Femme se coiffant - Douce entrave.

phalene

Texte composé dans le cadre du concours RMN - Vallotton.

Dans quelques secondes elle ne m'appartiendra plus. Elle s'échappe, glisse par toutes les interstices qui se sont créées entre nous lorsqu'elle a quitté l'espace de mes bras. J'essaie de la rattraper, je voudrais faire le geste - tendre la main, replier les doigts sur la silhouette vaporeuse qu'elle a laissé derrière elle. Mais qu'en dirait-elle si elle me surprenait là, debout immobile dans un coin de sa chambre, à tenter de saisir un songe ? Alors je la regarde s'évaporer. Elle cesse d'être mienne lorsqu'elle reprend pleinement possession d'elle-même, par des gestes dignes d'un rituel immuable. Elle commence par se rhabiller en cachant son corps à mes yeux, comme s'il m'était permis de prendre pleinement possession visuelle d'elle avant de la toucher, mais plus après. Puis, une fois enfermée dans ses vêtements, elle s'installe à sa coiffeuse. Commence alors un long travail d'ajustement où chaque détail est traité, que personne ne sache jamais ce qui se cache dans l'intimité de cette chambre. Toujours dans le même ordre, elle se remaquille légèrement, un peu de noir sur les cils, et de rose sur les lèvres. Puis elle remet ses bijoux, et termine par se recoiffer. C'est cette dernière étape qui me chagrine le plus.

Je la rencontrais pour la première fois dans un salon parisien. Il y faisait froid, l'hiver s'infiltrait partout, jusque sous nos peaux. Je venais d'arriver à Paris et ne connaissait pas encore grand monde ; chaque sortie était l'occasion de nouvelles rencontres qui m'enchantaient (plus ou moins selon l'intérêt du protagoniste). J'avais dix-sept ans. Lorsqu'elle est entrée, un tourbillon de neige qui ne voulait plus quitter le bas de son manteau s'est engouffré à sa suite, créant le spectacle magnifique d'une fraîche blancheur étincelante. Tout était mouvement en elle ; ses longs cheveux, qu'elle portait détachés malgré les conventions ; sa large robe qui semblait danser sur ses pieds. Elle-même, son corps vibrant, généreux comme une vague. Il me semblait qu'elle dansait alors même qu'elle ne faisait que marcher. Ce fut un moment inoubliable, et mon esprit cet après-midi là ne fut accaparé que par elle, cette sublime cascade humaine. Le mouvement de ses mains était léger, je la voyais lire et tourner les pages aussi délicatement que s'il s'agissait des ailes d'un oiseau. Ses longs doigts fins étaient modèles de grâce et, à chaque personne qui s'adressait à elle, elle répondait par un regard brillant et un sourire chaleureux. De ma vie il ne m'avait été donné de voir une femme aussi pleine de vie. Peut-être était-ce dû à ma jeunesse si, en quelques minutes, j'étais tombé fou amoureux de cette femme accomplie de déjà vingt-deux ans, qui ne s'était toujours pas laissée piéger par les serres du mariage. Comme moi, elle écrivait. Il me vint à l'idée d'aller me présenter à elle afin de lui suggérer mes textes : n'importe quoi pourvu qu'elle s'intéressa à moi et sache mon nom. Je m'approchai. Mon cœur s'emballa : un roulement de tambour rugit dans ma cage thoracique, chacun de mes pas vers elle était un supplice merveilleux qui peut-être, peut-être ! Me conduisait vers un plaisir ultime ! J'arrivai à elle à bout de souffle :
« Félix, dis-je, abruptement. »
Elle lève les yeux vers moi, à la fois surprise et amusée. Son regard couleur d'olivine brille.
« Anna, dit-elle. »
Est-ce là tout ? Quelques secondes qui me semblent infinies s'écoulent durant lesquelles elle me regarde, sans un mot.
« Je ne fais pas qu'écrire, je peins. C'est même ce que je préfère. Je suis suisse. »
L’enchaînement illogique de ces phrases l'amuse. Elle a un rire de cristal ; je voudrais fermer les yeux et l'écouter encore, débiter n'importe quoi pour entendre à nouveau cet éclat doré. Ma langue, l'insoumise, ne m'écoute plus.
« Riez encore, dis-je »
Fabuleux comme cette demande inconsciente la touche. Elle referme son livre et se lève, pose sa main délicate sur mon avant-bras et dit :
« Mais qui êtes-vous ? Et quel âge avez-vous ? »
Je rougis violemment. Je suis allé trop loin ; mon envie de disparaître n'a d'égal que la beauté du rire qui la submerge. Sensible à ma honte, elle se refrène :
« Pardonnez-moi, je ne voulais pas vous embarrasser. Votre spontanéité, Félix, est vivifiante. »
Elle se souvient de mon prénom. Son rire s'est transformé en un sourire radieux, que je peux lire dans ses yeux, et deux fossettes se creusent sur ses joues de soie blanche.
« J'ai dix-sept ans, finis-je par dire. »
Elle s'en réjouit :
« Le bel âge ! L'insouciance, la fraîcheur ! Où sont donc mes dix-sept ans ? »
Et pourtant, je la trouvais rayonnante. Nous avons discuté, et discuté encore, pendant des heures. Nous n'avons quitté le salon que lorsqu'il fût temps de souper, et là encore nous sommes restés ensemble, nous installant dans un café, attirant les regards curieux sur nous. « Les artistes », murmuraient certains désapprobateurs. Mais quoi ! C'était bien la plus belle soirée de ma vie.


