Entre les mains du Corbeau renardé.

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Entre les mains du Corbeau renardé.

            Votre ombre avance lentement, au rythme de vos pas, parmi les rues encombrées de soleil. Les gargouilles aux yeux de feu vous suivent du regard et les arabesques se tendent vers vous comme les mains acérées des arbres. A l’opéra, un ballet a lieu et vous y êtes la vedette principale. C’est la première fois que vous visitez Paris, belle capitale victime de nombreuses légendes urbaines de truands insaisissables ou de démons statufiés. Les gargouilles y ont l’air plus vivantes qu’ailleurs, et les vieux bâtiments sont des tombeaux mystérieux. Sous Notre-Dame de Paris, les danses voluptueuses d’Esméralda sont portées par le vent lourd du sang de la potence. Devant la Bastille, les grilles sont agitées de soubresauts. Les rafales sont si fortes. Paris est une ville qui respire.

            Comme des pétales qui sont arrachés et pris de folies, les robes à la françaises tournent autour de vous durant la grande première. Votre loup noir ne vous permet pas de voir partout. Les tissus frottent et chantent leur mélancolie. Ce sont des peaux roses qui se brûlent les unes contre les autres et qui excitent la douleur. Des paroles sont murmurées, concrètes comme les pas d’un fantôme. Des robes volantes, si indécentes, se joignent aux autres. On se pousse, on échange des coups de dentelles et les bras se mélangent. Les ombres s’allongent sur le fond blanc derrière vous. Les yeux des spectateurs brillent comme les flambeaux des anges de l’Enfer et les couleurs claires attirent la lumière comme les auréoles des démons du Ciel. Les ombres avalent et ondulent dans le silence des applaudissements lourds et le froid glisse entre la chaleur des radiateurs éteints. On vous lit les poignets, on vous attache les chevilles. Une masse sombre de robes aux couleurs vives vous allonge sur un chevalet. La mer de figures se retire par vagues et s’évase dans l’avant-scène, juste avant les bougies. Vous êtes maintenant seul sur scène, dos à votre châtiment, face au miroir qui fait office de faux plafond et qui descend lentement comme le pied d’un géant qui s’abat sur Paris. Des fils se bandent et l’on vous relève en position assise. Sans bouger les jambes, on tire votre tête jusqu’à vos chevilles, que l’on écarte alors en grand écart. Vos doigts agrippent le bord de votre lit mortuaire et vous vous glissez comme un serpent sur le sol. On vous tourne sur le dos, votre pied pointe le ciel invisible, votre colonne vertébrale s’arque brusquement. On vous relève comme un pantin de danseuse classique. Les rires des démons et des anges s’élèvent et votre peau se couvre de griffures. On tire vos cheveux et on secoue votre tête dans tous les sens. Depuis quand les danseuses sont-elles revenues ? Des hommes aristocrates se mélangent à elles. Les talons frappent violemment contre les lattes de parquet ciré. Les tissus sont en feu et en glace. L’électricité s’agglutine dans les yeux et le sang dans la gorge. La chorégraphie infernale accentue le rythme et vous, vous êtes toujours attaché à vos fils.

            On claque les talons, la douleur du bois et lancinante. On tape dans les mains, les silex s’enflamment. Les lumières des bougies sifflent et se tordent avant de se démanteler. Le grondement languissant de la bête se rapproche ; vous l’entendez derrière le tremblement de terre qui gémit sous vos pieds nus. Une forêt de bras sans feuille se lève et les murs de pierre jaillissent du parquet en faisant gicler les échardes. Des cris de stupeur s’élèvent dans le public mais d’autres miracles retiennent les attentions ; votre malédiction vous soulève dans les airs et les fils de nylon transpercent votre peau. Quelques figurants quittent la scène dans la chorégraphie non sans échanger quelques grimaces bestiales et faire de douloureux adieux au bois qui reçoit de nouveaux coups de talons et de poings. Les danseurs forment un cercle dont vous êtes le centre et le Sabbat continue. Les gouttes de votre sang arrosent les visages et les tissus. De votre place, les spectateurs vous font vaguement penser à la foule assistant à l’exécution de la belle Esméralda, un ange tombé du Ciel. Dans un tourbillon de larmes, Méphistophélès apparaîtra pour emporter l’âme de cette danseuse de l’Enfer, arrachée sous les yeux d’une pieuse mère languissante.

