Dulce de leche

Julien Vigneron

L'imagination nous joue des tours

Vous ne la connaissez peut être pas, mais elle était plutôt du genre en retard. Pierre, lui, l'attendait sur le trottoir devant le théâtre de Chaillot, en costume gris et chemise rouge. Il s'était habillé comme elle le lui avait demandé. Il ne cherchait pas à lui plaire, ils étaient collègues, simplement. Alicia arriva en courant avec ses talons, dans sa robe de créateur. Elle souriait pour se faire pardonner. Elle était très excitée par le programme et voulait faire partager son enthousiasme. Elle adorait la danse et pratiquait avec passion le tango depuis plusieurs années. Il l'avait toujours trouvé jolie, ce qu'elle était, je peux vous le dire, brune du genre espagnole la peau mate. Mais leur relation avait toujours été professionnelle, agréable et pleine d'appréciation mutuelle. Ils se connaissaient depuis presque dix ans. C'était la première fois qu'ils sortaient ensemble en dehors du travail. Alicia très au fait de la danse et du tango en particulier avait proposé à Pierre de venir voir ce spectacle. Pierre aimait la peinture, mais il avait une certaine sensibilité pour le spectacle. C'est pour cela qu'elle l'avait invité, car son mari, lui n'était pas intéressé par la danse et avait refusé catégoriquement. Elle s'appuya sur son bras en le remerciant d'être venu. Elle tourna autour de lui en décrivant la qualité des danseurs, en parlant du programme. Il était amusé par l'énergie qu'elle dégageait. Puis ils entrèrent dans le théâtre pour s'installer à leur siège.

 

Ils regardèrent les premiers passages des danseurs avec plaisir, en s'enfonçant un peu dans les fauteuils. Parfois elle chuchotait quelques noms, explications, ou remarques, dans l'intimité de l'accoudoir. Puis vint un solo de Julio Balmaceda y Corina de la Rosa et sur scène le guitariste Grisha Nisnevich. Alicia regarda Pierre elle ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais rien ne sortit. Il lui sourit en hochant la tête et la musique commença.

Les danseurs débutèrent leur exhibition, les gestes semblaient faciles grâce à la maîtrise qu'ils dégageaient, sensuels, presque intimes. Alicia était subjuguée, pourtant elle les connaissait déjà. Assise dans son siège, elle fut transportée par les mouvements des danseurs, là tout près. Elle voulait les rejoindre dans la lumière, et tout à coup elle monta sur scène, prit l'apparence de la danseuse, maintenant c'était elle qui dansait. Pierre la voyait sur scène, dans la robe rouge, en lieu et place de Corina.

Alicia lança une œillade vers la salle qui vous aurait transporté sur la scène qui que vous soyez mais Pierre fut happé par son regard intense et, en pensée monta sur scène prenant la place de l'homme. Pierre la tenait serré, comme il ne l'avait jamais pris dans ses bras, il était étonné de son aisance. Il était pris par la musique, qui rythmait ses pas, intensément pris par le plaisir de faire tourner sa partenaire dans une mélopée envoutante, pris tout simplement par les bras d'Alicia qui le gratifia d'un sourire enjôleur. Il n'avait pas besoin de savoir danser, il était le danseur. Elle tournait langoureusement autour de lui, effectuant quelques balayages de pieds dégageant une attirance irrésistible, une impression qui fit vaciller Pierre et l'emmena dans les volutes du désir. La robe rouge encore plus fendue qu'avant dévoilait les cuisses de sa partenaire que Pierre n'avait jamais vues. Il faisait tourner Alicia et fit s'ouvrir la robe de plus en plus. Les talons glissaient sur la scène. La robe se déchira encore lors de leur manège et fit apparaître son ventre puis un de ses seins comme un citron givré, dressé devant les yeux de son chevalier. Je vous l'assure, il y avait une folie qui embarquait le couple. Elle tournait, frappait des pieds, Ils s'enroulaient, se séparaient, se retrouvaient dans une sensuelle harmonie, exécutant les pas à la perfection.

