God bless me

noorea

Mon rêve américain à moi, c’est que mes histoires d’amour finissent bien. Des baisers langoureux, des jeunes gentlemen élégants qui me courent après dans une rue éclairée par des lanternes. Ma vie, c’est ni gentlemen, ni lanternes. Ma vie est une suite de déceptions amoureuses.

Alors, dans mon rêve américain, je suis blonde et plantureuse. Le genre super sexy. Entre Scarlett Johanson et Penelope Cruz. Plus, ça serait trop. Je mesure 1m69 (ça le fait), et je pèse 56 kilos. J’ai une poitrine provocante, sans être trop volumineuse. Je suis naturellement chic, et j’arbore un sourire éclatant en toutes circonstances. Je dois ma ligne non pas à un régime draconien dans lequel ne sont autorisés que les légumes rouges et la soupe bio, mais à une constitution facile que je tiens de ma mère. Je peux par conséquent manger autant que je veux sans prendre un gramme. Autant de cookies, de glace à la fraise, à la vanille, au chocolat, et tous les parfums que vous pouvez imaginer. J’évite les fast-foods, tel que Mcdo et son succulent Double Cheese, avec sa sauce à tomber par terre. Je n’y ai jamais touché. Jamais. Je ne vais d'ailleurs jamais aux toilettes. La nourriture se désintègre en moi grâce à une enzyme spéciale que je sécrète. Je peux également boire autant que je veux, sans devenir un déchet ambulant. Je suis parfois un peu « pompette », mais je garde mon charme naturel, ne m’écrase pas littéralement sur le sol en cognant quatre personnes au passage, en reversant touts les verres qui étaient sur la table, et en continuant de rire avec des spasmes nerveux. Je connais mes limites et même s’il m’arrive de m’endormir doucement, telle une déesse, sur un canapé, sans baver ni laisser ma bouche grande ouverte, je suis toujours fraîche et pétillante le lendemain. Je me réveille comme si rien ne s’était passé la veille, dans mon short mini qui ne cache rien de mes fesses, sans gueule de bois, sans vomir mes tripes pendant la moitié de la journée, en ayant bonne haleine et l'estomac en place. Car, même au réveil, je suis maquillée (on ne sait pas comment), sexy, et le plus piètre jogging acheter au rabais dans un marché au Guatemala me va. S’il pleut, je suis remaquillée instantanément la minute suivante. Recoiffée, remaquillée, remasterisée. Ma tignasse est lisse, non pas parce que j’ai passé trois heures et quart dans la salle de bain à les tirer avec un sèche cheveu normal, un sèche cheveu tournant, et une plaque lissante, à les lisser avec une crème de soin, une crème nourrissante, et deux crèmes régénératices, ou je sais plus trop quoi. Ils sont lisses parce que je mets un fond de vinaigre à ma dernière eau de rinçage, comme me l’a appris ma grand-mère. Je suis de nature très positive, jamais déprimée. Je ne dois pas ce don à des cachets de vitamines que je prends trois fois par jour (surtout pas le flacon rouge, avec des fruits sur l’avant de la boîte), ni à des excitants « naturels » ou antidépresseurs qui vous bousillent le foie et les neurones. Je ne m'énerve jamais, ne hausse pas la voix. Je parle toujours avec un air inspiré, et m'arrange pour bouger la tête le moins possible, pour ne pas que cela me décoiffe. Je suis de bonne humeur tous les jours car je remercie la vie de m’avoir faite (même si, techniquement, c’est papa/maman). Thanks God. Qu’aurais-je fait sans eux ? Ou plutôt, qu’aurait-on fait sans moi ?

 Je vis dans un appartement élégant que j’ai décoré à mon image, avec des décorations indiennes (bien que je ne sois pas plus indienne que Nicole Kidman). J’ai mis des bougeoirs dans toutes les pièces pour créer une ambiance intime. Sur les murs, des photos de New York, le soir, lorsque toutes les lumières et les panneaux publicitaires des films de la saga Twilight scintillent. Mes voisines, Tina et Maria, sont adorables. On passe souvent des soirées entre filles, à se raconter nos problèmes de cœur, en buvant une tasse de café ou une tasse de vodka, telles les quatre copines dans Sex and the city (bien que nous ne soyons que trois). Ce sont de vraies amies, elles ne sont pas jalouses et sont toujours franches avec moi. Comme cette soirée, où elles m'ont avouées à contre-coeur que la robe noire Chanel que j'avais achetée sur un coup de tête ne m'allait pas du tout. Elles ont accepté de me la reprendre d'ailleurs. Elles viennent me trouver lorsque quelque chose ne va pas, et je fais de même. Ce n'est pas comme si elles étaient à chaque fois occupées alors que je les appelle en pleurs, ou qu'elles me disaient qu'elles regardent un film super bien et que je tombe au mauvais moment. Non, pas du tout.

