Demain est une autre réalité

madjid-lebane

Inspiré de "Etranger chez moi"

- Tu ne devrais pas fanfaronner autant Stinger ! J’ai encore de la ressource. Pas beaucoup, mais assez pour t’envoyer rejoindre tes ancêtres sur le territoire des ombres.

J’ai bon espoir que ce coup de bluff fonctionne. Stinger n’est pas réputé pour être un criminel débordant de confiance en lui. D’ailleurs ses yeux commencent à vaciller, et son sourire à disparaître.

Non. En fait c’est lui qui est en train de disparaître.

C’est quoi cette connerie ?

Tout est en train de s’effacer. C’est trop tôt.

Il fait noir. Je recommence à sentir mes mains. Je me suis toujours demandé pourquoi c’est précisément cette partie du corps qui revient la première. Bon, là, tout de suite, j’avoue que je m’en fous. Faut que je comprenne pourquoi je suis revenu maintenant.

Le reste de ma personne est enfin en ligne. Le fauteuil le sent au même moment que moi et me relâche. Le casque se relève et je peux enfin bouger. Ne pas se mettre debout trop vite. N’importe quel spécialiste comme le sait. C’est pourtant pas l’envie qui me manque. J’étais à deux doigts de choper Stinger. Avec la prime offerte pour sa capture j’étais peinard pendant des mois. C’était les vacances au paradis que j’aurais pu me payer.

Bon, maintenant que je suis revenu dans la réalité il faut que je trouve la source du problème.

Un crash du réseau. Ça doit être ça puisque mes autres appareils sont tous plantés aussi. Même plus de radio. Je suis le seul être humain sur Terre.

Faut que je sorte vérifier.

Ça fait combien de temps que je ne suis pas sorti de mon appartement déjà. Aucun souvenir. Trop lointain. Pas assez intéressant.

Sonner aux portes des voisins. Voilà ce qu’il convient de faire. Comme dans l’autre monde. Ils auraient pu être un peu plus inventifs pour la réalité ! Pourquoi copier ce qui se passe dans les mondes virtuels ?

Deux portes. Trois portes. Personne ne répond. Encore celle-là et je laisse tomber. Pas de réponse non plus. Ah ! Non, c’est la mienne. Y a que quatre portes sur ce palier.

Les ascenseurs. Je suis essoufflé. Saloperie de gravité. Je suis un être humain moi. Je ne suis pas fait pour faire des efforts physiques.

Faut que je trouve un ordinateur en état de marche et relié au réseau. Je crois me souvenir qu’il y avait des appareils publics dans le hall de l’immeuble. Heureusement que ce bâtiment est organisé comme ceux de tous les mondes alter-réalistes et que j’y travaille souvent. Si j’étais comme Dylan, spécialisé dans les exo-mondes, je ne saurais même pas comment ouvrir une porte en me servant de mes mains. Quel tâche ce mec.

J’ai froid. J’aurais dû penser à prendre une veste ou un pull. J’avais oublié que dans la réalité on est encore obligé d’anticiper ces choses-là.

Il fait jour dehors. C’est en tout cas l’impression que donne toute la lumière qui rentre dans le hall par les baies vitrées. Il est plus beau que dans mes souvenirs ce hall. Par contre il est beaucoup moins peuplé. Si ça se trouve, l’humanité a disparu et je suis le seul survivant. Merde, plus personne pour entretenir les serveurs et le réseau. Et qui va me livrer ma nourriture ?

Ah ! Les postes publics. Ils ne marchent pas non plus. Même pas d’accès au réseau de l’immeuble. C’est que je commencerais à m’inquiéter moi. Pourquoi personne n’est dehors en train de se demander ce qui se passe. Si tout le monde est déconnecté qu’est-ce qu’ils attendent tous pour réagir ?

Y a pas un concierge dans cette taule ?

Personne derrière le comptoir. Les écrans sont éteints. Ah non c’est juste que sans réseau ils n’ont plus rien à afficher.

Des bruits de pas.

- Bonjour monsieur. Puis-je vous aider ?

Je me retourne pour voir qui me parle. Le concierge. Enfin, je crois.

