INVERSION DES PÔLES 2012

epic

Une pièce d’un euro roula dans la poussière. Elle sembla hésiter un instant, en équilibre sur la tranche, puis s’immobilisa face contre terre, entre les pieds nus d’un vieil indien assis sous un immense sombrero de paille effiloché. Il n’esquissa pas le moindre mouvement.

Une odeur de viande de cabri et de haricots bouillis indiquait la fin de la matinée. Le groupe d’européens s’éloigna cérémonieusement derrière son guide, abrité sous un grand parasol bariolé de couleurs vives. L’ombre du phare de Colomb de l’île de Saint-Domingue glissa sur le vieux endormi.

Une Jaguar blanche aux vitres teintées fit le tour de la place plantée d’orangers et de citronniers, passa devant la mitrailleuse lourde du poste de contrôle entourée d’enfants, avant d’emprunter la rue bordée de vieilles maisons de style colonial.

Dans le rêve du vieux… Un crotale glissa au pied d’un figuier de barbarie, quelque part entre les éboulis de roches surplombant les eaux grises et salées du lac de Texcoco. Haut dans le ciel outremer, une minuscule tâche noir tournoya comme une hallucination avant de disparaître au-dessus de la forêt de cactus candélabres, parsemée de rares agaves.

… La chevelure rousse de Cortès flamboya dans les yeux incrédules de Moctezuma. L’empereur aztèque vacilla. Le Dieu de l’étoile du matin Quetzalcoatl était de retour du royaume souterrain de Mictlan, sur son radeau de serpents. Les ossements des anciens n’avaient pas suffi pour reconstruire le 5ème monde. Les prêtres devaient offrir du sang à de nouvelles vies.

… Le disque d’or du soleil pointa mille lances de feu sur l’armure du conquistador. L’apparition dressée sur l’étrange hippocampe terrestre n’avait pas de plumage. Moctezuma se redressa dans le bruissement de toutes ses plumes sacrées et d’un signe, ordonna la volée de javelots meurtriers de ses innombrables guerriers.

Le vieux pensa dans son rêve… La fin des temps n’est pas venue. Pour la bonne raison que le temps n’existe pas.

Au-delà de l’horizon, lové dans un pneu de camion abandonné au bord de la route, un jaguar scrutait l’entrée de la vallée menant à Mexico. Derrière le lointain des sommets se devinait à peine la présence sourde de l’océan. Sur la plage de Veracruz, des enfants aux cheveux de jais lançaient de frêles caravelles dans les rouleaux de l’Atlantique.

… Détachée de son tronc, la tête rousse de Cortès rebondit lourdement sur les marches du temple Aztèque en crachant ses dents unes à unes, au bout de longs filets de salive et de sang, avant de finir enfarinée de poussière au pied de la pyramide.

Un quart de dollar rejoint l’euro sur la terre battue, suivi d’une pièce de dix pesos mexicains. Le vieil homme assis sur le sol tressaillit, tandis que des mouches décrivaient de rapides écliptiques autour du sombrero. Un nouveau groupe emboîta pesamment le pas de son chef tenant à bout de bras un parapluie aux couleurs du drapeau américain.

… Les voiles en berne floquaient sur la mer d’huile. Les hommes de Moctezuma se partageaient les restes du dernier prisonnier espagnol sacrifié. La cale était désormais vide de plainte et le silence rompu seulement par le grincement lancinant des bois et le plongeon des os humains jetés par-dessus bord. Une légère brise fit claquer un hauban.

Le portail de fer forgé orné d’arabesques espagnoles s’ouvrit automatiquement devant la Jaguar qui s’engouffra dans la cour en déclenchant le mouvement de deux caméras de surveillance. Le conducteur se gara près d’un énorme SUV Chevrolet noir et coupa le moteur. Il ajusta ses Ray Ban et son Panama dans le rétroviseur, se saisit de la valise sur la banquette arrière et son costume blanc disparut derrière les frondaisons d’hypomées qui masquaient l’entrée du patio intérieur.

… Une alouette de mer vint se percher sur la pointe du mât. Tous les regards se levèrent au ciel. Le vent passa une main invisible dans les cheveux de jais. Un rideau noir déchiré d’éclairs s’avançait menaçant en direction du navire immobilisé dans le pot au noir. Les premières gouttes d’eau douce commencèrent de pleuvoir sur les visages brûlés des Aztèques.