Je ne suis pas au chômage depuis trois ans car j’ai trouvé un boulot juste après mes études. La chance, sans doute. Je préfère dire que ma bonne étoile veille sur moi. J’ai toujours eu une passion pour le théâtre. Petite, j’interprétais des morceaux de pièce pour mes parents. Ils riaient gaiement, se regardaient, les yeux plein d’amour et de fierté et me disaient : « un jour, tu seras quelqu’un ». J’ai persévéré, et un jour, un impressario m’a remarqué. Je vis maintenant de ma passion. Il y a d’ailleurs mon étoile sur un boulevard à Hollywood, dont j’ai oublié le nom. Je n’ai donc pas de problèmes d’argent, jamais. Je ne suis d’ailleurs pas une flambeuse. Pas mon genre de dépenser l’argent dès que j’en ai. Je fais parfois quelques petites folies occasionnelles quand il m’arrive de me promener devant des magasins comme Gucci, Chanel, Dior, Prada.  C’est cependant toujours avec modération que je choisis mes vêtements. Je ne prends que l’essentiel. Par exemple, si j'achète un pantalon, je ne vais choisir que la veste, le tee-shirt, les chaussures, le foulard et le sac qui vont avec, sans m’attarder sur d’autres couleurs ou modèles, ce qui me feraient acheter trois fois plus de vêtements.

J’ai également eu beaucoup de chance en amour. J’ai toujours cru au prince charmant. Je suis depuis cinq ans avec Mister Perfect, qui me réveille tous les jours par des baisers enflammés, et vient me servir le petit déjeuner au lit. Il roule dans une belle voiture rouge, qu’il n’a pas payé avec un crédit qu’il devra rembourser pendant vingt ans et qu’il regrettera d’avoir pris avec moi, puisqu’au divorce j’aurais le droit de réclamer ma part, et bye bye la voiture (mais ça, il n’y a pas pensé). C’est un homme assez occupé pendant la journée, et même souvent la nuit. Il refuse de me dire ce qu’il fait comme boulot, mais j’ai une totale confiance en lui. Je sais qu'il n'est pas en train de fricoter avec Tina ou Maria, qu'il ne ment pas en me disant qu'il est occupé alors qu'il veut regarder son match de foot à la télé au lieu de m'emmener au cinéma. Il ne m'a pas déjà trompé trois fois sans que je le sache, il ne me fait pas pleurer une fois toutes les semaines parce qu'il ne répond pas à mes attentes. Il ne m'a jamais insulté de conne, il a beaucoup trop de respect pour moi pour ça. Il a d'ailleurs une mère adorable, qui m'adore en retour. Pas le genre de belle-mère qui ne trouve rien d'autre à dire après cinq ans que vous sortez avec son fils à part que vous avez un gros cul. Pas le genre de belle-mère dure, froide, et castratrice, qui a déjà transmis toutes ses tares à son fils, tares que vous essayez tant bien que mal de gommer à force de patience et d'amour. Pas le genre de belle-mère qui considère que vous ou une autre, ce serait pareil. Pas ce genre-là. Comme je le disais, elle m'adore. Mister Perfect la voit de temps en temps, occasionnellement, pas tous les dimanches, lors de longs dîners insupportables, mais pendant des soirées légères et pleines de joie. Il est d'ailleurs très attaché à sa famille, mais sait mettre des distances quand il le faut.

Un jour, j’ai découvert dans son placard, tout à fait par hasard, en dessous de ses chaussures et d’une plaque de bois couvrant un renfoncement, un habit étrange, rouge et bleu, orné d’un grand « S » sur le buste. Je n’ai pas voulu lui demander ce que c’était, je sais qu’il m’en parlera un jour, même si je n’ai jamais très bien compris ce que le « S » signifiait. J'espérais seulement qu'il ne soit pas gay.

Il m’a demandée en mariage hier. Il avait réservé une table dans le restaurant le plus chic de la ville, il avait caché la bague dans le dessert (un peu douteux vu que j’avais pris un flan caramel), et m’a demandé de l’épouser quand les musiciens mexicains ou argentins ou péruviens qui sait, chantaient à côté de nous. Du coup, je n’ai pas tout de suite compris ce qu’il voulait, j’ai donc du lui demander de répéter plusieurs fois, ce qui l’a un peu énervé. Il est devenu rouge et a continué à crier :

- "Veux-tu m'épouser?"

Avec le boucan des péruviens autrichiens, j'ai compris: "Veux-tu un café?".

J'ai dit: "Mais enfin, tu sais que je n'aime pas ça!".

Il a compris: "Mais je ne t'aime pas!".

Alors, il a fait une tête étonnée, surprise, s'est levé, à dis aux perruches de se taire :" Eh bande de connards, fermez-là, j'essaie de la demander en mariage!".

- "Oh, tu me demandes en mariage?"

Mais c’était beau quand même.

Mon dieu, pourquoi faut-il que, même dans mon rêve américain, je sois cynique ? N’ai-je pas droit aussi au rêve et à l’illusion ? Faut croire que ce n'est pas vraiment fait pour moi. Bon ok j’avoue, je suis brune, je déteste passer du temps à m’apprêter, je suis loin d’être actrice ou quoi que ce soit d'autre d'artistique (mes parents n'ont d’ailleurs jamais été ébahis d’émotion, plutôt carrément gênés, quand je me baladais en tutu alors que j’avais de l’embonpoint), j’attends encore désespérément mon James Dean, et vous aurez compris que je suis tout à fait le contraire de ce qui est décrit ici. Je suis assise devant mon ordinateur avec un vieux tee-shirt et un jean trop large en fumant la clope qui me jaunit tous les jours un peu plus les ongles et m’encrasse les poumons. Mais de grâce, laissez-moi quand même mon rêve américain. Ca fait du bien.

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