. Le concept même de l’anti personnalité. Et encore le mot  « concept » sous-entend une certaine consistance, une épaisseur, dont tu es complètement dénuée !

M : Et cette rencontre avec ton mec grâce à une panne informatique est d’un navrant…

S : Tu fais du moindre fait-divers une histoire palpitante, parce que tu as une petite vie terne et monotone…

A : Tu n’oses jamais, tu manques de folie…

S : Etre dans la norme, surtout ! Ne pas faire de vagues… Tu es obsédée par le regard des autres, alors tu veilles à faire exactement comme eux pour qu’ils te voient comme une personne normale. Mais c’est bien ça le problème, tu es tellement « normale » qu’ils ne te VOIENT même pas !

A : Tu es malléable, collante, indésirable et tu suis le mouvement, tel un chewing-gum dans un égout…

Un temps.


C : se levant lentement – Bon… Si c’est ce que vous pensez tous, je n’ai plus qu’à aller me jeter sous les balles…

S : l’arrêtant d’un geste – Mais non voyons reste là ! Elle se rassoit et semble perdue dans ses pensées.


A : Ne va pas mettre en plus nos vies en danger !

Un temps.


C : calmement - Stella, je mets cette décharge d’agressivité sur le compte de ton mal-être.

S : Pardon ?

C : Oui, ton mal-être. Il n’y a qu’à voir comment tu vides les verres d’alcool… Et ton rire… ton rire a changé. Il est devenu glacial et aigri, un rire sans humour. Je perçois une grande frustration et une grande détresse dans ton attitude. Ironique - Etrange, non ? Toi qui a une vie si intéressante comparée à la mienne ?

M : à Stella - Tu as un problème avec l’alcool ?

S : Mais pas du tout ! On nage en plein délire là…

C : Alors pourquoi vas-tu aux Alcooliques Anonymes ?

S : Tu m’espionnes ou quoi ?

C : Non. Mais je t’ai vu en sortir la semaine dernière en allant chercher le frère de Bertrand. Ironique - Tu vois, mon futur beau frère est alcoolique, ma petite vie n’est pas si morne que ça…

A : à Stella - C’est vrai ?

S : Oui, c’est vrai. Agressive – Oh ça va, baissez ces regards condescendants, vous êtes loin d’être parfaits ! Ca fait deux ans maintenant. Depuis que j’ai commencé à travailler, en fait... J’ai tout de suite senti que je perdais pied, que ça n’allait pas. Ma vie me semblait vide de sens et routinière, un enchaînement sans fin des mêmes actions, encore et encore… Comme une montre déjà ennuyeuse qu’on aurait amputée de son tic tac, du pouls qui apportait un peu de vitalité. J’avais de l’ambition, mais je n’ai pas su quoi en faire. Les autres ont toujours vu en moi une promesse de réussite, et moi, qui me voyais à travers ce regard, j’ai fait tous les choix qu’il fallait pour y correspondre… Le haut poste, le gros chèque, les responsabilités… Tout ça pour ne pas décevoir. Mais maintenant je me sens si vide parmi tous ces gens à peine plus drôles que les chiffres qu’ils alignent proprement dans des colonnes aussi symétriques que les motifs de leurs cravates. J’ai perdu mon humour et l’estime de moi même. Quand je rentre chez moi le soir, je suis trop fatiguée pour faire toutes ces choses que je faisais avant et qui faisaient partie de moi. Je me sens incomplète… et voilà…les verres de blanc ont servi trop souvent à combler ce manque d’être.

Un temps.


A : claquement de mains – Bon, je crois qu’on a fait le tour, maintenant qu’on a tous piétiné notre orgueil, si on cherchait un moyen de sortir d’ici ?

M : Oui, bonne idée. On n’a qu’à tirer à la courte paille pour savoir qui sortira marchander avec les brutes.

C : Tu veux dire se faire trucider par les psychopathes ?

M : agacé - Tu as une autre solution à proposer ? Non ? Alors c’est parti. Heureusement qu’il m’a laissé mes clopes. Il sort son paquet de cigarettes, quatre cigarettes et en casse une en deux. Puis il les cache dans sa main et ils tirent tous à tour de rôle. Mika perd.


M : Bon. Je reviens, j’en ai pour une seconde. Il part s’isoler dans un coin des toilettes et commence à prier.


C : Mais qu’est-ce qu’il fait ?

S : Il prie.

