Déconnexion

salander

DÉCONNEXION

Églantine07 :

Ça fait combien de temps, déjà ?

Maurice :

Combien de temps quoi ?

Églantine07 :

Qu’on chatte sur la Toile ?

Maurice :

Sais plus… Le temps passe tellement vite, avec toi.

Églantine07 :

J

Maurice :

Tu as fini  à quelle place, dimanche ?

Églantine07 :

C’est gentil de te préoccuper de mes perfs. Cinquante-quatrième.

Maurice :

Bravo.

Églantine07 :

Le triathlon, c’est dur. Et toi, ton vernissage ?

Maurice :

La gloire. Quinze pelés à tout casser, mais j’ai vendu une toile.

Églantine07 :

Génial !!

Maurice :

Ouais. Ça te dirait de fêter cette réussite devant un café ?

Églantine07 :

Je bois pas de café.

Maurice :

Une téquila boum-boum, alors ?

Églantine07 :

Là, je dis oui. Où est Caen ?

Maurice :

??!!?

Églantine07 :

Où et quand. C’est du Devos. Tu connais ?

Maurice :

Pas celui-là, mais j’en connais d’autres. On en parle où et quand ?

Églantine07 :

Yep. 18 heures au Bilboquet mercredi soir, ça percute ?

Maurice :

Parfait. Kiss.

Églantine07 :

Tu pourrais coller un s quand même J À plus.

Maurice :

Sss...

Jonas

Sans le net, je serais à la rue question gonzesses. Mes journées, c’est atelier, atelier, atelier… La réussite est à ce prix. Même pas le temps de draguer. De toute manière, en 2012, les femmes ne sont disponibles pour rien. Les mecs non plus. Travail, sport, sociétés Bidule, groupes Machin, les enfants à récupérer ou les magasins à dévaliser, tout ça dans le désordre. Plus personne n’a cinq minutes pour papoter. On se connaît à peine. Pas étonnant que les couples ne durent qu’une fraction de seconde.

Églantine07, enfin Kelly dans la vraie vie, je l’ai alpaguée sur le site Toi-et-moi.com. Une sacrée bonne idée. Elle n’avait pas mis sa photo. J’aime le suspens. Dans son profil, elle se décrivait mince et sportive, optimiste, aimant le théâtre, les duvets en vraies plumes d’oie et la cancoillotte. C’est le dernier point qui m’a fait craquer. J’exagère un brin, d’accord. Le sport ne me branche pas trop, mais je me suis dit qu’avec elle, je pourrais m’y mettre. Optimiste me bottait bien, comme trait de caractère. Ça pourrait m’équilibrer.

Au début, j’ai menti. Un peu. Facile, tapi derrière l’écran de mon ordinateur. Question physique, j’ai omis mon début de calvitie. Discrète. Si je me coiffe bien, on ne voit que dalle. Mais j’ai surtout menti sur ma profession. Je lui ai dit que j’étais peintre en devenir et infirmier. En fait, je bosse trois heures par semaine dans une clinique – employé au classement, telle est ma fonction. Je n’ai pas osé le lui dire. Je pensais griller mes chances.

Kelly aussi m’a menti, je suppose. Sur le Net, on recherche l’être parfait, la belle poire parmi les passe-crassanes blettes. On veut avoir l’air. On a pas mal causé, tous les soirs on se connectait et on blablatait à clavier rompu, j’ai eu un peu peur de tarir la source. Elle pratique le triathlon et bosse à l’accueil d’un théâtre. J’aime bien. Pendant nos conversations, j’ai fantasmé un max. Je me voyais la détourner dans les toilettes. Au premier acte, je l’embrassais à travers son chemisier, son pantalon. Elle glissait sa main dans ma braguette, sortais mon zob, s’agenouillait… Un couple rentrait et nous matait durant l’acte deux, quand j’enfilais mes doigts dans son con dilaté et chaud, que je caressais son intérieur, qu’elle gémissait et se cambrait. Je remplaçais mes doigts par ma bite, raide de désir, tandis qu’elle léchait mon index et mon majeur, avalant son propre fluide. Survenait le troisième acte. Abandon des corps, frénésie… Le couple baisait à nos côtés et je jouissais de les entendre, de voir la queue de l’homme donner du plaisir à la femme dont j’imaginais le sexe mouillé, au goût de mer et de foutre…

Tout en marchant direction le Bilboquet, je me repasse le film de mes fantasmes. J’appréhende, aussi. Brune aux yeux verts, jean et blouson, qu’elle s’est décrite. Je l’imagine superbe, en plus d’être intelligente et drôle. « Je lirai du John Irving, Hotel New Hampshire, tu ne pourras pas me rater ».

