Entre les pages

Lénou

Euphrosyne est une bibliothécaire à l'ancienne. Bouche pincée à l'oeil mauvais, elle fait la chasse aux lecteurs indélicats qui mutilent ses chers livres. Jusqu'au jour où elle tombe sur une lettre...

La lettre qui se trouvait dans le livre de la bibliothèque Rose n'était pas destinée à être lue par un enfant. Non, si madame Gayard avait une certitude dans la vie, c'était bien celle-là. Les gens s'imaginaient toujours qu'une fois lu, le livre ne valait plus rien. Ils n'avaient aucun respect pour le trésor qu'ils tenaient entre leurs mains. Ils déchiraient, cornaient les pages, soulignaient les phrases, laissaient traîner leurs marque-pages plus ou moins intimes à l'intérieur. N'avaient-ils donc aucun respect !!

Heureusement, Euphrosyne était là, elle veillait au grain. Ca oui ! Elle pansait les livres, masquant les agressions de tous ces lecteurs anonymes. Enfin, pas si anonymes que ça. A chaque livre blessé qui lui revenait madame Gayard prenait soin de consulter ses petites fiches pour savoir qui l'avait emprunté. Et le nom restait gravé là, dans sa tête. Et l'agresseur payait. Pas un seul jour de retard dans les retours d'ouvrage ne lui était accordé, aucun emprunt supplémentaire, le minimum d'informations. C'était une mince vengeance, presque mesquine, mais la seule qu'elle avait.

Et puis, il y a un an, ils avaient « informatisé » sa petite bibliothèque de Saint-Léger-aux-Bois. Madame Gayard n'avait pu s'y faire, toutes ces touches impersonnelles lui restaient étrangères. On l'avait gardée quand même. Elle ne coûtait pas cher, elle était bénévole, et puis les enfants l'aimaient bien, surtout les petits.

Madame Gayard caressa la couverture de « L'homme à la valise » et replaça  le livre sur l'étagère. Elle traîna son vieux corps jusqu'à son petit bureau, la lettre toujours coincée entre le pouce et l'index. Il n'avait suffi que de quelques secondes à l'œil exercé de madame Gayard pour savoir que le contenu de la lettre ne devait pas rencontrer le regard chaste de jeunes enfants.

Malgré son exaspération, madame Gayard avait hâte de lire la lettre. Aussitôt assise, elle avait chaussé ses lunettes, la fine chaîne accrochée à celle-ci lui caressant les joues et avait commencé à lire (laissant de côté la pile de livres à relier) :

Moloka, mon amour,

Je n'ai pas pu, je n'ai pas pu regarder quand on t'a habillé. Je n'ai pas su, je n'ai pas voulu dire adieu quand on t'a descendu. Je n'entendais que tes frères chanter et à chaque note j'apprenais à nouveau ta mort. Tu m'as posé la main sur l'épaule, et j'ai senti ton odeur me redonner vie. Mais quand je me suis retournée, ce n'était que ton père, le regard éteint, les épaules affaissées. Il ne s'en relèvera pas, tu sais. Ta mort le tuera.

Une cendre coule sur ma joue, est-ce que tu l'essuieras ?

Depuis que tu es parti, j'ai perdu le sommeil. C'est normal tu dors tout le temps il faut que quelqu'un compense. Je me suis choisie pour ce rôle, il faut dire que je n'avais pas beaucoup de concurrence. Je me sens vide tu sais, comme une poupée gonflable avec ma douleur, ma peine et ma colère en guise d'air. Je t'en veux, il paraît que c'est normal mais je m'en veux de t'en vouloir. Ma vie est devenue un enfer et on me dit que c'est normal avec la mine affligée des gens qui n'ont pas vécu ça. Puis il y a les mots qu'ils ne disent pas mais qui planent, les « ça passera », les « elle s'en remettra ». Ma vie est devenue invivable et mes seuls moments de répit c'est quand je suis dans tes bras, quand je te sens avec moi, quand tu ne me renies pas.

