Fanfreluche

onypep

Les pavés respirent, ils se gonflent et hument ou bien c’est moi qui aie bu. Sur ce vélib’ qui ne marche plus, je tâtonne sur ces pavés. Il est quatre heures, comme d’habitude, je ne me sens pas bien. Je vomis. M’essuie la bouche. Les aigreurs de mes frasques et de mes démesures sont toujours à la hauteur de mes soirées. La lune est belle, merde c’est un lampadaire. J’aimerais être un poète et déverser ma verve comme je respire. Mais je suis là, le vélo bousillé, mon genou aussi, enfin je crois. Merde j’ai tâché mon jean. Je pue. Mais j’ai quand même passé une bonne soirée. Je passe ma main dans la poche arrière. Quitte à être au sol autant en profiter. Je m’allume une clope, mon Dieu ce qu’elle est bonne. Les gens me regardent. Allez tous vous faire foutre. Je marche et foule les pavés des Champs Elysées, ce nid à touristes que j’affectionne tant. Je descends boulevard Wagram, coupe par une petite rue et décide de me promener. Merde le vélo, et la caution. Je remonte une rue, tourne sur la gauche, enfin sur la droite. Je me suis perdu. Je ne me perds jamais d’habitude. D’habitude c’est en pleine journée et je ne suis pas bourré. Fait chier. Je vais faire un petit somme sur ce trottoir. Je rouvre les yeux, tiens il fait froid. Je ne suis presque plus bourré mais perdu. Je vois une main tendue, je m’en sers pour me relever. C’est une belle main. Je la regarde, puis je balaye du regard la silhouette. Elle est bonne.

_ Vous êtes jolie lui dis-je. Elle sourit. Avec l’alcool ça aide, et si j’avais été poète, je l’aurais levée sans trop de problèmes.

_ Comment tu t’appelles, me dit-elle.

Je ne réponds pas la regarde avec un air détaché que je prends pour l’occasion. Je suis trop con. OK il ne faut pas boire autant.

_ Pierre enchanté.

_ Sophie. Assène-t-elle. Mon cœur s’emballe, elle est vraiment belle.

_ Et qu’est ce que tu fais aussi tôt dans la rue, il fait presque jour. Elle me regarde et rigole. Je regarde autour de moi, deux femmes sont adossées à un mur. Quel abruti !

_ Tu veux que je te réchauffe, me dit-elle. Super entrée en matière me dis-je.

_ Oui je veux bien.

Mon taux d’alcoolémie n’est pas descendu, je ne sais pas ce que je fais comme d’habitude. Nous partons pour un petit appart dans les alentours, et nous passons quelques heures ensemble. Les heures me coûtent très chères, je n’ai presque plus d’alcool dans le sang et je réalise la connerie que je viens de commettre, et la caution du vélo qui va me rattraper.

_ Tu sais j’ai été comme ton ombre ce soir.

_ Pardon ?

_ Je t’ai suivi quand tu es tombé dans les pommes.

_ N’importe quoi ! Lui répondis-je vexé. Je n’ai pas bu tant que ça, j’étais un peu pompette c’est sûr.

_ Oui c’est sûr, tu as vomi, allumé ta cigarette à l’envers et tu t’es endormi sur le trottoir, tu n’as pas beaucoup bu c’est un euphémisme.

_ Je ne t’ai rien demandé.

_ Merci suffirait pauvre con, ah oui et pour ta gouverne j’ai rendu ton velib’.

_ Merci.

_ De rien.

Le silence s’installe. Je me mets machinalement sur ses jambes pour réfléchir, elle me caresse les cheveux, et je m’allume une clope, dans le bon sens cette fois.

Je suis ta bonne ombre. Curieuse expression me dis-je.

_ Ma bonne ombre est en plein jour en tout cas.

_ Tu es un client gentil.

_ Et toi, tu es… Je ne réussis pas à trouver la bonne expression… putain si j’avais été un poète ou même un écrivain, j’aurais pu lui sortir la phrase qui déchire.

_ Et moi ?

_ Et toi…

Le silence s’ensuit et berce un moment nos consciences.

_ Ma bonne ombre, c’est ça ma bonne ombre.

_ Ta bonne ombre. Et comment s’appelle ta bonne ombre ? Je suis sûre que tu ne t’en souviens plus.

_ Je t’appellerai fanfreluche. Lui dis-je, sans doute un reflux d’alcool me pousse alors à sortir ce terme que je n’affectionne pas particulièrement. D’ailleurs je ne sais pas exactement ce qu’il signifie, il y a des mots comme cela que l’on prononce pour faire bien, sans connaître leur définition.

_ Fanfreluche… Elle se met à réfléchir. Son visage se durcit tout à coup, ses sourcils se froncent. Puis son front se déride, elle rit, et prend une gorgée de café.

J’aime bien ce mot, mais je ne sais foutrement ce que ça veut dire. Bon ce n‘est pas tout mais je dois partir, j’ai quand même une vie, et il faut que je dorme pour les prochains. Ma lâche-t-elle sans transition aucune.

_ Tu as un téléphone ? Elle s’esclaffe.

_ Bien sûr tout le monde en a un, mais tu n’auras pas mon numéro mieux vaut garder un bon souvenir de notre rencontre.

_ Je ne te reverrai pas ?

_ Je suis tombé sur un sentimental, j’adore ça ! Reviens demain si tu veux même heure même endroit, même tarif.

Alors que je rentre chez moi, j’embrasse ma copine et ouvre le dictionnaire. Elle m’engueule de ne pas savoir où j’étais. Je m’enferme dans les chiottes et lit alors la définition de « fanfreluche ». Je me demande si elle fait de même. Et je me mets à sourire pour une femme, ça faisait longtemps. Je prends une feuille sur laquelle je penche ces mots :

« Ma bonne ombre flirte comme une entourloupe nocturne d’un brin de soirée. Ma bonne ombre est une fanfreluche naïve d’un Paris d’envie. »

Et voilà que je suis devenu un poète improvisé.

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