Jason

lavion-rose

Jason avait eu de la chance en tombant au sol. Ses antérieurs avaient fléchi avec douceur, lui permettant de s’agenouiller, dans la surprise de son étourdissement, sans heurt, presque avec retenue. Il s’était alors laisser couler sur le flanc gauche, sa tête reposant sur un épais tapis de paille fraiche. Il avait eu de la chance, se disait-il, car il pouvait ainsi continuer de contempler le bout de ciel intense de cette magnifique journée de printemps, tout ce bleu qui perçait par le battant du box, toute cette lumière qu’il adorait par dessus tout. On aurait pu croire qu’il s’était couché pour dormir mais Jason savait bien que la douleur fulgurante qui l’avait contraint ainsi à se mettre à terre, même s’il n’en ressentait plus toute l’intensité, n’indiquait en rien les prémisses d’un sommeil réparateur, pas comme ça, pas comme d’habitude.

Il avait entendu la voix d’Isabelle, affolée, se perdre dans un cri, un appel, avant de disparaître. Il aurait voulu la rassurer, la retenir, lui dire que tout allait bien se passer, qu’il ne fallait pas qu’elle s’inquiète et que sa chute n’en était pas une. Que la nuit ne lui faisait plus peur. Mais la jeune fille ne l’écoutait plus quand tout redevenait calme. Seule la lumière était devenue un peu plus jaune, comme voilée. Il était là et c’était bien. Jason pouvait alors à nouveau ressentir cette fièvre qui l’avait accompagnée pendant ces dernières minutes, ces dernières heures, il n’aurait su le dire. Jason ne voulait rien oublier de ce jour, pas encore lâcher toute cette magie de l’instant où il était devenu lui, petit cheval parmi les grands, fin parmi les forts, en quelques tours de piste, le roi du Nord. Il pouvait encore entendre, venant des tribunes, la rumeur chaude que l’émotion de la foule modulait. C’était comme un chant, le chant de sirènes qui l’avait porté, transfiguré, salué, accompagné jusqu’au dernier passage, jusqu’à ce poteau de bois symbolique d’une ligne d’arrivée qu’il ne s’était pas vu franchir, son regard tourné vers les tribunes, à peine à bout de souffle, ses jambes encore électrisées de leur course et des obstacles franchis. Il le savait, il aurait pu aller encore plus loin. N’est-ce pas ce qu’il avait fait toute sa vie : aller plus loin ? Toujours plus loin, là où ses sabots avaient pu le porter, pendant toutes ces années, malgré les errances d’un destin qui n’aurait jamais du être le sien.

Maintenant, le silence l’entourait, son souffle au ras du sol chassant les particules de lumière dans un chuintement doux et régulier. Et ce fut le petit Pierre, le Boiteux, qui le premier, vint s’asseoir face à lui.

Petit Pierre était le dernier né des Chaveux chez qui Jason avait vu le jour, il y avait déjà de cela dix ou peut-être quinze hivers. Il en avait oublié quelques uns, ceux de ses débuts dans un vingtième siècle balbutiant, ses premières années si paisibles qu’il n’avait pas pris la peine de les mémoriser et qui s’étaient ainsi écouler sans qu’il y prenne garde. Le bonheur finalement a peu de mémoire quand il semble aller de soi. Petit Pierre lui apportait le fourrage dont il avait besoin et bouchonnait avec vigueur sa robe bai clair au reflet doré et ses crins noirs. Jason se souvenait parfaitement du bruit de son pas claudiquant lorsqu’il traversait l’écurie qu’il partageait, depuis son sevrage, avec de rondes flamandes au pelage écarlate.

Jason aimait l’odeur que dégageait le troupeau des Chaveux et particulièrement à l’heure de la traite, le matin et au couchant, celle aigrelette et douce qui émanait des seaux fumants qui passaient devant lui. Petit Pierre, après s’être occupé des vaches, les mains encore dégoulinantes du tiède nectar, devait alors grimper sur un escabeau de trois marches pour pouvoir lui frotter le dos avec une bourre de paille. Pour autant, Jason n’était pas si grand que cela. Il avait vite constaté, lorsqu’on l’avait mis au pré, à son premier printemps, que les autres poulains le dépassaient en taille, leur garrot s’ajustant sur le haut de son encolure.  

