Embarquement immédiat !

jbs67

EMBARQUEMENT IMMEDIAT !

Minuit. J’ai une bonne heure de retard : vive le RER ! Le hangar grouillant qui fait office de terminal ne paie pas de mine : une baraque en tôle posée à l’écart. T3, c’est ça : une vilaine tumeur oubliée au bord d’un enchevêtrement de pistes. Un coup d’œil aux écrans : fin de l’enregistrement dans quinze minutes, l’embarquement est déjà commencé. Pas une seconde à perdre. Juste quelques-unes pour repérer la bannière du voyagiste aux couleurs criardes. Deux jeunes filles quittent le comptoir lorsque j’arrive : postérieurs éloquents,  taille basse et string apparent. Avec un peu de chance, je trinque avec elles demain sous les palmiers.

Une hôtesse à l’uniforme douteux semble n’attendre que moi.

— Bonsoir mademoiselle.

Elle me regarde d’un oeil morne.

 — Vous avez failli rater l’enregistrement.

— J’ai juste failli.

Le regard impersonnel qu’elle m’adresse devra me satisfaire comme commentaire. Puis, baissant les yeux sur sa liste, elle me demande mon nom. Je lui donne.

— Il manque une photo d’identité à votre dossier, vous l’avez ?

Merde ! La photo m’attend chez moi sur mon bureau, là où je ne risquais pourtant pas de l’oublier. Je bredouille :

— Je…

— Il y a un photomaton dans le coin là-bas. Dépêchez-vous !

Juste le temps. Je tire ma valise jusqu’à la machine. L’appareil pourrait être en panne, mais ce serait un mauvais cliché. Il fonctionne car il est occupé. Le rideau s’écarte et un homme gêné me demande si j’ai de la monnaie : bien sûr, je n’en ai pas… pour lui. Dépité, il me cède la place.

Je m’assieds fébrilement, règle approximativement le siège et enfourne ma monnaie. J’esquisse un sourire devant les flashes. Un regard à ma montre : plus que dix minutes ! Je sors de la boite, elle ronronne doucement. Des haut-parleurs, une voix suave appelle mon vol à l’embarquement. Soudain la machine s’apaise et s’éteint, comme si elle ne devait plus rien à personne, et pourtant ! Autant ne pas réfléchir car c’est l’instant clef où l’hésitation gâche les secondes décisives. Je fouille dans ma poche dans l’espoir d’une deuxième séance : plus de pièces ! Je retourne au comptoir pour plaider ma cause.

— Pas de photos, pas de billets ! D’ailleurs, l’enregistrement se termine dans trois minutes.

— Peut-être pourriez-vous faire une photocopie de celle de mon passeport ?

—    Ça ne marchera pas.

—    S’il-vous plaît…

—    Sans photo, pas de carte d’embarquement.

Elles sont terriblement longues ces ultimes minutes à chercher vainement une solution et à regarder les derniers passagers disparaître sous le portique.

— Embarquement immédiat, dernier appel !

La pièce est jouée : les palmiers se passeront de moi. La tension retombe d’un coup après ce faux départ. En quittant l’aéroport, je repasse devant le photomaton. Un petit rectangle blanc dans le réceptacle semble n’attendre que moi… et quand bien même il s’agirait de mes photos, cela n’a plus aucune importance maintenant. Me voilà dans le dernier RER, retour à mon appartement, maudissant le sort et mon étourderie.

 EPILOGUE

Le lendemain, je pars bien en avance. J’ai rappelé l’agence de voyage pour m’assurer qu’ils vont m’accepter, j’ai vérifié plusieurs fois que la photo préparée depuis longtemps est bien à sa place, glissée dans mon passeport. Mon humeur se ranime : cette fois, c’est la bonne. Arrivé au RER, j’accepte le journal gratuit qu’on me tend. Je parcours distraitement les faits divers : c’est la célébrité des anonymes, la une à portée de chacun. Je lis sans faire véritablement attention le journal plié en deux.

 Crime crapuleux dans le Dix-huitième.

Une vieille dame a été agressée dans le quartier de Montmartre cette nuit. La police arrivée sur les lieux n’a pas pu rattraper l’agresseur. La victime est décédée des suites de ses blessures à l’Hôpital Lariboisière. Dans sa fuite, l’agresseur a perdu une série de clichés qui vont vraisemblablement permettre de l’identifier rapidement.

Je déplie le journal. Le cliché est de mauvaise qualité mais mon sourire sur la photo est vraiment de trop.

Pas la peine d’aller lire mon horoscope, Pattaya, ça ne sera pas encore pour aujourd’hui.

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