 

Comme il avait l'expertise d'un magicien depuis qu'il était sur scène, il finit par enlever la robe dévoilant la nudité, les formes menues mais affirmée d'Alicia, la peau mate et ferme sous la lumière de la scène, pour son grand plaisir et finalement celui d'Alicia qui éprouvait un sentiment rassurant de bien être, une attirance soudaine et enfouie. Pierre la dirigeait avec une économie de gestes. Il avait un spectacle vivant entre les bras, une femme qui lui tournait autour ce qui n'était pas si courant. Il savait tout faire, la diriger dans les tours pivotés, les volcades ou les petits pas. Les seins d'Alicia, offerts comme des fruits acides et savoureux tressautaient sous les efforts et parfois tournant autour de lui, elle effleurait de ses mamelons le corps de Pierre avec un zeste de provocation. Il avait encore l'audace de lui caresser les seins quand elle s'approchait. Avait-il mille mains ? Puis suivant un aller-retour elle approcha dangereusement son bassin du sien, il la souleva manipulant son corps comme une fleur sauvage qu'il aurait cueillie. Il la porta sous les aisselles, comme un objet fétiche et la fit tourner autour de lui dans un manège étourdissant. Elle dessina avec ses pieds une figure compliquée dans l'air. Elle avait chaud sous la lumière de la scène, languissante comme une liane de vigne, étourdie de lascivité.

Il la mena vers lui, elle vint en un crochet de jambe, mettre sa cuisse sur la jambe de Pierre, dans une figure érotique. Elle remonta sa jambe sur celle de Pierre, renversa la tête en arrière dans un accès de plaisir. Elle dévoilait l'intimité de son sexe, sans pudeur ce que le lecteur s'il avait été dans la salle n'aurait pu oublier. Elle était le dulce de leche, douce et sucrée sous la langue. Il aurait pu lui faire l'amour, comme ça tout de suite et elle n'aurait pas dit non, mais ils dansaient et ne pouvaient pas arrêter la musique. Il la fit tourner, grisé par sa maîtrise, puis la plaqua contre lui, passa sa main sur ses seins qui frémirent sous la caresse. Puis il descendit la main vers son sexe, caressant les lèvres sur un contre temps.

Leur cœur résonnait comme les basses envoûtantes, la ritournelle allait et venait comme les talons d'Alicia sur la piste. La musique enivrante comme un alcool fort et fruité rythmait le balai des jambes et des bras pareil à une lutte agréable. Il était nu maintenant, le magicien. Alicia avait secrètement imaginé voir ses bras musclés, elle avait rêvé de le voir nu aussi assuré qu'il était au bureau. Elle tourna autour de lui en exécutant quelques petits pas. Près de lui, elle remonta sa jambe jusqu'à son sexe. Elle était plus aventurière que jamais, souple comme une herbe sauvage. Elle était la danse et la sensualité, elle était l'éros. Il lui prit le pied, et leva sa jambe dans un grand écart presque pornographique. Alicia était dans l'offrande et elle lui donnait son corps, ses gestes en échange d'être dans la peau d'une grande danseuse. Ils étaient au delà de la transe, au delà de cette sensation qui vous prend au fond du corps quand les muscles sont légers, quand l'esprit flotte dans le vide orgasmique.

 

La musique prit fin et on entendit les applaudissements. Tandis que les danseurs saluaient, Ils se réveillèrent de leur rêve. Alicia remarqua la main de Pierre sur la sienne, elle haletait comme si le plaisir se prolongeait dans les applaudissements des spectateurs. Tournant la tête, elle vit Pierre qui souriait béatement, le regard dans le vide. Il sentit sa présence et planta ses yeux dans ceux d'Alicia. Elle ouvrit la bouche, mais ne dit rien. Ils savaient qu'ils pensaient la même chose. Si vous aviez été là, qui sait si ça n'aurait pas été vous dans le rêve charnel d'un tango érotique.


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