Alors que tous semblaient s’étirer vers l’horizon, lui restait ostensiblement les naseaux à hauteur de la barrière qui fermait la pâture. Peut-être était-ce l’effet de sa croupe élargie et puissante qui donnait l’impression que les autres chevaux prenaient en hauteur, quand lui prenait en rondeur et masse musculeuse. Il ne s’était jamais demandé le pourquoi de cette différence, peut-être parce qu’un cheval ne se pose pas ce type de question, ou que cela lui importait peu, beaucoup moins à vrai dire que cette agaçante incapacité d’accompagner les autres poulains dans leur course. Dès que le troupeau s’ébrouait, dès qu’il fallait se mettre à courir, c’était comme si ses membres malhabiles se croisaient et se décroisaient dans une séquence anarchique, lui donnant la démarche ivre du cheval qui se serait nourri de trop de baies mûres. Et à chaque course, lorsqu’il arrivait au coin du pré à grand renfort d’énergie concentrée, les autres poulains en avaient déjà retraversé l’étendue en sens inverse, dans une course élégante et légère.

Même après son débourrage, Jason avait continué de trébucher, de sautiller plutôt que de courir, incapable de conserver ses allures, les enchainant toutes sans contrôle, étonné de sa propre incohérence. Il avait été très vite considéré comme impropre à la monte, et plus personne n’insista, alors qu’il était promis aux travaux des champs, à lui glisser une selle sur le dos. Trop petit chez les grands, trop grand chez les petits ; trop fin chez les forts, trop fort chez les fins, Jason n’en était pas plus malheureux qu’il n’avait jamais songé à se comparer à quiconque et que son vrai bonheur, il le trouvait dans cette belle harmonie qu’il partageait avec Petit Pierre, lorsque le boiteux le menait au licol et qu’ils allaient ainsi pour de longues promenades, le cheval se calant avec calme à ce pas hésitant, celui qui ne savait pas courir accompagnant celui qui ne pouvait pas marcher.

Jason observait son ancien compagnon se tenir immobile, assis sur une souche couchée sur le sol. Il n’avait pas changé et Jason se demandait comment il avait fait pour rester ainsi, après toutes ces années, avec le même visage juvénile, le même sourire d’enfant lui barrant le visage. Lorsqu’Isabelle reviendra, il faudra que Jason les présente, qu’Isabelle lui explique, lui raconte ce qu’elle avait réussi. Il était certain que les deux s’entendraient à merveille et que Pierre pourrait enfin révéler toute cette partie inconnue qu’il n’avait jamais pu raconter à la jeune femme, pour cette particularité étrange que l’humain ne comprenait que rarement ce que le cheval cherchait à lui dire.

Pourtant, depuis ce matin d’hiver où il avait quitté l’écurie chaude et odorante, Jason pensait ne plus jamais revoir le garçon et si Petit Pierre était là aujourd’hui, après tout ce temps, s’était sans doute pour tenir une promesse faite il y a bien longtemps. Petit Pierre lui avait expliqué longuement sur le chemin, alors qu’ils traversaient les villages endormis et la campagne glacée, que tout se passerait bien, qu’il fallait prendre patience, qu’il était bien obligé de l’emmener là-bas. Il avait aussi parlé de rigueur de vie, de pauvreté, de guerre, autant de mots que Jason n’avait pu comprendre mais dont la douce mélopée le berçait, tout comme le pas chancelant de son ami. C’était la dernière fois où ils avaient marché ainsi, l’un contre l’autre, et les larmes du petit lui avaient procuré l’étonnante sensation d’un bien-être intense, de sentir tout cet amour pour lui, le pataud du pré, élevé aux côtés du regard morne des flamandes. Il avait alors émis un hennissement joyeux, secouant son encolure de la manière la plus gaie qu’il avait pu.

L’étranger, au curieux visage noirci, se tenait alors devant eux.

-« Ah ben, en v’là un qu’à l’air content de son sort ! Tu l’appelles comment petit ?

- Jason, M’sieur.

- Ben ici, ce s’ra L’Joyeux ! Et crois-moi, mon garçon, il en aura jamais assez d’la joie !

- Y sait pas trop courir, M’sieur…

- Courir ! T’inquiètes, fiston, c’est pas c’qu’on va lui demander, ben au contraire ! J’m’appelle l’Etienne et quand tu voudras des nouvelles, tu me demanderas. »

… Et c’était bien lui, Etienne qui venait lui aussi de rejoindre Petit Pierre sur le tronc renversé,  retrouvant les mots exacts de leur rencontre ! A sa vue, Jason frémit, ouvrant large ses naseaux, ce qu’il avait trouvé de mieux pour ressembler à ce sourire de l’homme. Par quelle coïncidence extraordinaire était-il là lui aussi ? Etait-il venu pour le féliciter de son exploit précédent, où enfin, foulée régulière après foulée régulière, il avait pu montrer toute sa puissance, lui qui en avait toujours été incapable ? Peut-être qu’Isabelle l’avait prévenu et qu’il était sorti de ses ténèbres pour venir le voir briller en pleine lumière ? Isabelle, mais où était-elle donc partie ? Pourquoi ce départ précipité et mettre autant de temps à retourner près de lui alors que ses anciens compagnons, un à un, semblaient vouloir remplir l’espace de son regard ?