Et si j’étais déçu ?

Kelly

Mon premier rendez-vous depuis plusieurs mois. J’exulte. Il a l’air sympa, Jonas. Drôle de nom, mais bon. Dans la Bible, Jonas est sauvé de la noyade par une baleine… Heureusement, je suis mince. De toute manière, je ne veux pas d’un homme à materner qui cherche son salut dans les bras d’une matrone. Un artiste, par contre, ça me branche. Jeune et beau. Des longs doigts créatifs et sensuels. Spirituel. Drôle. Pas trop vulnérable quand même, mais je ne peux pas tout obtenir.

Une chose est sûre : il a le sens de la répartie. Sur le chat, en tous cas. Si ce n’est pas la vraie vie, c’en est le vestibule. Il m’a fait rire. Dragué sans en avoir l’air. Bon point. On a parlé littérature, aussi. Les classiques français, russes, anglais. Je ne lui ai pas dit que j’écris chaque jour. Un journal intime. J’avais peur que ça fasse midinette, genre Bridget Jones peroxydée et névrosée qui se lamente sur son sort. Ce n’est pas ça, en fait. Je rédige des poèmes, quelques histoires qui me font du bien, qui glissent du bleu dans le gris de mon quotidien.

Avant, les rencontres Internet, j’y croyais moyen. Superficielles, fabriquées. Choisir dans un étalage la pomme la plus rouge, comme dans Blanche Neige, ou la moins abimée… Des entretiens d’embauche : je suis la cheffe du personnel et je recrute un beau mâle reproducteur qui assurera ma protection au long d’une vie que j’espère trépidante… S’inventer un profil, genre le mec pas compliqué mais attentif ou la nana souriante et chieuse juste ce qu’il faut pour que le mâle ne s’emmerde pas…Voilà, j’imaginais la chose ainsi. J’ai un peu changé d’avis. Si on remue le stock de pommes, on finit par tomber sur le fruit juteux et tendre dans lequel on a envie de croquer.

Le Bilboquet est à cent mètres. Je balise, tout à coup. Et s’il avait oublié ? Ou renoncé, tout bêtement ? Les hommes sont lâches, parfois. Je m’arrête, tente d’apercevoir les clients à travers la vitre. Trop loin. En plus, le soleil joue à m’éblouir. Kelly, t’es trop conne. Pourquoi Jonas ne serait-il pas au rendez-vous ? Et s’il n’est pas là, tu l’attends. Tu bois un alcool fort, pour te donner une contenance, tu lis un magazine ou mates les mecs. Avec un peu de bol, si Jonas ne vient vraiment pas, un client jeune et sympa te paiera un verre.

D’un bras assuré, je pousse la porte du Bilboquet.

Jonas et Kelly

Kelly a opté pour un rhum-coca. Jonas écluse sa bière. Cliché. Ils parlent, rient, projettent contre leurs visages des sourires complices. Un lien se tisse. Ils sont jeunes et beaux, comme dans un film. Seuls avec eux-mêmes. Autour d’eux, la clientèle s’est figée. Bras en suspension, verres à portée de lèvres. Dehors, la vie passe au ralenti, légère et frivole. Un chien reste statufié, la patte en extension, devant un réverbère.

Jonas pose sa main sur celle de Kelly. Il a envie d’elle, ça se voit dans ses yeux. Kelly ne retire pas la sienne. Elle désire cet homme, cet artiste aux mains fines et aux sourcils arqués comme deux parenthèses horizontales. Durant quelques minutes, ils se regardent sans plus rien dire, main sur la main. Puis il se penche et l’embrasse. Dans les verres, le rhum s’évapore et la bière devient tiède.

- On va…

- Chez toi, Jonas, si ça ne te dérange pas.