Nous nous sommes revus, puis revus encore. Et lorsqu'elle me disait « je veux encore vous voir », encore n'était pas un mot de reproche. Contre l'avis des siens, elle m'invitait dans le petit appartement privé qu'elle possédait, seule, au cœur de Paris. Jamais je n'avais vu une telle émancipation. « Ils me marieront bien assez tôt, disait-elle, pour m'accorder les quelques années de liberté dont je peux jouir maintenant. » Nous passions notre temps à lire, visiter les expositions et nous abreuver de pièces de théâtre. J'en faisais des critiques, qui me permettaient de gagner quelque peu ma vie. Puis un soir que nous rentrions, alors que je la raccompagnais, elle me demanda de peindre. Courant à travers la pièce dans une danse folle, elle installa à même le parquet une toile, un pinceau et quelques couleurs, me commandant de dessiner ce qu'il me plairait. Je m'installai à même le sol, produisant sous ses yeux et sans une protestation le modèle d'une femme qui, vêtue d'une longue robe bleue, semblait danser au cœur du cadre. Elle s'installa à genoux, de l'autre côté de la toile, observant mes gestes. Puis, se détournant de mes mains, je sentis son regard posé sur moi, et dans la pénombre je rougis. Le pinceau m'échappa lorsque je sentis le contact de sa main sur mon avant-bras, formant une tâche de peinture blanche sur son parquet. Mais elle n'y pensa pas le moins du monde puisque déjà elle se penchait vers moi, et m'embrassait. Jamais je n'aurais cru que les lèvres d'une femme puissent être aussi douce que la plume d'un oiseau. Le satin de sa bouche m'enchantait toujours plus secondes après seconde ; et, m'arrachant à elle, elle me guida vers sa chambre où, bien plus que je ne le fis à cause de mon manque d'expérience, elle m'aima.
Cela devait durer jusqu'au printemps suivant. Bientôt, je ne fus plus le bienvenue chez elle. Elle ne restait plus avec moi des heures durant, à lire contre moi, à rire avec moi, mais sembla peu à peu se détacher de ce qui était nous. Ce n'est qu'au bout de quelques semaines qu'elle m'annonça l'impensable : il lui fallait désormais se marier, avec un homme que sa famille avait choisi, sans quoi elle n'aurait plus de moyens financiers. Ainsi notre amour, fugace, léger, se voyait sacrifier sur l'hôtel du profit et des alliances corrompues.

Juste avant l'été, alors que je savais que plus jamais il n'en serait ainsi, je lui demandai une dernière faveur. Je voulais la peindre, dans sa chambre, et ainsi garder pour toujours le souvenir de ces huis-clos enchanteurs qui avaient fait naître en moi des sensations dont je n'aurais jamais soupçonné l’existence. Pendant quelques temps j'y pensais : allais-je la peindre nue, allongée lascivement sur son lit ? Ou assise à lire, avec cet air concentré qui me plaisait tant ? Je n'en fis rien. Il me vint l'idée qu'il me fallait, pour guérir un jour de cette femme, la peindre à cet instant précis où, définitivement, elle s'évaporait. Elle se rhabilla, réajusta son maquillage et ses bijoux. C'est alors que je le vis, le moment si crucial où, pour toujours et à jamais, elle cessait d'être mienne. Pendant qu'elle se recoiffait, ses mains vinrent cacher son visage et son profil disparut, ne laissant voir qu'un chignon discipliné, à l'exact opposé de cette chevelure libre qu'elle arborait fièrement lors de notre rencontre. Dans cet instant vaporeux, fugace, où elle achevait de s'entraver.

J'ai eu dix-huit ans. Je me suis offert cette toile, une toile pour guérir, une toile pour oublier.

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