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Suite d'Utrecht : où nous effectuons une promenade bucolique.

Les Pays-Bas représentent un peu moins d'1/13e de la France, plus ou moins l'équivalent d'une région administrative et demie. En voiture, la traverser peut paraître une promenade de santé. Par autoroute, il faudrait à peine deux heures pour la parcourir. Ce qui vous donnerait le loisir de ne rien voir des paysages, concentré à gagner deux précieuses minutes, les barrières de sécurité vous masquant l'opportunité de découvrir la diversité des panoramas.

 

On rêve toujours de ce que nous ne possédons pas. C'est sans doute ce qui anima les paysagistes de l'école d'Utrecht. Surnommés les italianisants, Bloamaert, les frères Both et Berchem, préférèrent, quelquefois avec maladresse, s'inspirer des ciels de Toscane.

Je me crus tout d'abord dans les Dombes. Des brumes, qui montaient des canaux, envahissaient mes poumons, Elles me vivifiaient et m'euphorisaient bien plus que le THC d'un coffee shop. Le sourire qui envahit mes lèvres traduisait la béatitude et non une idiotie cannabique.

Ce qui me marqua le plus, dans un environnement densément peuplé, les gros bourgs succédant aux villes, c'était l'absence de toute modernité. Les chemins pavés, quand ils n'étaient pas de terre, feraient la joie des forçats de la route qui, en mars, abordent l'enfer du Nord et la Tranchée de Wallers-Arenberg. L'homme semblait encore dans un équilibre harmonieux avec la nature. À une carriole matinale, qui apportait à la ville ses légumes, répondait une caille des blés ou une perdrix grise. Au loin, j'apercevais des lièvres, curieux et timides, reniflant de leur museau humide les intrus.

Nous fîmes une pause pour casser la croûte. Nous rencontrâmes des paysans qui se rendaient aux champs, accompagnés de couples de bœufs rustiques. Leur hauteur au garrot démontrait que la sélection artificielle, motivée par les éleveurs pour une meilleure productivité, n'était pas d'actualité. J'eus la certitude que nous étions en septembre. Des tas de fumier égrenaient les champs tous les dix mètres, dans l'attente d'être épandus avant les labours.

Je n'ai jamais fait l'effort d'aller sonner chez mes voisins. Ils m'indiffèrent. Ici, en rase campagne, battue par les vents, tout le monde s'apostrophait. La dictée n'était pas le pivot de leurs soucis. Au moins, eux, ils échangeaient. Au rythme des saisons, on obtenait une rotation trimestrielle de savoir si l'hiver n'allait pas être trop rude, comment s'annonçaient les moissons, qu'en était-il de la brucellose qui touchait le village voisin ou de jalouser un gros laboureur. Les sujets de conversation ne manquaient pas. La jachère n'était pas de mise dans les relations entre ces braves gens.

Tout le monde semblait se connaître. Il est vrai que les étrangers ne s'échouaient pas encore par grappes à Lampedusa. On se souvenait longtemps d'un nouveau visage et, s'il ne faisait pas trop mauvaise figure, on l'invitait par charité chrétienne à partager le souper.

On nous observait ainsi avec curiosité. Nos origines, a priori locales, nous permettaient de nous fondre dans la masse. Nos accompagnateurs se montraient rassurants. D'un coup de menton significatif, ils indiquaient que nous n'étions pas des leurres.

 

Nous arrivâmes à Harderwijk en début d'après-midi. Nous franchîmes les remparts par la Vischpoort, sans la moindre inquiétude, quand nous rencontrâmes des soldats espagnols. Ce n'était pas l'amour fou avec la population. La situation, quoique tendue, ne justifiait toutefois pas encore d'inquiétude particulière.

On nous logea dans trois maisons distinctes, plus pour des raisons de confort que de sécurité. Je fus le seul à me trouver l'unique pensionnaire de mes hôtes.

C'est madame Janssens qui m'accueillit. Derrière sa jupe, je devinai un petit effarouché. Je ne refusai pas la soupe de hareng fumé que l'on me proposa. Quand je m'éclipsai pour aller au fond du jardin, sans le couvert d'une cabane, j'en profitai pour mastiquer un chewing-gum. Le cochon qui vint me chatouiller accéléra la mastication.

Quand je revins, je surpris l'enfant. Agenouillé à même la terre battue, il jouait avec des brindilles de bois, survivantes du fagot qui flambait dans la cheminée. Quel pouvait être son imaginaire ? Alors qu'à peine cinq générations plus tôt, nous nagions encore en plein Moyen Âge, je doute qu'il s'imaginât en chevalier, ou en je ne sais quoi, à jouer à World of Warcarft. Ps 4, par contre, il devait connaître, ce sont les psaumes de David.

Quel était son univers ? Très certainement, guère plus éloigné que sa maison, le temple et les cultures environnantes. Ses petits-enfants auraient sans doute l'occasion de rêver de cette terre, au-delà de l'océan, que l'on nomma Nieuw-Amsterdam. Je l'imaginai alors accompagner son père, avec trois morceaux de bois et des tonnes d'improvisation pour se représenter un attelage et une charrue.