Etienne se pencha et gratta sa tête d’un geste doux. C’est le premier geste qu’il avait eu pour Jason lorsqu’ils s’étaient retrouvés seuls à la mine, un geste rassurant, un geste de camarade. L’homme avait sorti une tranche de pain de sa chemise qu’il avait partagé équitablement et dont il lui avait tendu une moitié. Ils avaient mangé ainsi, ensemble, sans un mot leur premier repas. Etienne avait été son meneur pendant longtemps mais Jason aurait eu du mal à dire combien, parce qu’au fond de la mine, les saisons n’existaient pas.

On l’avait descendu quelques jours plus tard, après être resté au fond d’une écurie sans lumière. On lui avait d’abord entravé les pieds ensemble, glissé de la paille sous son ventre puis on l’avait hissé à l’aide d’un large filet qui l’avait maintenu serré sur lui-même pour enfin faire basculer son corps au dessus d’un puits noir et froid. La descente avait été longue et son souffle qui résonnait contre les parois humides, son seul guide. Etienne l’avait ensuite mené à travers un dédale obscur vers une écurie souterraine, là où il oublierait l’odeur et la fraîcheur des prés pour ne plus ressentir que la chaleur de la forge pendant l’orage. Cette obscurité, ce souffle brûlant, les bruits étouffés comme autant de violentes ruades dans la terre, Jason se souvenait qu’il en avait frémi de terreur, à moins que ce ne fut à cause de ces courants d’air glacés qui par intermittence, en fonction des galeries qu’il croisait, le surprenaient de leur haleine tranchante.

Tout comme il avait suivi le pas claudiquant du Petit Pierre, Jason apprit à se caler au rythme de la voix d’Etienne quand la silhouette de son compagnon disparaissait dès que ce dernier prenait un peu d’avance. Du calme d’Etienne, Jason avait compris que l’homme n’avait pas peur de tout ce noir qui les mangeait, et que s’il allait ainsi, de son pas régulier, lui aussi pouvait l’accompagner sans craindre tous ces bruits ou ces cris qui parfois courraient le long des parois aveugles, comme autant d’ordres donnés à une armée mystérieuse et invisible dont il faisait désormais partie.

Au pré, il n’avait pas su libérer ses membres pour la course. Ici, il ne le pourrait jamais. Il avait fallu se rendre à cette évidence, et vite, car à ne pas l’accepter, il en serait sans doute devenu fou comme certains de ses frères que l’on remontait à la hâte, ou pire il serait mort d’angoisse au fond de cette tombe dans laquelle on l’avait fait rentrer vivant. Il avait alors décidé que si la lumière ne venait pas jusqu’ici, lui la ferait dans sa tête. Et si l’air pur n’arrivait pas au fond des galeries sombres, il l’imaginerait venir de là-haut, et s’engouffrer à plein dans ses poumons, avec cette odeur d’herbe mouillée et de fleurs sauvages. Cette résilience, si Jason avait été un homme, il l’aurait sans doute exprimé dans ces livres qu’Etienne, parfois, sortait de sa besace et qu’il scrutait à la faible lueur de sa lampe de mineur, lorsqu’il prenait sa pause aux alentours de la mi-journée. Mais Jason, dit L’Joyeux, ne pouvait démontrer sa propre volonté que dans les faits. Alors il s’était efforcé de défier la nuit constante et s’accommoder de l’enfer de l’atmosphère.