Vos pieds regagnent le sol et votre corps qui ne porte plus de personnage s’effondre. Au-dessus de vous, le miroir lance des éclairs. Le public se lève et applaudit. Vous avez réussi.

Les saluts passent, les poignées de mains s’échangent, on détend les muscles et on panse les plaies. Au-dessus de votre épaule, un bras se tend et un doigt à l’ongle manucuré pointe la porte qui mène vers la sortie ; c’est l’entrée de votre loge :

« Va faire un tour pour voir. »

            C’est votre agent. Vous vous levez et ouvrez le battant de bois tapissé de rouge et d’or. Un coup d’œil dehors vous apprend qu’il fait nuit, mais il y a tant de lampadaires allumés, comme les flambeaux de l’Archange Lucifer, qui éclairent l’obscurité que vous y voyez comme en plein jour. Mis en confiance par toute cette lumière, vous avancez dans les rues de Paris. Tout scintille, tout brille. Il y a encore de nombreuses personnes qui déferlent dans les avenues, et bien des bruits qui emplissent les oreilles. Des enfants avec des costumes, allant directement chez le commerçant pour demander des bonbons gratuits, vous rappellent que c’est la nuit d’Halloween, jour des monstres, et leurs yeux fatigués qu’il est bientôt minuit, heure du crime.

Vous prenez un taxi et vous demandez à visiter les monuments de la capitale, comme vous l’a conseillé votre agent.

Brièvement, vous vous rappelez une de ces histoires qui sont censées faire peur mais qui ne font jamais frémir que l’on raconte au coin du feu durant la nuit des mort-vivants ; c’est celle d’un homme qui rentre dans un taxi infernal et qui vend sans le savoir son âme au Diable. Mais votre conducteur est tout ce qu’il y a de plus humain : pas de griffes, pas de pieds d’ongulé, pas de dents pointues, pas de queue fourchue, pas de nez proéminant, pas de yeux de feu.

D’ailleurs, votre visite de la ville se passe sans encombre et vous êtes déposé là où vous le désirez, c'est-à-dire devant un bar à l’air malfamé que votre agent vous a recommandé.

Vous entrez et l’on vous sert, sans vous concerter parce que c’est la seule chose à la carte, une bière rousse. On vous laisse ensuite dans votre coin pour déguster cette recette expatriée au goût de voyage lointain. C’est un bar qui ressemble aux bureaux de recrutement de l’Enfer, mais il n’y a pas de vilain qui vient vous aborder, un diablotin que vous pourriez faire se transformer en pièce pour l’enfermer dans une bourse bénite afin de libérer votre âme d’un pacte maléfique. Vous buvez votre bière en silence et, ne trouvant rien d’intéressant à rester, vous quittez le troquet.

            Les rues de Paris sont lumineuses comme plus tôt, mais il y a quand même un peu moins de monde : les enfants, poussés par le Marchand de Sable, sont retournés dans leur lit, entraînant leurs parents avec eux. Mais la foule est encore présente : Paris ne dort jamais, comme toutes les grandes villes, somme toute. Les passants, au minimum en duo souvent quoique certains soient seuls, vous contournent sans cesser de se parler ou de murmurer pour eux-mêmes. C’est une mélodie sifflante, une base basse et des ornements aigus ; chuchotis et exclamations rythment les pas. Vous vous sentez comme lors de votre première représentation : le trac vous prend et la sensation d’étouffement vous met parfaitement dans votre rôle. Vous vous dirigez vers votre loge, où vous avez laissé quelques affaires que vous devez récupérer avant d’aller à votre hôtel. Alors que vous alliez poser la main sur la poignée de la porte, un son, tel le grondement de la terre en colère, retentit : c’est Notre-Dame qui sonne minuit. Vous vous attendez que, face à un tel événement si rarissime, des hordes de démons sortent soudain des lucarnes des greniers et des caves, des bouches d’égouts et des cimetières pour obscurcir le ciel en jetant mille cris perçants où le blasphème est roi. Mais non, les grosses cloches ne sont pas aussi divines qu’on le dit ; Paris ne s’exorcise pas toute seule. Après que la belle ait fini son chant, vous reportez votre attention sur la porte de votre loge. D’après les histoires, c’est à ce moment-là que surgit un traître meurtrier pour ouvrir un sourire sur votre gorge. Ou alors, la poignée sera brûlante comme si l’Enfer s’était révélé dans la loge. Ou alors, elle s’ouvrirait seule et vous accueillerait un homme diablement altier assis sur son trône. Ou peut-être qu’elle s’illuminerait et se transformerait en porte du Paradis ; Saint-Pierre serait caché dans la petite alcôve qui devait jadis servir à mettre une lanterne. Ou peut-être qu’une blanche main arrêterait votre geste pour vous prier de rentrer à l’hôtel aussitôt car sinon, il vous arriverait malheur. Ou bien, un ancien ami, venu comme par hasard lui aussi à Paris au même moment que vous, vous hélerait et que vous partiriez boire un verre ensemble en oubliant de prendre les affaires que vous étiez venu chercher.