A : Depuis quand croit-il en Dieu celui-là ?

M : Taisez vous ! Je n’arrive pas à me concentrer…

S : Si tu crois que ça va changer quelque chose…

M : Parce que je n’ai pas NON PLUS le droit de croire en Dieu ? La prière incite elle aussi à la consommation de masse, peut-être ?

A : blaguant – La consommation d’Ostie, ça c’est sûr…

S : Non, mais ne te vexe pas ! C’est juste que… je ne pensais pas que quelqu’un comme toi aurait besoin de croire…

M : Besoin ? Comment ça besoin ? On croit ou on ne croit pas, il n’est pas question de besoin !

S : Oublie Mika, j’ai un avis assez tranché sur le sujet ça risquerait de ne pas te plaire…

A : à Mika - Mais oui, oublie. On se tait, reprend où tu en étais.

M : à Stella, excédé – Non, vas-y je t’en prie !

S : Je pense que la foi est un mécanisme d’auto-défense créé par les faibles ou les personnes qui ont du faire face à de terribles épreuves au cours de leur vie. C’est l’illusion d’une présence divine infiniment puissante qui serait capable d’influer sur le cours des choses, de nous écouter, d’exaucer nos prières et de nous protéger. Ceux qui ont besoin de croire à cette présence trouvent certes un certain réconfort, et je ne nie pas qu’ils aient besoin de ce soutien, mais ils se voilent la face. Ils vivent dans le mensonge, parce qu’ils n’ont pas la force de voir la Vérité en face. La Vérité, c’est qu’il n’y a pas de Dieu. L’Homme est l’unique responsable de ses actes, il n’y a ni Enfer, ni Paradis, ni Juge Suprême pour décider de son sort. Cette solitude n’est pas un poids, bien au contraire elle est précieuse : l’Homme est seul, mais il est libre. Il est le seul maître de son destin car il n’existe pas de Divine Providence qui lui imposerait un chemin préétabli.

M : Donc les quatre milliards de croyants dans le monde ne sont tous que des pantins crédules ?

S : Le grand nombre n’est pas une preuve de vérité.

M : Mais que fais-tu de Jésus et des textes sacrés ?

S : Même s’il a existé, rien n’atteste de son caractère divin. Et les textes sacrés sont d’essence humaine.

M : Et comment expliques-tu les nombreux faits paranormaux et les questions auxquelles même la science ne peut pas répondre ?

S : Je n’explique rien. Mais je ne présume pas pour autant une source divine aux problèmes sans solution. D’ailleurs ils seront peut être un jour explicables par la science.

M : Que c’est triste d’être aussi rationnelle !

S : Je ne suis pas rationnelle outre mesure ; d’ailleurs je ne rejette pas forcément le surnaturel ou le paranormal. Mais je ne sous-estime pas non plus le pouvoir de la science, c’est tout.

M : Mais que reproches-tu à la religion, au juste ? D’aider les faibles en leur donnant de l’espoir et une oreille attentive ?

S : Je lui reproche le mensonge et l’illusion, quand ils nuisent à la vie même du croyant. J’abhorre la confession, qui pousse le croyant à se repentir de prétendus péchés lavés par un simple « Je Vous Salue Marie », et je désapprouve l’illusion du Paradis, qui oriente ses actions dans l’espoir d’une vie prochaine, au lieu de l’encourager à profiter de celle qu’il est en train de vivre. Et je blâme évidemment la religion pour toutes les guerres menées en son nom, mais ce n’est pas le sujet.

Un temps.


M : Que penses-tu qu’il y ait après la mort ?

S : Je ne sais pas. Peut être rien.

M : En as-tu peur ?

S : Non.

M : en désignant la sortie - Et bien je t’en prie, je te laisse ma place !

C : gloussant - Ah ah ! Sur ce coup là, il t’a eu !

S : Je n’ai pas peur de la mort mais je crains la souffrance.

M : Oui mais moi je crains les deux !

A : Bon ça suffit vous deux ! On y va tous ensemble.

Ils sortent avec précaution, en file indienne derrière Alex.


Scène 5

Devant le commissariat. Stella, Charlotte et Alex sont assis sur un banc, éclairés par un réverbère. Ils semblent attendre et perdus dans leurs pensées. Après un temps, Stella prend la parole.