Il leva son visage et il me sourit. Au travers de son regard polisson, je reconnus l'intemporalité de l'enfance innocente.

« D'où viens-tu ? » me demanda-t-il.

— D'Utrecht mon petit. Quel est ton prénom ? Moi, je m'appelle Christoffel.

— Moi, je suis Dirk. C'est étrange, ton accent n'a rien à voir avec celui de mes trois oncles qui y habitent, »

 

C'est toujours le revers de la médaille avec les enfants. Ils possèdent l'art de vous poser les questions les plus embarrassantes sans aucun filtre. C'est ainsi que  procédèrent les régimes totalitaires du 20e siècle. Ils s'appuyèrent sur leur candeur, pour envoyer leurs parents dans des camps, et en faire des pupilles malléables à souhait pour infuser leur propagande.

Je parvins à l'embobiner, lui affirmant que j'étais un chasseur de zibeline. J'en rajoutai des couches sur les ours polaires qui me pourchassèrent durant quatre jours, sur les narvals qui éperonnèrent mon navire et sur un météore que je trouvai dans la toundra alors que les loups hurlaient.

 À son retour, Tobias, son papa, éclata de rire de voir son fils sur mes genoux, tirant les oreilles de Tonton Toffel et me suppliant de lui parler des hommes qui vivaient dans de palais de glace. La famille me fit l'honneur de sa table. Nous fîmes bombance en dégustant un stamppot, une purée de pommes de terre et légumes servie avec des saucisses.

 

Quand je rejoignis la troupe au petit matin, je compris de suite. Arthur gonflait le torse et arborait un si large sourire, qu'un instant, je le pris pour un zouave victime du sourire kabyle.

Il n'en était rien, bien au contraire. Il soudoya son chaperon en l'emmenant dans une auberge tenue par des Basques. Il parvint à outrepasser les principes du calviniste, qui rentra chez la veuve qui les accueillait dans un piteux état. Il ne lui resta plus qu'à jouer au joli cœur auprès de cette femme simple, qui voyait en notre poilu un héros à la rescousse des orphelines. C'était une question de point de vue.

Il me fit la tête toute la journée, après le savon que je lui passai. Nous traversâmes la province du Gueldre pour atteindre celle de l'Overjissel et Hasselt. Là, nous dormîmes dans une grange, chauffée gratis par le bétail. En début de soirée, des musiciens nous rejoignirent pour jouer du tambourin et de la flûte à bec. Henri nous montra ses talents de danseur. Malgré les yeux doux des demoiselles, il sut, lui, se tenir à carreau.

 

Le troisième jour, je ne ressuscitai point, au contraire. Pas après pas, j'avais l'impression de marcher sur des épines et d'aller vers mon tombeau.

J'atteignis le summum de la honte, quand deux de me guides se virent dans l'obligation de croiser leur bras pour se transformer en chaise à porteurs. Je peux vous assurer que je ne me sentis pas porté en triomphe. Je finis à l'étape comme un hareng fumé, les pieds trempant dans une bassine d'eau et de gros sel.

 

Enfin, nous entamâmes la dernière portion. Je ne dirais pas que j'étais sur un petit nuage, ni que je m'attendais à atteindre le paradis, et encore moins d'être reçu par saint Pierre en ces terres protestantes.

Je profitais à fond de mon environnement. Je regrettai un peu de n'avoir pu admirer la Frise, ses côtes sauvages et ses dunes. J'approchai d'une île qui me faisait fantasmer, Fositeland, ce rocher jadis britannique et supposé par certain comme le berceau de l'Atlantide. Fréquenté depuis le Néolithique, il y avait fort peu de chance que nous nous y rendîmes pour en faire un havre où nous cacher. Je me contentai d'admirer les moulins à vent et l'architecture. On y ressentait déjà un je ne sais quoi de scandinave.

 

À quelques kilomètres avant d'arriver au village, Henri invita les quatre Hollandais à ne pas nous y accompagner. Il prétexta qu'il souhaitait d'abord mettre sa famille dans la confidence. Heiligerlee se situait à cinq jours de marche d'Amsterdam. L'information n'y arrivait pas facilement et Henri devait prendre le temps d'expliquer l'évolution des événements dans les provinces du sud.

D'ailleurs, nos nouveaux amis devaient se transformer en facteurs. Paulus avait rédigé une vingtaine de lettres pour la diffuser à des notables reconnus pour leur sagesse et leur discrétion.

 

Une fois qu'ils furent partis, je proposai à Arthur et à Henri de ne pas nous rendre de suite dans le village. Je n'avais pas de stratégie préétablie. Je n'oubliai pas non plus que mes alliés étaient rompus à l'art militaire. Je proposai donc d'attendre qu'ils observent les environs discrètement avant la tombée du jour puis, à la nuit, d'entrer dans le village pour procéder à des repérages.

 

Quand ils revinrent, je dormais du sommeil des justes, recroquevillé pour lutter contre le froid. Sans se poser de questions, ils firent à la guerre comme à la guerre. Ils se lovèrent contre moi, en chien de fusil.

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