            Après un instant d’hésitation, tout troublé par vos idées obscures et folles, vous décidez de faire volte-face et de rejoindre directement l’hôtel ; cette première vous a trop chamboulé et tout retourné et il est sans aucun doute préférable de partir dormir illico-presto.

            Mais vous tombez nez-à-nez avec le sourire aux dents impeccablement blanches mais bizarrement tordues de votre agent, qui vous désigne la porte de sa main en cuir noir :

« Prenons un verre ensemble et discutons une dernière fois. »

            Vous revenez donc sur votre décision et ouvrez la porte. Votre agent passe en premier et vous fermez la porte derrière vous, en silence. Il est déjà en train de se servir du champagne rosé qui, alors qu’il coule, fait un bruit de cascade riante. Les bulles remontent à la surface en faisant un bruit de mèche de dynamite allumée. Dans les histoires, ce serait là l’instant où le jettator de Gautier brise votre regard du sien, où l’affreux Coppelius d’Hoffmann fête sa victoire sur son pauvre ami Nathaniel. Le silence s’épaissit et alourdit les paupières et l’esprit pour aider le sommeil à trouver sa voie. Sans doute vous sentez vous un peu grisé et songeur car la loge tangue un peu. Fort intéressé par le magnétisme, votre agent s’y essaie en jouant avec deux corps aimantés qui ne peuvent se résister.

« Comment te sens-tu ? »

            Vous répondez que « ça va », mais que vous êtes un peu fatigué.

« Le rôle te plaît-il ? »

            Vous répliquez que ce n’était pas à ce genre de choses que vous pensiez mais que « ça vous va ». Cependant, l’ombre de l’inquiétude plane sur vous ; quel drôle de rôle, quand même !

« Tu continueras ? »

            Syntaxiquement, c’est une affirmation, phonétiquement, c’est une interrogation. Entre l’ordre et la question, l’espace est infime comme le chat d’une aiguille ; il ne faut pas vous tromper sur la répartie à apporter. Le rôle est bien joli, la célébrité et les applaudissements bien délectables, mais le jeu fait mal et les ovations semblent fausses : « ça ne se fera pas ».

-         J’exige d’arrêter ici.

Votre agent vous dévisage sans un mot, son verre de champagne dans sa main velue. Il acquiesce d’un lent hochement de tête, puis :

« C’est ainsi que cela devait se finir. »

            Vous imitez son mouvement du menton et vous quittez la loge. Il ne vous retient pas mais vous sentez quand même son regard railleur sur votre dos comme un poignard qui touche le cœur et l’âme. Des larmes inondent vos joues rien qu’aux souvenirs des moments passés en sa compagnie ; quelle grande perte ! quelle délivrance immense ! Il vous a tant pris ! il vous a tant donné ! Cet réservation dans cet hôtel, par exemple, c’est à lui que vous la devez ! c’est à lui que vous devez l’exil dans une ville inconnue. La découverte et le pouvoir, voilà de quoi étaient faites vos relations ; telles étaient les promesses grandioses qu’il vous a faites. Telles elles ont été, mais vous n’avez pas su être à la hauteur. Le tremblement de vos membres, la sueur sur votre front, l’asphyxie fantasmagorique dont souffre votre cerveau dépassé vous prouvent que vous n’êtes pas de taille ; ce rôle, si magnifique, si glorieux, fort étrange et peu ordinaire vous a été imposé de manière arbitraire, vous avez été aveugle en l’acceptant.

