Intervalle de mutation

reiman

Intervalle de mutation

Synopsis


Ferdinand est un jeune homme de 27 ans. Après la séparation de ses parents, lui, sa mère et sa sœur quittent la maison pour vivre dans un petit logement dans les banlieues de Bordeaux qu’ils ont pu finalement loué. La situation devient de plus en plus pénible et la petite famille ne peut plus tenir longtemps. Ferdinand sent un poids lourd peser sur lui et un sentiment douloureux broyer lentement et férocement son cœur ; le sentiment d’être un bidon, désuet et vide, posé au milieu de la maison et qui dérange. C’est le fait qu’il sache bien que sa mère a trop souffert qui permet à Ferdinand de supporter continuellement ses propos parfois violents et acerbes à son encontre. Ferdinand, incapable de trouver un travail rentable contrairement à ses anciens amis d’école, se voit pointé du regard par sa mère qui profite de chaque moment pour le lui rappeler. Pourtant, Ferdinand connaît bien la nature malpropre de leur travail et la source de leur argent. Mais, à ceci, Ferdinand dit toujours non. Mais il n’en peut plus. A chaque jour qui passe, il est plus accablé que le jour précédent, et dans son quartier, il est de plus en plus vu comme un bon à rien. Seuls les enfants du quartier le respectent, car pour eux, Ferdinand est un grand et gentil frère protecteur.

Les propos, les préjugés et les regards qui le cernent impitoyablement le suffoquent de jour en jour, et souvent, la pensée de fuir, de disparaître, vient le hanter et s’avère la seule échappatoire pour lui. Mais à qui va-t-il laisser sa mère et sa sœur ? à l’obscurité du temps et de la nuit ? à l’épée tranchante de la vie ? Non. Mais ce jour-là, où le ciel était gris et lugubre et où son étouffement arrivait au summum, il décida de fuir. Non pas une fuite au sens de tout laisser, de tout abandonner, mais c’était le jour où il décida de fuir Ferdinand, cet homme qu’il était, pour partir à la conquête d'un monde qu'il considérait toujours comme un monde interdit.

Sans risque d’enfreindre ses principes si solides que le fer, il va fuir à travers le papier et montrer à sa mère et à tout le monde qu’il est capable de rapporter ce que les gens vénèrent tant en un quart de temps.

L'incipit du roman


Le ciel gronde. Le vent se déchaîne. J'entends l'agitation des arbres, les claquements de porte et les secousses redoutables de mes vitres. Tentent-ils de me retenir, de me dissuader de partir, en essayant de m'effrayer? Ah les pauvres! Ils se trompent. Car dès ce soir, je ne suis plus Ferdinand. A présent, c'est moi le ciel, c'est moi le vent. C'est moi qui vais gronder, c'est moi qui vais me déchaîner. Taisez-vous! Ils se sont tus. Ils ont peur. Je vous ai dit que je ne suis plus Ferdinand. Je suis sincère. Ah! Voilà que j'y reviens un peu. Avec vous seulement alors, je ferai l'exception.

C'est l'heure de partir. Je prends mon portefeuille, le mets dans ma poche arrière de mon jean, et rapidement, je file ma jacket sur mon pull à capuchon. Et cette petite feuille blanche que je tiens maintenant, je vais la poser soigneusement sur mon lit. Demain, quand maman se réveillera, et qu'elle remarquera un silence inhabituel derrière ma porte, elle ne tardera pas à la découvrir. Ma sœur aussi. Mais ça sera bref. Je serai bref moi aussi; j'ai perdu suffisamment de temps.

Je quitte ma chambre. J'aperçois "notre" maison dans une pénombre trahie par une légère lueur de l'aube. Derrière cette porte au fond de ce couloir étroit, maman et ma sœur sont plongées dans un sommeil inquiet, méfiant sourdement le réveil et le quotidien prochains. Je leur laisse ma petite fortune de cinq cent euros et je pars avec pas plus de cent euros dans ma poche. Lorsqu'elles la découvriront en ouvrant l'enveloppe accompagnant mon message, elles se tourmenteront plus concernant cette somme que pour mon absence. Je ne les blâme pas; elles croiront que mon départ est définitif, mais ça sera alors parce qu'elles n'auront pas lu attentivement mon message.

Qu'est-ce que je ferai quand je traverserai le seuil de la porte de la maison? Où irai-je? A qui me confierai-je? Quelle serait ma boussole? Hélas, j'ai déjà franchi la porte et j'ai la forte et l'étrange impression que mon pas est irrévocable. C'est étrange, mais je ne peux plus retourner chez moi. Quand je me retourne, je vois devant moi une porte qui m'est étrangère, même redoutable, une porte qui n'est plus celle de tous les jours, mais une porte d'un hostile voisin. Qu'est-ce que je fais au seuil de cette porte, à l'embrasure de cette maison? Je dois filer, et sans tarder.

Un froid fallacieux rôde les parages. Je souffle dans mes mains pour essayer de dégager une certaine chaleur. Mais le froid est toujours persistant. Le vent quant à lui est intimidant. Non, je ne me retournerai pas. Je tourne la tête vers la droite: la rue est vide, sombre, comme funèbre. Je regarde à gauche, et je me surprends par un chat noir dressé sur un muret, me scrutant avec ses regards perçants. D'où est venu ce chat, que je n'ai point vu auparavant dans les parages? Quel est son mystère? Pourquoi me regarde-il ainsi? On dirait qu'il s'attendait à me voir sortir de chez moi à cette heure-ci, qu'il connaît déjà mon secret. Mon secret à moi, que je me suis changé, que je ne suis plus Ferdinand.

J'avance vers le chat noir à grands pas. Il me dévisage toujours, sauf que cette fois-ci, une prudence germe dans son corps velu. Je brandis ma main pour le taper, mais il s'avère plus rapide que moi, et d'un saut habile, il se sauve en lançant un certain cri de dérangement.

Tant pis. Je me déguerpis, sous la lueur du soleil qui commence à s'étaler doucement sur une part de Bordeaux depuis une étroite embrasure du ciel touffu. Les rues ont perdu leur halo monstrueux ; plus clairs, plus abordables sont-elles à présent. Les couleurs du monde se ravivent, et les différents profils obscurs commencent à sortir de leurs ombres: l'orange des toits se dévoile, de même que la couleur beige des façades en pierre et leurs traces rectangulaires bien ordonnées ainsi que les motifs contournant les fenêtres ; la verdure des feuilles d'arbres se révèle et la vivacité s'accentue au fur et à mesure que j'avance sur ma voie lavé certifiée par de petites flaques d'eau claire.

Soudain, l'ombre vient regagner le monde, le recouvrir et l'étouffer, et le vent se relève, plus puissant. Sous son rythme violent, les arbres s'agitent et des feuilles s'arrachent et se soumettent. Dès lors, je mets mon capuchon et je ferme ma jacket, s'adaptant à sa force, non pas soumis.

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