- M’aider, je ne sais pas mais vous pourrez peut-être me renseigner. Il n’y a plus de réseau informatique nulle part. Vous savez d’où ça peut venir.

- Vous n’êtes pas au courant ?

Il n’a pas l’air surpris par la panne. Par contre, mon ignorance, elle, l’étonne.

- Visiblement non. Qu’est-ce que j’ignore et que tout le monde sait ?

Cela fait plusieurs jours que les autorités annoncent partout qu’elles soupçonnent des machines d’être arrivées à la conscience. Ils ont prévenus qu’ils allaient couper le réseau dès qu’ils auraient la preuve de cela. Une question de sécurité d’état ou de survie de l’espèce humaine, je crois.

Comment les auteurs de SF appelaient ça déjà ? La singularité je crois. Le jour où la machine devient consciente. Merde. C’est pas une simple panne alors.

- Comment ça se fait que personne ne réagit ?

- Qui voudriez-vous voir réagir ?

- Les autres habitants de l’immeuble, déjà. On dirait que je suis seul dans cette bâtisse.

- Vous faites erreur. Je suis là aussi.

- Oui, mais les autres appartements ? Où sont les locataires ?

- Les derniers ont quitté les lieux depuis deux jours. Toutes ces constructions conçues uniquement pour loger des cybertravailleurs ont commencées à être désertées il y a deux mois de cela. Sans explication. Plus à la mode, sans doute. Quand la nouvelle de la probable extinction des réseaux est tombée mardi les trois autres locataires qui restaient, en plus de vous, ont fait leurs valises et sont partis à la campagne.

- Vous voulez dire que je suis le seul habitant d’un immeuble de plusieurs dizaines d’appartements ?

- Cent soixante appartements pour être précis. Et moi j’en suis le concierge. Au chômage dès que vous serez parti.

- Mais je ne veux pas partir. Je veux continuer à bosser moi.

- Je n’ai pas vos connaissances en matière de réseau monsieur mais je pense que votre monde est mort.

Plus d’autres réalités. Faut que je m’asseye. Je vais redevenir un simple morceau de viande.

- Il y a des fauteuils confortables à disposition, monsieur. Vous y serez plus à l’aise que sur le sol de marbre.

M’en fout d’être assis par terre. Je m’en fous pendant bien trois minutes. Après, je commence à avoir mal aux fesses et au dos. Le concierge, qui doit avoir pitié de moi m’aide à me relever et à aller me poser dans l’un des fauteuils dont il me faisait l’article juste plus tôt. Il se pose dans celui qui se trouve à droite du mien. Il a l’air détendu. Presque apaisé. Comment fait-il ?

- Et vous allez faire quoi maintenant ?

- M’occuper de vrais gens. J’en ai ma claque des fantômes comme vous. Je suis concierge d’immeuble moi. Pas gardien de cimetière.

Je ne sais pas quoi répondre. Mais pourquoi je m’intéresse à lui au fait ? C’est moi qui suis dans la mouise jusqu’au coup. C’est moi qui suis à plaindre. Sans réseau moi aussi je suis au chômage. Je ne sais rien faire d’utile dans le vrai monde. Je ne sais même plus à quoi il ressemble. On est en quelle année d’ailleurs ?

- Dites, vous pourriez me dire quelle date on est aujourd’hui ?

Il sourit en gardant les yeux fermés.

- Ne soyez pas timide. Vous ne savez même pas en quelle année nous sommes. L’histoire gardera cette date comme la plus importante de la fin du vingt et unième siècle. Nous sommes le 24 juin 2072. Le jour où l’humanité recouvra sa liberté.

Tu parles d’une liberté. C’est plutôt un génocide. J’avais sept identités différentes dans les mondes virtuels et elles sont toutes mortes en même temps.

J’ai trente-quatre ans et des miettes dans quelques semaines et ma vie est finie. Tout aussi anéantie que mes avatars. Chiotte !

- Ça va être dur au début mais vous allez vous habituer.

Mon concierge et voisin de fauteuil s’est redressé et il semble me prendre en pitié. Je dois avoir l’air totalement perdu pour attendrir ce vieux mec.