Dans la pestilence du guano, l’aiglon à peine débarrassé de sa coquille fixa de son œil neuf et humide le serpent à sonnettes.

… Et le sang rouge des figues du Nopal perça de mille venins la langue asséchée du prêtre Mexicas. La morsure fulgurante du crotale renversa le ciel du 5ème monde sur la prophétie du dieu Huitzilopochtli.

Quand les serres de l’aigle se plantèrent sur le cactus, il était déjà trop tard

... Le crotale avait gobé l’œuf de Colomb et régurgité la pomme d’Eve.

Au même moment, de l’autre côté de l’Atlantique, un vol de corbeau décolla des flèches de la cathédrale de Séville et prit la direction de l’Ouest. Après plusieurs génuflexions rapides, trois bigotes voilées de dentelles noires se mirent à tournoyer avec des chiffons et des balais autour du tombeau de Christophe Colomb, porté sur les épaules de quatre statues de marbre pour ne pas toucher la terre d’Espagne.

Adossés aux sacs de sable du poste de contrôle, les militaires en passe-montagne et gilets pare-balles observaient distraitement la nuée d’enfants lancés en désordre derrière un ballon de foot qui manqua de peu d’arracher le sombrero.

… Et la cathédrale de Cadix était en ruine. Sous la conduite de guerriers, une multitude d'esclaves espagnols hâlaient de lourdes pierres taillées sur les marches vertigineuses d’une pyramide Aztèque en construction. Au fur et à mesure que le temple s'élevait, des tâches rougissaient ça et là les parois.

… Et le sang des "pas rois" s'écoulait ainsi, de Cadix à Grenade, de Séville à Cordoue, de la Castille à l’Aragon et sur toute l’Espagne. Le vieil indien se vit aux côtés de Charles Quint encadré par quatre soleils noirs. Il lui demanda d’abjurer sa foi dans un dieu crucifié pour adorer Huitzilopochtli. Il lui expliquait tranquillement que son sang royal serait versé dans la coupe du soleil et deviendrait la quintessence du 5ième monde. Le temps cyclique serait rétabli, l’éternité tout entière se mit à basculer en une seconde.

Le temps pour une fourmi de rentrer et de sortir d’une narine du vieux. Il fit une grimace.

Dans la piscine turquoise, une femme nue derrière d’immenses lunettes Channel lézardait sur un serpent à plumes gonflable, un Ipod dans les oreilles. L'homme au Panama posa la valise sur la table de mosaïque, se jeta en arrière sur un transat et ouvrit une boîte taillée dans une carapace de tortue pour s’enfiler une pincée de poudre blanche dans chaque narine. Le goût amer anesthésia sa gorge. Il se pinça nerveusement le nez d'une main, tandis que de l'autre il tenait serré la croix en or incrustée de diamant, qui pendait sur sa poitrine.

A cet instant, une énorme explosion souffla le toit de l’hacienda, fit voler le sombrero et sema la panique parmi les touristes. Les deux squelettes de Colomb, le découvreur du nouveau monde et le fossoyeur de l’ancien se retournèrent dans leurs tombes respectives. L’un en haut du Phare de Santo Domingo et l’autre à deux mètres du sol sacré de la cathédrale de Cadix.

En archéologue shaman d’un monde de narco trafiquants, le vieil indien revint un peu plus tard sous la lune, fouiller les gravas pour récupérer les monnaies. Bientôt, il n’y aurait que les yeux des calamars géants pensa-t-il, pour patrouiller l’océan sans mémoire qui s’étendait à perte de vue sur la cité de Tenochtitlan, engloutie avant même d’être fondée, oubliée avant même de devenir Mexico. Sur l’Amérique perdue bien avant sa découverte.

Le vieux ouvrit sa bouche édentée et avec sa langue, cala sa chique de feuilles de coca entre ses gencives roses. Les Aztèques avaient échoué, mais de l’autre côté de l’Atlantique, les Dieux Mayas promettaient bientôt un solstice final de toute beauté. Pour basculer dans un autre rêve.

Rome, le 28 Décembre 2010 - (Premier jet du texte NOUVELLES DU 5ème MONDE)


Report this text