Dissonants, dissonantes, on vous ment, on vous spolie.

vincb

Cela fait plusieurs jours qu'il y a cette enveloppe plastifiée, genre publipostage, sur la console dans l'entrée. Et cela fait autant de jours qu'à chaque fois que je passe devant, à chaque fois que je la vois, mon estomac se noue et ma gorge se serre. Je n'ai pas envie de l'ouvrir, mais pourtant, il le faudra bien. Je sais ce qu'il y a dedans. En ouvrant la boite aux lettres, rien qu'à voir ce plastique bleu marine et Marianne sur le logo de la République Française, j'ai su qu'il s'agissait de la taxe d'habitation. Et puis, à vrai dire, je l'attendais un peu. Je savais que son arrivée était imminente, puisque c'est la saison où les factures se déchainent : le gaz, l'électricité, les charges du troisième trimestre et la taxe d'habitation. Je sais qu'il faudrait que je l'ouvre. Je sais qu'il faudra bien la payer. Mais jusqu'à présent, je n'ai pas eu le courage de m'en occuper. J'ai préféré supporter la boule au ventre que de découvrir le montant que l’État glouton me réclame, sachant que de toutes façons, il sera bien trop élevé pour moi. 

On dirait cependant que c'est aujourd'hui que le courage me prend, puisque je me rends délibérément jusqu'à la console, fermement décidé à en découdre avec ces foutus impôts. En outre, je sais pertinemment que je n'ai pas la somme qui m'est demandée, et que comme chaque année, depuis trois ans, à la même époque, cette angoisse irrationnelle m'étreint, lorsqu'au moment de payer la dîme et la gabelle, je me rends compte que je vais devoir aller quémander de l'aide auprès du Trésor public.
Par acquis de conscience, et espérant malgré tout que l'impôt dont je dois m'acquitter ne représente pas une saignée trop conséquente pour mon compte en banque presque vide au dix du mois, je déchire l'emballage et regarde directement la case où est indiquée la somme due. C'est ce à quoi je m'attendais, c'est à dire beaucoup trop. Aucun doute, je vais devoir aller faire des courbettes et des ronds de jambe.

J'enfile ma veste, et mon avis d'imposition à la main, je me rends à la cité administrative, monte les escaliers, prend un ticket et attends mon tour. Sur l'écran tactile, je caresse la touche « délai de paiement », et à voir mon numéro en regard de celui sur l'écran, je me dis que je ne suis pas le seul à l'avoir titillée, aujourd'hui, la coquine. 

La file est longue. Il n'y a pas de place assise. Les gens qui attendent sont comme moi, ils ont enfilé leur teint blafard, le faciès de l'attente au guichet, l'expression de ceux qui doivent, entre trouille et irritation, demander un échéancier.

En attendant mon tour qui ne vient pas, je pense à Jan Palach, puis à cette enseignante de Béziers, ou encore cette femme de 68 ans qui a tenté de s'immoler par le feu. Je pense à tous ceux qui se foutent en l'air sur leur lieu de travail, ainsi qu'aux incidents de personne. Puis, je détaille les gens autour de moi, pour voir si d'aucun n'est venu avec son jerricane. Pour ma part, avant de sortir, j'ai songé à apporter ma bouteille d'essence à Zippo, histoire de rire un peu en la posant sur le comptoir. 

Derrière son hygiaphone, le receveur général qui en l'occurrence est une femme, n'a absolument pas l'air sympathique. Face à une telle posture, j'essaie malgré tout de rester agréable, et explique posément ma situation. Chômeur non indemnisé depuis peu, mon activité d'auto-entrepreneur ne me permet pas de revenus suffisamment réguliers, voir suffisant tout court. De plus, un contrat sur lequel je comptais, et dont mon salut dépendait, venant de me passer sous le nez, je me retrouve de fait, si ce n'est soumis à la portion congrue, au moins momentanément trop court en trésorerie, pour m'acquitter de ma créance. Aussi, j'en appelle à la clémence de sa seigneurie l’État, afin qu'il m'octroie un étalement pour le règlement de mon ardoise. 

La taugnarde, si elle ne me traite pas ouvertement de cigale, me répond d'un ton sec : « Fallait prévoir ! ». 

Je réitère alors calmement ma situation. Chômeur ne bénéficiant certes depuis peu mais de plus rien quand même. Entrepreneur dépendant du régime de la micro-entreprise, et ayant les micro-revenus qui vont avec, je me retrouve au moins temporairement avec le minimum me permettant à peine d'honorer mon loyer, ainsi que les diverses factures visant conserver mon cul au chaud, au sec et au propre. Aussi, puisque je n'ai au demeurant ni aucun loyer de retard, ni aucun découvert, ni aucune dette, il serait de bon aloi que la noble administration fiscale, sous le haut patronage de la devise « liberté, égalité, fraternité » me permette de remplir un dossier d'étalement de paiement tout de suite, plutôt que de me voir en remplir un de surendettement plus tard. 

Avec le ton didactique et condescendant d'un président de la République qui explique la crise financière aux français, à croire que c'est lui en personne qui dispense des cours d'arrogance aux guichetiers fonctionnaires, l'usurière diplômée d'état m'explique que par les temps qui courent, et les difficultés qui s’annoncent, ils sont obligés d'être vigilants, et de surveiller de très près les rentrées d'argent dans les caisses. Et puis, de toute façon, chacun devant respecter la Loi, il faudra bien que je paie mes impôts et que j'aurais dû prévoir ! 

Avec ce trop plein d'amour dans les yeux, lui indiquant qu'en ces temps de disette, mieux vaudrait envisager l'inverse, au risque de voir le bon peuple pressurisé, recommencer à affuter des piques, je rappelle à cette brave dame qui dans le fond n'y peut rien, que n’étant pas un État, j'ai peu de chance de voir les banques abandonner la moitié de mes dettes, et que de toute manière, si je suis venu ici, c'est pour retirer un dossier, en aucun cas lui demander son avis, et encore moins pour me faire dispenser une leçon de morale. Aussi, ce n'est pas la peine puisque nous sommes dans un État laïque, d'essayer de remplacer les curés. 

Elle ne m'a pas donné l'absolution.
Pour mon dossier, j'attends toujours la réponse.
Elle viendra, je sais, avec la sentence.

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