- Je crois que j’ai besoin de dormir.

- C’est une bonne idée, même s’il n’est que trois heures de l’après-midi une petite sieste pourrait vous aider à redémarrer. Quand vous serez frais et dispos vous pourrez organiser votre départ. Vous pensez allez où ?

- J’en sais fichtre rien.

- Vous avez de la famille ?

- Aucune idée. Probablement. Mais je ne sais pas où.

L'effort physique de mon aller-retour jusqu’au hall a suffi à me fatiguer suffisamment pour que je m’endorme. Je n’ai même pas été capable de remonter seul. Je ne me souvenais pas à quel étage j’habite. Mais maintenant je suis bien réveillé et je n’ai aucune idée de la durée de cette sieste. Je n’ai même pas de fenêtre dans cette piaule. Pourquoi s’emmerder à mettre des fenêtres dans des appartements habités par des personnes qui passent près de vingt heures par jour, voire plus, dans une machine de réalité virtuelle.

Je m’assois sur mon lit et je regarde mon fauteuil de travail. Sans réseau ce n’est plus qu’un gros meuble inutile. Pendant une demi-seconde j’ai envie de l’exploser, comme si c’était sa faute. Mais, après tout, il ne m’a rien fait et en plus il aura peut-être de la valeur un jour, pour des historiens ou des collectionneurs d’antiquités. Et puis, de toute façon je n’en aurais pas la force physique. Des années assis dans ce truc ou dans d’autres semblables ont fait de moi un tas de viande molle.

Je me regarde dans un miroir. Pourquoi j’ai un miroir d’ailleurs ?

Faut que je me trouve une tenue qui me permette d’affronter l’extérieur, le monde, l’univers. J’ai rien de ce genre dans mon armoire.

D’ailleurs il ressemble à quoi le monde ? Mes derniers souvenirs sont trop anciens ; beaucoup de choses ont dû changer depuis la dernière fois que je me suis promené dans une vraie rue.

Bon, allez, une tenue de sport ça fera l’affaire. En plus, c’est super ironique. Je ne suis probablement pas le mec le moins sportif de la planète mais je dois quand même pas en être loin.

Dans le hall le concierge est toujours fidèle au poste. Qu'est-ce qu'il tient dans les mains ?

- C'est quoi ça ? Un livre ?

- Bravo. Vous êtes encore capable de reconnaître du papier. Votre cas n'est pas si désespéré alors. Vous avez décidé de vous mettre au footing alors que vous avez du mal à marcher ?

- Non. Mais c'est tout ce que j'ai à me mettre qui supporte l'extérieur.

- Vous avez de la chance, il fait beau ces jours ci.

Tu parles d'une chance. Chez moi, dans les mondes virtuels je peux choisir la météo qui me convient.

- Et vous compter y faire quoi à l'extérieur ? Vous m'avez bien dit que vous n'aviez pas de famille, d'ami ou d'endroit où aller. Vous avez un plan ?

Sa question est trop intelligente pour être innocente et honnête, mais je n'ai pas grand-chose d'autre à répondre que la vérité.

- Aucun. Je pensais aller faire un tour aux sièges des entreprises qui m'emploient. Les hommes d'affaire ont toujours des solutions de contournement quand un obstacle survient.

- Quels hommes d'affaires ?

- Mes clients voyons !

- Vos clients sont des entreprises gérées par des systèmes automatisés avec des Intelligences Artificielles qui calculent les probabilités de chaque enchaînement d'événements. Vous n'êtes qu'une variable dans une très très grosse équation. Et si vous croyez pouvoir discuter avec les autres termes de l'équation et arriver à un résultat dites-vous bien que vos os seront retombés en poussière avant que vous n'ayez fait un dixième du chemin.

Cette déclaration ne colle pas avec le personnage de tout à l'heure. Je me prends au jeu. Je retrouve les réflexes d'enquêteur qui me sont si utiles dans mes mondes.

- Vous semblez bien au courant pour un concierge. D'où tenez-vous de telles informations ?