Une larme coule sur ma joue, est-ce que tu m'embrasseras ?

Tous les soirs, je rentre dans mon appartement dortoir,et derrière mes paumières clauses, je revis nos amours éphémères. Je revois ta peau d'ébène sur ma peau d'albâtre, comme une photo noir et blanc, une photo d'un autre temps. Je vis notre premier baiser, d'abord ton nez qui avait caressé ma joue, puis ta bouche était venue effleurer mes lèvres, ta langue avait cherché la mienne pour un long ballet langoureux. C'était doux et chaud, j'étais bien.

Notre première étreinte, tu étais si expert, je me sentais si novice. Je voudrais encore sentir ton corps contre le mien, la peau perlée de sueur par nos étreintes, sentir tes mains caresser la naissance de mes seins, entendre ta respiration haletante murmurer une ode à l'amour dans mon oreille. Je donnerais tout pour encore gémir au lent balancement de tes reins, pour entendre ton rire, pour te voir encore une fois endormi à côté de moi.

Si j'ai peur du noir, est-ce que tu seras là ?

Dans l'avion, tu m'as demandé si j'avais peur, j'ai dit non, j'ai menti. J'étais terrorisée face à ce continent sauvage et indompté, j'avais peur de te perdre. J'avais raison. L'Afrique t'as arraché à moi. Je ne pensais pas que ce serait si vite, si irréversible, si douloureux aussi. Quand les troubles ont commencé je n'étais pas inquiète, tu étais là, ta famille était charmante. Je vivais dans un rêve. Quand la balle perdue t'as traversée la poitrine tu n'as pas bougé, tu t'es tourné vers moi, tu m'as dit « je t'aime » et tu m'as souri. Et moi, j'ai d'abord regardé ta vie s'enfuir par le petit trou au centre de ta poitrine. J'ai levé les yeux et je me suis perdue dans les tiens. Ils savaient que tu allais mourir mais ils ne me l'ont pas dit. Je n'ai pas hurlé, je n'ai pas pleuré, je ne me suis pas évanouie. A quoi ça aurait servi ? Les yeux dans les yeux je t'ai laissé partir.

 

Je t'aime pour ce que tu es

Je t'aime pour ce que tu n'es pas

Je t'aime parce que tu n'es plus

Euphrosyne reposa délicatement la lettre. Des larmes ruisselaient le long de ses joues et un sourire étirait ses lèvres. Elle repensa à son défunt mari, aux merveilleuses années de mariage qu'il lui avait été donné de vivre. Elle repensa à sa tristesse et à son amertume lorsqu'une crise cardiaque les avait séparés, bien trop tôt. Mais était-ce jamais tard ?

Le temps s'écoula lentement dans la petite bibliothèque de Saint-Léger-aux-Bois. Les visiteurs ne jetaient pas même l'ombre d'un regard à la vieille dame assise dans un coin. Ses collègues n'avaient pas osé lui demander ce qui n'allait pas, on ne savait jamais, elle aurait pu répondre. Ils étaient partis un à un, rejoignant familles et amis. Elle était restée seule, éclairée par son unique lampe de bureau.

Doucement, elle s'était levée, avait traversé la bibliothèque silencieuse jusqu'au rayon jeunesse. Elle avait tiré « l'homme à la valise » de son rayonnage et l'avait contemplé longtemps. Ses doigts avaient tourné les pages une à une, profitant de la caresse du papier, humant l'odeur si entêtante du livre qui a vieilli.

Elle avait délicatement déposé la lettre à l'intérieur et reposé le livre sur son rayonnage. Puis, elle avait souhaité bonne lecture au prochain anonyme et s'en était allée, le cœur à la fois léger et lourd, les pensées à la fois heureuses et mélancoliques.

Euphrosyne Gayard prit soin de ne jamais plus effacer les marques personnelles laissées par ses lecteurs anonymes, parce qu'elle comprenait à présent qu'un livre vit, s'enrichit et meurt à travers les yeux de ses lecteurs.

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