Hôpital Saint-Claude

Raphael Fayolle

    J’étais dans ma ville natale, à moitié endormie, et allais rendre visite à mon ami d’enfance enfermé à l’Hôpital Psychiatrique en raison de troubles du comportement susceptibles de le mettre en danger ainsi que son entourage et autre autrui. L’air frais et agité de l’automne, aussi précoce qu’à son habitude, affermit, par la promesse de la chaleur des chambres de l’Etablissement Saint-Chouette, la volonté à déplacer des montagnes qu’il m’avait fallu réunir pour cette ascension, et je grimpai le petit mont en haut duquel se trouvait le pavillon de mon ami, plus à même de l’affronter lui et ses coreligionnaires, qui me souhaitaient à chaque fois la bienvenue parmi eux et se voyaient ravis de l’arrivée d’un nouvel emprisonné. J’allumai une ultime cigarette au milieu de la côte, mon courage nécessitait un coup de fouet pour ne pas s’ébranler.

    Soudain, j’entendis un mot répété plusieurs fois sur mon côté droit, que je ne compris pas. Je regardai vers ce côté, se rapprochaient vers moi et le même mot et son locuteur. Un vieux paysan typique de mon pays natal, pantalon de coutil, pull de coton peluché sur une épaisse chemise à carreaux, pantoufles, casquette grise aux fines rayures, ne manquait que le mégot de Maïs vissé aux commissures. Je lui trouvai le teint pâle, le visage impassible, la démarche hésitante. Je dus me dire qu’il sortait d’un entretien pénible avec son fils empavilloné. L’embêtant, c’était ce mot qu’il ne voulait pas arrêter de prononcer, que sa plus grande proximité ne me rendait toujours pas compréhensible. Je le saluai. Il n’en fit pas autant. « Hip, hip, hip ! » Voilà ce que je parvins à entendre. Je ne fus plus très sûr qu’un de ses proches soit embastillé. Il était maintenant à une dizaine de mètres. Il fallait m’y résoudre : c’était un des leurs. La pellicule de salive séchée sur tout le pourtour des lèvres rendant l’élocution plâtreuse, les enjambées robotiques, le frottement des mules, les plumets pileux lui sortant du nez, le regard crocodilesque et cet incessant « Hip, hip, hip ! » : je connaissais tout cela. Un psychotique, un paysan psychotique, un vieux paysan psychotique, un vieux paysan psychotique de mon pays natal, répétant « Pipe, pipe, pipe ! » C’était pipe qu’il disait, face à moi, maintenant, les yeux ne m’atteignant pas ou me transperçant, je ne savais. « Pipe, pipe, pipe ! » Cela devenait agaçant, inquiétant.

     Que je suis con, il veut une cigarette, une clope, une cibiche, une pipe quoi ! me dis-je. Je lui en tendis une : « Tenez, Monsieur, voilà une cigarette. » Il continua, me traversant d’absence : « Pipe, pipe, pipe ! » « Mais bon sang, Monsieur, un jeune homme comme moi ne fume pas la pipe, contentez-vous d’une cigarette, vous aurez votre pipe une autre fois » pensai-je, peut-être à haute voix. Je lui tendis à nouveau la cigarette. « Pipe, pipe, pipe ! » « Puisque je vous dis que je ne fume pas la pipe ! lui dis-je », un début d’agacement apeuré dans la voix ; nom d’une pipe, faillis-je ajouter.

     Et là tout bascula et s’éclaira. Son regard éteint glissa le long de mon tronc,  le perçant de sa vacuité,  pour s’immobiliser au milieu de mon corps : « Pipe, pipe, pipe ! » C’était enfin clair, même pour une jeune homme de mon pays natal, en visite chez son ami d’enfance engeôlé dans le pavillon Sainte-Muche de sa ville natale. Je ne trouvai qu’à lui répondre : « Ah non ! je ne mange pas de ce pain là ! » aussi pudibond que Saint-Truc et effarouché que Sainte-Muche. Et je déguerpis. Je me retournai, il était toujours là, trente mètres plus bas, les yeux vaguement à terre, ânonnant : « Pipe, pipe, pipe ! » On aurait pu croire, qu’ayant perdu sa pipe, il invoquait les Dieux afin qu’ils l’aident à la retrouver.

     Une heure après, épuisé, je quittai l’Hôpital Psychiatrique. J’entendis du bruit dans un bosquet. Je crus apercevoir la moustache extasiée du psychiatre pavillonnaire et le pantalon de coutil agité du paysan qui avait enfin cessé son «  Pipe, pipe, pipe ! » Je ne m’attardai pas.

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