S : Il s’appelait bien Joseph ce type qu’il cherchaient pour conclure leur affaire ? Je n’étais plus sûre au moment de raconter ce que j’avais entendu…

C : Aucune idée… J’ai dû me boucher les oreilles à ce moment là…

A : Oui, je crois que c’était Joseph. Il a dit quelque chose comme « Va chercher Joseph pour le deal »… Le patron du bar, je suppose.

Un temps.


A : C’est quand même incroyable cette histoire. Un meurtre en plein 12ème arrondissement ! En tant que témoins ont aurait vraiment pu y passer !

Mika arrive et s’assoit à côté d’eux sur le banc.


M : Alex, tu ne devineras jamais sur qui je suis tombé !

A : Qui ça ?

M : Le flic ! Celui qui m’avait embarqué pour de la farine en croyant que c’était de la came ! Je l’ai croisé dans le couloir après avoir fini ma déposition ! Je n’ai pas pu résister, je lui ai dit  que j’étais là à cause d’une histoire de drogue qui s’était avérée être du sucre en poudre.

A : riant - Ah ah il devait être furieux !

S : C’est quoi cette histoire ?

A : Oh rien, Mika et sa tendresse pour la police…

Un temps.


C : Bon… et maintenant ?

M : Si on allait prendre un verre ? Je connais un petit bar sympa…

S : ironique - Tu as vu où ça nous mène de prendre des verres !

A : Je crois surtout qu’on s’est tout dit…

C : Alors c’est tout ? En quelques heures vous avez détruit ma vie mais ça s’arrête là ? On met la franchise sur le compte de l’angoisse et on oublie tout ?

M : Que veux-tu qu’on fasse ? Si tu crois que j’ai envie de me rappeler que je suis un serviteur de la consommation de masse…

A : Et moi un lâche entretenu…

S : Et moi une alcoolique pommée…

Un temps.


C : Et si on changeait ? Si on se mettait au défi de changer nos vies? On pourrait se donner un an… Un an pour devenir qui on mérite d’être.

Ils réfléchissent.


M : Qu’est-ce qu’on a à perdre après tout… Alex c’est toi même qui m’a dit « on est toujours libre de changer de vie »…

A : Moi je marche.

Ils se tournent vers Stella.


S : C’est d’accord. Rendez-vous dans un an, ici même. Avec une vie qu’on sera fiers d’avoir.

Ils se lèvent et s’enlacent tous les quatre.


Rideau.


Note d’intention


La scène 1 au restaurant peu sembler ennuyeuse, mais c’est en quelque sorte son but puisque elle permet de présenter la banalité de la vie du couple Charlotte – Bertrand, la platitude de leur conversation, et plus globalement le caractère monotone des convention sociales. Cette scène est cependant assez courte et ne dure que le temps de donner un contexte aux retrouvailles et de présenter succinctement les personnages.

La fin de la scène 3 avec l’entrée des mafieux et la prise d’otage tiens presque de la farce ; en conséquence les trois mafieux pourront être très caricaturaux voire ridicules.

A partir de la scène 4, l’angoisse générée par la situation détruit le masque des conventions sociales, ce qui mène les personnages, alors uniquement préoccupés par le paraître, à se mettre à nu. Libérés de la crainte du conflit, ils osent aussi dévoiler ce qu’ils pensent les uns des autres, loin du contrat tacite d’harmonie et de bonne entente, et confrontent leurs valeurs et leurs points de vue sur le sens de la vie, la famille, la responsabilité, la religion. Chacun doit faire face à ce qu’il est devenu, à travers le regard des autres, sans tricherie ni complaisance.
En soutien de ce changement, les décors pourront être plus dépouillés et moins conventionnels. Le décor de la scène 4 notamment, pourra être particulièrement exigu afin de renforcer la sensation d’oppression et la tension de l’atmosphère. On doit pouvoir sentir cette tension présente dans le jeu des acteurs qui peuvent par exemple tourner en rond, s’agiter, ou sursauter quand un bruit leur parvient de la salle avoisinante. Le rythme devra être soutenu, certaines répliques bien enchainées de manière à créer un effet de répartie comique.



De la scène 4 et la scène 5, une ellipse temporelle permet de passer sous silence l’évasion des quatre amis et leurs témoignages au commissariat. Cela aurait alourdi la pièce sans rien apporter car tout a été dit au cours de la séquestration dans les toilettes du bar. De plus la prise d’otage n’est qu’un prétexte permettant de générer une situation de stress d’où a peut découler la vérité, le sors des trois mafieux importe peu.

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