            Vous entrez dans l’hôtel et montez à votre chambre où le groom a mené vos affaires – sauf celles que vous avez oubliées dans votre loge et que vous n’avez pas récupérées – durant l’après-midi. L’abandon de ces quelques habits vous dérange d’ailleurs, comme si vous aviez laissé une partie de vous-même à ce grand inconnu, cet agent au regard ardent. Ces pauvres petites dépouilles laissées en arrière pleurent sûrement à grandes eaux alors qu’elles sont à la merci d’un être aux mains gantées de noir. Elles sont vides de corps, vides de substances ; ces deux choses indispensables aux affaires leur ont été volées ! Elles font en ce moment même leurs adieux sublimes à leurs âmes, leurs adieux déchirants à leur ancien propriétaire ; elles en changent aujourd’hui, à cette heure précise. Tout est fini pour elles ! Votre histoire avec ces affaires s’est terminée aussi rapidement qu’un jeu d’enfant ; « un, deux, trois, soleil ! », un soleil qui a un bien obscur sens, qui signifie « stop », la fin du mouvement et la perte si l’œil scille une fois de trop. La vie et le temps sont suspendus pour un long instant par le caprice tyrannique du maître du jeu. L’ombre de votre agent au-dessus de ces pauvres affaires épouvante vos pensées troublées. Ses yeux flamboyants et ses mains velues, son sourire glaçant et ses dents pointues, sa voix sifflante et ses mots sifflants, son ton autoritaire et son métier terrible, et votre pacte diabolique ! Vous n’étiez qu’une poupée de chiffons dans ses pattes griffues, comme vos affaires sans âme le sont maintenant !

            Vous poussez un gros soupir bruyant en frottant votre figure avec vos mains. Il faut vous reprendre, maintenant. Vous êtes libéré de tout lien avec cet animal-là. Et puis, ce pauvre bougre n’est pas si horrible ; il voulait simplement exhausser vos vœux, vœux qui vous ont mené loin du bonheur que vous imaginiez mais qui vous ont fait rêver pendant de nombreuses années. Pourquoi ne pas vous rafraîchir dans un bain chaud ? Brûlant, même ; comme les flammes de l’Enfer ! Cela vous décontractera comme le chant des anges du Ciel, c’est certain. Vous faîtes donc couler l’eau bouillante et un brouillard envahit la salle de bains. Vous vous plongez dans la baignoire et fermez vos yeux de délice, tout à votre décontraction. La purée de pois est si compacte que vous ne verriez de toute façon rien à un mètre de vous, comme si vous vous trouviez au beau milieu d’une nuit sans lune propice à la vengeance des démons. Vous ne verriez même pas votre agent s’avançant vers vous, cet agent avec ses yeux flamboyants et son sourire de faucille, cet inconnu sorti tout droit de vos fantasmes flous, ce malin lutin auquel vous confiez votre sort avec une confiance éperdue.

            Le lendemain, on vous retrouve mort dans votre baignoire. Sans aucun doute, vous vous êtes suicidé : la lame sanglante avec laquelle vous vous êtes infligé de nombreuses petites coupures ne porte que vos empreintes. C’est de même pour votre contrat d’acteur que vous avez barbouillé de sang en le déchirant en deux, symbolisant sa fin.

-         Comment cela a-t-il pu se passer ? Marmonne un policier qui remplit un petit carnet.

A ses côtés, son collègue qui photographie la scène d’horreur hausse les épaules :

-         Sans doute son rôle l’a-t-il rendu fou ; c’était l’acteur principal d’une nouvelle interprétation de Faust.

-         Il faudra parler à son agent.

-         Quel agent ?

Vous vous jurez, mais un peu tard, que l’on ne vous y reprendrait plus.

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