Dreaming of a white Christmas

Florence Medina

21 Décembre 2046

Depuis le temps qu’on nous le promet le réchauffement climatique ! On y est. En plein. 96° Fahrenheit. L’air, les rues, les gens, tout est moite et ramolli. La Grosse Pomme vire compote. On sue dans l’Egg Nog. Malgré le fric que le maire a dépensé pour recouvrir Central Park de neige artificielle, l’Esprit de Noël est méconnaissable. Si seulement les écureuils pouvaient s’étouffer avec cette cochonnerie synthétique. Depuis la hausse spectaculaire des températures, ils prolifèrent tant et si bien qu’un arrêté municipal a instauré deux jours hebdomadaires de chasse au rongeur. Parader en toute impunité en plein centre ville un colt à la main : un rêve de Yankee devenu réalité. C’est moins cher que de payer un service de dératisation submergé par toutes les bestioles auxquelles profite le réchauffement. Agent anti nuisible : un métier d’avenir. Les nuisibles rigolent. Ils se reproduisent plus vite que les agents. Enfin, les écureuils ont le bon goût de ne pas venir camper dans nos lits, pas encore. Les bedbugs quant à eux dansent gaiement sur nos draps et nos épidermes agacés. Nul n’est épargné. La Cinquième Avenue est tout aussi pestiférée que Harlem ou Hell’s Kitchen. La vermine a aboli la lutte des classes à sa manière.

Comme tous les ans, Jeanne est venue passer quelques jours avec moi avant les fêtes. Pour Noël, elle sera avec l’autre, à Paris. Ce matin, j’ai dû la conduire au dispensaire. Réaction anaphylactique. C’est la première fois qu’elle développe ce type d’intolérance. Ou est-ce tout simplement une allergie à mon studio du 486, 9th Avenue ? Elle ne l’a jamais aimé. Trop modeste, mal pratique avec sa baignoire plantée au milieu de la cuisine et ses toilettes sur le palier. Elle se fait une autre idée du pied-à-terre new-yorkais d’un écrivain célèbre. Et puis, elle a toujours soupçonné le côté « garçonnière » de mon antre. Certes, lors de mes séjours, viennent ici quelques vieilles copines qui comblent la solitude que m’impose Jeanne avec sa double vie bien réglée, ratifiée à mes dépens. Mais il y a eu Eve. Eve m’a échauffé les sangs comme personne depuis des lustres. Je l’ai invitée un été et nous avons passé toute une semaine ensemble. Lèse-majesté oblige, quand Jeanne l’a su, elle a boycotté le 486. Et encore, si elle savait que pendant le séjour d’Eve, j’ai décroché les photos d’elle, elle mettrait le feu à l’immeuble. C’est la première et la seule fois que j’ai commis ce sacrilège. J’avais envie qu’Eve se sente bien, envie d’oublier le reste de ma vie, mes compromis. Pendant quinze mois, Eve a illuminé mon existence. C’était avant que Jeanne ne la débusque et ne m’ordonne de la répudier. J’ai obéi. Depuis trente ans, je fais ce que Jeanne veut. Je trime, je raque, je m’écrase. C’est le prix pour pouvoir dire qu’elle est la femme de ma vie. J’ai besoin de ça pour parachever ma panoplie d’homme exceptionnel.

Ainsi les bedbugs se joignent à Jeanne pour durcir l’embargo sur le studio. Il va falloir prendre un hôtel. Un hôtel suffisamment cher pour réussir là où tout le monde échoue : des draps vierges de rampants. Je vais y laisser un bras. Depuis le temps que je laisse un bras à chaque caprice de Jeanne, je devrais être multi-manchot. Le flot des royalties de mes livres se tarit. Jeanne ne semble pas en avoir conscience et continue à mener le train de vie que mon succès passé lui a assuré. Je me demande parfois si c’est pour ça qu’elle reste avec moi, cette vie facile et le moindre encombrement que je représente dans son quotidien.

Je dois passer au studio pour prendre quelques effets ; j’en profiterai pour faire un aller-retour dans la baignoire, rituel autrefois réservé aux étés caniculaires. Nuit et jour, on garde la baignoire pleine et à chaque occasion, on s’immerge un instant. On ne se sèche pas en sortant. On laisse l’eau s’évaporer.

La baignoire, MA baignoire, est occupée. Un homme. La cinquantaine. Plus incongru encore que la présence de l’intrus, le manche du couteau. Ce type ne m’est pas inconnu. Je l’ai déjà vu quelque part. La pièce se met à virevolter autour de moi, je convulse et soudain ma perspective change. Je vois mes orteils qui dépassent de l’eau rougie. Je porte la main à mon coeur, le manche de bakélite du couteau est là. Je repense à cette phrase d’Eve à court d’arguments, d’amour et de rage : « Tu as sacrifié ta vie à ta biographie. C’est misérable.» Cette voix, ces mots. Etait-ce l’an dernier ? Etait-ce il y deux minutes, quand la douleur m’a foudroyé?


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