Pas du tout. Ça l’arrange, même. Il habite à trois enjambées. Un appartement exigu mais confortable, avec un balcon juste assez grand pour accueillir une table ronde et une chaise. À peine entrés, Jonas et Kelly se léchouillent et se caressent. Il tient à lui montrer la vue depuis le balcon, peut-être pour retarder l’échéance, mais Kelly l’embrasse plus goulûment. Sa main glisse sur la braguette du jeune homme. Zip. S’introduit. Caresse le sexe à travers l’étoffe du slip. Veste et blouson dégringolent. Jonas soulève le pull de la jeune femme. Pas de soutien-gorge. Ça l’excite et il mordille le téton sans retenue.

La chambre à coucher. Banal. Ce n’est que le début. Les corps se dénudent. Les doigts de Jonas jouent dans la culotte de Kelly. Elle lui pince l’oreille du bout des dents, l’embrasse dans le cou. Leur étreinte reste muette. Lentement, les lèvres de Jonas descendent le long du ventre plat, glissent vers le pubis. Il écarte la culotte. Sa langue s’active autour du clitoris et Kelly se cabre. Une douce pénombre envahit la chambre. Sur le bureau, un ordinateur portable clignote. Bip. Jonas a reçu un message, mais il n’entend pas.

Étendue contre le flanc du jeune homme, Kelly laisse couler ses longs cheveux autour du sexe dressé devant elle. Dur. Incassable. Elle le lèche puis l’enfourne. Jonas soupire. Des petits coups de langue. Elle suce, aspire, bouge en cadence. Offre son cul à Jonas qui, le majeur tendu et mouillé, l’enfile doucement. Elle gémit.

Maintenant couchée sur le dos, les jambes écartées, elle l’attire à lui. Pénétration. Les yeux se ferment. Le petit cinéma intérieur se met en route et Jonas fait l’amour à une Kelly qui respire fort. On s’empoigne, on se mordille. Salives et transpiration se mélangent. Il fait nuit. Seule une faible clarté venue de la rue donne aux corps un teint lunaire. Par instants, Jonas se dresse et regarde son sexe entrer et sortir à un rythme régulier. Du bout des doigts, il caresse le clitoris. Kelly s’accroche à ses épaules comme si elle risquait de tomber.

Accompagné d’un râle étranglé, Jonas jouit. Muscles bandés. Son visage se perd dans les cheveux de Kelly qui émet un son indistinct. Elle rejette la tête en arrière. Ses ongles dessinent de fines zébrures sur le dos du jeune homme qui se retire. Son sperme ressort du vagin, coule autour des petites lèvres, s’étale sur les grandes et Jonas lèche cette semence qui ne lui appartient plus. Comme écroulés, les deux amants restent longtemps l’un sur l’autre, haletants puis apaisés, avant de s’endormir. Bip. Un nouveau message. Dehors, la pluie commence à tomber.

Jonas

Kelly vient de partir. Je me sens bien. Le top, cette fille. Physiquement, elle ne m’a pas déçu. Pour le reste non plus, d’ailleurs. Elle est plutôt chaudasse. J’aime ça. Un pote m’a donné ce conseil : « Un mec qui ne couche pas avec une fille le premier soir est un gentleman, un mec qui ne couche pas avec une fille le deuxième soir est un homosexuel. » J’ai zappé le truc. Peut-être que j’y suis allé trop direct avec Kelly, finalement. Brûler les étapes n’est pas toujours une bonne idée. Bon, elle n’a pas eu l’air de se plaindre. Je crois que je lui ai plu. Moi, en tous cas, j’ai les phéromones en ébullition. L’envie de lui envoyer un message right now me chatouille les doigts, mais je préfère chatter en live.

J’attends.

Mylène421 m’a laissé sept messages depuis hier. Toi-et-moi.com, ça cartonne. Les contacts pleuvent. Mais c’est avec Kelly que je veux causer, avec Kelly que je veux passer mes cent prochaines années, les seins et la bouche de Kelly que je veux sentir sous mes lèvres. Je laisse mariner Mylène421. De toute manière, je vais annuler mon profil. À quoi bon continuer à prospecter maintenant que j’ai trouvé la perle rare ?

Je n’ai pas évoqué mon boulot à la clinique. Trop tôt. On a parlé théâtre, littérature, sports. Elle écrit aussi. Des trucs intimes qu’elle ne veut pas montrer. Dommage. À ce stade-là, je me suis dit que j’aurais l’air ringard avec mon job de pingouin. Quand elle m’a demandé des détails sur mon métier d’infirmier, j’ai brodé. Facile. J’en croise assez, des gens en blouse blanche, à la clinique. Et puis j’ai vu deux ou trois épisodes d’Urgences, comme tout le monde. Kelly n’a pas eu l’air de flairer l’arnaque.