- Du monde réel. Plus personne ne s'y intéresse alors on peut y trouver tout plein d'informations qui vous sont cachées à vous, les zombies.

Je ne sais pas pourquoi mais me faire traiter de zombie après avoir été traité de fantôme finit par m’énerver.

- Vous les realliffers vous avez toujours été jaloux de nous. Nous sommes une élite.

- Il part dans un grand rire presque dément. Plutôt flippant.

- Une élite ! Ça fait combien d'année que vous êtes collé dans votre fauteuil ? Plus de quatre-vingt-dix pour cent de la population vit comme vous depuis plus de cinq ans. Ceux qui ont gardé le plus de contact avec la réalité sont ceux qui dirigent une machine qui travaille à leur place dans la réalité. Mais ils font ça depuis un fauteuil comme le vôtre.

- Au moins ils ne prennent plus de risque au boulot.

- C'est vrai que les accidents du travail ont quasiment disparus. Les maladies contagieuses aussi.

- Alors le monde est devenu un paradis !

Il se rembrunit.

- Je peux vous poser une question ? Demande-t-il solennellement.

- Faites, répond-je sur le même ton.

- Depuis combien de temps n'avez-vous pas eu de relation charnelle avec un autre être humain ?

- Vous voulez savoir depuis combien de temps je n'ai pas couché avec une fille ?

- Ou un garçon. Ça n'a pas d'importance.

- Je ne sais pas. Quelle importance ça a ?

- L'humanité assouvi ses fantasmes avec du sexe virtuel aujourd'hui. Vous aussi, très certainement.

- Je suis adulte et je ne fais de mal à personne en faisant cela. Comme ça aucun risque de maladie.

- Oui, la MST que vos machines sont arrivées à éradiquer c'est la vie.

- C'est à dire ?

- Le sexe virtuel c'est sûrement sympa mais c'est pas comme ça qu'on fait des enfants. Si, en fait, on fait des enfants virtuels. C'est pire. On répond à son besoin de parentalité avec un avatar géré par une machine.

Je n'avais pas envisagé les choses sous cet angle. J'en viendrais presque à trouver que cet arrêt des réseaux est une bonne chose.

- Bon. Alors il ne me reste plus qu'à rejoindre une communauté, un groupe ou je ne sais quoi à la campagne pour réapprendre à vivre.

- Impossible.

- Pourquoi ?

- Parce qu'il n'y en a pas.

- Vous m'avez dit tout à l'heure que tous les autres habitants de l'immeuble étaient partis à la campagne. L'instinct grégaire a fait le reste. Je trouverai bien un groupe d'anciens virtualisers reconvertis pour m'accueillir.

- Je vous ai menti.

- Quoi ?

- Il n'y a personne. Les autres légumes de votre espèces sont morts au fur et à mesure. C'est une vraie hécatombe depuis des mois. Les quelques vrais humains comme moi passent le plus clair de leur temps à transporter des cadavres. Les incinérateurs fournissent tellement d'énergie qu'on produit de l’électricité avec et que ce jus fait tourner les ordinateurs. D'une certaine manière la poussière virtuelle retourne à la poussière virtuelle.

J'hésite. S'il dit vrai qu'est-ce que je dois faire ? Pleurer ? Rire ? Devenir fou et me précipiter sur un mur pour m'y fracasser la tête ? J'en aurais même pas la force. Je n'arriverais sûrement qu'à me faire une bosse. La mort oui, la migraine non.

- Ce n'est pas ça le monde que je voulais construire.

- Vous ne vouliez rien construire. Vous vouliez échapper au monde et c'est le monde qui vous a échappé.

Je regarde le mur. Il y a un miroir sur celui-ci. La loque humaine que j'y vois c'est moi.

- Il n'y a donc plus aucun espoir.

- Si. Parce que vous êtes dans un monde virtuel destiné à vous faire prendre conscience de ce qui pourrait se passer si vous ne réagissez pas rapidement. La réalité vous laisse encore une chance. Saisissez là.

Ma console de commande apparaît devant moi. J’éteins. Je vais devoir retourner affronter un monde pour lequel je suis un étranger.

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