Mon début de calvitie aussi, je l’ai bien dissimulé. Un coup de peigne, du gel. Dans le feu de l’action, Kelly m’a tiré les cheveux, mais les détails n’ont plus d’importance aux portes de l’orgasme. Ce matin, je me suis recoiffé discréto à la salle de bains. Merci L’Oréal.

Maintenant je suçote mon sachet de thé, les yeux rivés à mon écran d’ordinateur. Églantine07 n’est pas en ligne. À chaque nouvelle connexion, ma main droite se précipite sur la souris. Un brin à cran, Jonas. J’ai tellement envie de lui parler que j’en ai mal à la poitrine et des frissons dans les reins. Le sachet a un goût de vieux. Mylène421 m’envoie un nouveau message que j’ignore.

Kelly

Gentil, ce Jonas. Pas hyper sexy, mais assez mignon pour avoir envie de lui. J’adore coucher le premier soir. C’est magique. Je ne sais pas pourquoi. L’instinct primaire qui sommeille en moi, sans doute. Ne pas laisser passer les occasions, profiter du moment présent. Bref, j’ai passé une soirée cool. Le problème, c’est qu’il a déjà l’air accro. Pas moi. D’abord, son look d’artiste débraillé, avec ses pulls en couches et ses pompes trouées, je n’ai pas trop aimé. Son appart est correct. Il peint de belles choses, mais il n’a pas l’air plus infirmier que je suis garçon vacher. Ses explications n’étaient pas crédibles. Ça me faisait de la peine, je le sentais s’emberlificoter les neurones comme un gosse pris en flagrant délit de chapardage.

Question cul, j’aurais préféré une entrée en matière moins… classique, disons. La chambre, bof. Mais le pompon, si j’ose dire, c’était sa calvitie naissante. On ne voyait qu’elle. Chaque fois que mes yeux se posaient sur l’épi coagulé de gel censé dissimuler le désastre, l’envie de rire me prenait à la gorge. Ça a passé. Dans le feu de l’action, on pense à autre chose. Maintenant, je dois lui annoncer que mes projets d’avenir ne l’incluent pas. Il sera déçu. Je serai triste de le décevoir.

Heureusement qu’on peut se cacher derrière son ordinateur.

Églantine07 :

Ça va, mon p’tit Maurice ?

Maurice :

Méga fort. Super content de t’entendre, enfin, de te lire.

Églantine07 :

Yep. C’est cool, le soleil brille today.

Maurice :

C’est toi qui le fais briller.

Églantine07 :

Houlà… C’est gentil, mais… T’emballe pas, je…

Maurice :

On se revoit quand ?

Églantine07 :

Écoute, Maurice, Jonas je veux dire… Tu sais, j’ai passé une très chouette soirée, t’as assuré au pieu, mais je ne crois pas que ça puisse coller entre nous.

Églantine07 :

T’es là ?

Maurice :

Oui. J’avais l’impression de te plaire.

Églantine07 :

Tu me plais, Jonas, mais pas assez. Une question de feeling, tu comprends.

Maurice :

Ouais. C’est con.

Églantine07 :

Je sais. Désolée. Tu verras, la roue va tourner.

Maurice :

Celle du bus qui m’écrasera la tête, oui, j’espère bien.

Églantine07 :

T’es con.

Maurice :

Un peu, oui. Je plaisante.

Églantine07 :

À un de ces quatre alors, et porte-toi bien.

Mylène421 :

Ça fait combien de temps, déjà ?

Maurice :

Combien de temps quoi ?

Mylène421 :

Qu’on chatte sur la Toile.

Maurice :

Sais plus… Le temps passe tellement vite, avec toi.

Mylène421 :

J

Églantine07 :

T’es là, Jonas ?

Maurice :

Oui.

Églantine07 :

Ah, je voulais encore te dire… Les filles sentent si un mec leur ment, Jonas.

Maurice :

Merci du conseil.

Mylène421 :

Pardon ?

Maurice :

Pourquoi pardon ?

Mylène421 :

Tu me dis « merci du conseil », mais je t’ai demandé si tu avais bien dormi. Tu causes avec une autre meuf, c’est ça ?

Maurice :

Non.

Mylène421 :

Va te faire foutre, Maurice !

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