Harnaché de lourdes sangles de cuir, il avait appris à baisser la tête pour se protéger des galeries basses, et à trouver l’énergie pour tirer pendant des heures de lourdes berlines remplies de minerai brut. Il avait arrêté très vite de se demander si on l’avait emmené ici pour n’avoir pas su courir là-haut. Jason avait compris que certains souvenirs ne valaient rien à être conservés. Il avait ainsi sélectionné et choisi de garder le meilleur, par dessus tout la mémoire de ces longues promenades au pas avec le Petit Pierre, dont la lente démarche instable due à ce pied qui ressemblait tant à l’un de ses propres sabots, lui permettait aujourd’hui de régler son propre pas, propice à enlever les plus lourdes charges lorsque les mineurs avaient trop rempli les berlines, chacun étant payé selon le poids qu’il extrayait. Il lui était devenu égal de savoir, s’il s’était donné la peine de bien coordonner ses allures pour courir aussi vite que les autres, s’il serait resté là-haut sous la douceur du soleil et la fraîcheur des prés. Jason savait que la réponse à sa question ne changerait plus le cours des choses, préférant porter toute son attention à Etienne dont la présence rassurante et les encouragements, jamais dans la violence, toujours dans le soutien, lui permettaient chaque jour d’accomplir sa tâche.

Encore une fois, il lui était impossible de se souvenir du temps passé à arpenter les entrailles de la terre. On l’avait remonté un dimanche, non pas qu’il sût reconnaître les jours de la semaine, mais parce que c’était toujours celui dont le nom résonnait pour repos. La remontée avait été aussi subite que la descente, l’effroi en moins. On l’avait mené vers l’extérieur avec lenteur. Jason se souvient avoir glissé sur la boue fraîche, les yeux bandés l’empêchant de capter le soleil dont il sentit pourtant la douceur sur son pelage luisant.

En à peine quelques jours, Jason avait repris de sa vigueur et de sa force. On lui avait enlevé le bandeau et malgré la douleur de ses pupilles écarquillées par la lumière vive, Jason s’était senti renaître. C’est là qu’il avait rencontré la frêle silhouette d’Isabelle. C’était elle qui venait chaque jour le bouchonner tout comme Petit Pierre l’avait fait auparavant et qui avait pansé ses paturons, là où, juste au-dessus des sabots, il s’était blessé sans cesse lorsqu’il trébuchait au fond de la mine et qu’il se cognait aux saillies basses des parois ou des rails sur lesquels les trains de berlines circulaient.

Isabelle… enfin revenue, assise elle aussi sur l’arbre couché entre Petit Pierre et Etienne. On aurait dit une famille, sa famille. Isabelle qui ne disait rien et le regardait de ses grands yeux verts. Il avait envie de lui demander de chanter comme elle le faisait, quand elle le soignait. Il aurait aimé entendre à nouveau ces airs d’ailleurs qu’Isabelle modulait dans cette langue aérienne où roulaient les « r », où s’élevaient en trilles les « i » et les « o » comme le faisait l’alouette. C’est elle également lorsque le soir grondait ces curieux orages de feu et de fer qui s’avançaient vers eux, qui venait lui parler à voix basse et lui dire encore et encore que tout irait bien. C’était curieux, vraiment, cette propension chez l’humain à parler sans vouloir jamais entendre. Car Jason n’avait pas peur. Comment le pourrait-il, lui qui avait plongé si loin sous terre dans le tumulte d’une forge en fusion.

C’était ce soir là qu’Etienne était remonté, qu’il avait ouvert l’enclos, et glissé le licol autour de son encolure. C’était ce soir là qu’il avait remis dans les mains d’Isabelle la corde rêche, durcie par la poussière de charbon. C’était ce soir là qu’il avait dit aux deux de partir loin, de fuir le tonnerre qui se rapprochait sans cesse, de ne pas revenir tant que la guerre n’était pas finie. La guerre, le même mot qu’avait employé Petit Pierre et qui semblait effrayer plus que tout ses compagnons.

Ils avaient marché longtemps, toujours de ce pas paisible, un peu lourd. Isabelle s’était endormie sur son dos et il avait continué ainsi, ses yeux perçant la nuit, à suivre le chemin, imaginant sous ses propres pas ceux d’Etienne, les accompagnant du fond de sa galerie.

Au petit matin, fourbu, Jason avait tenté d’alerter Isabelle avant qu’il ne soit trop tard. Les deux hommes se tenaient sur le chemin, un fusil prolongé d’une longue lame pointée vers eux. Ils étaient sales et fatigués, le regard halluciné et la bouche tordue de désespoir. Jason compris que c’est cela qui en faisait tout le danger, ce désespoir qu’il sentit chez les deux hommes et par lequel ils dépasseraient toute limite. Il avait déjà vu ce regard là, une fois, dans la mine, lorsqu’un mouvement de panique avait pris les mineurs lorsque l’un d’eux avait crié : « grisou » ! Il se souvenait de la cavalcade, de la bousculade et de la force d’Etienne qui savait qu’il n’irait pas plus vite, son cheval à la main, mais bien décidé à ne pas l’abandonner.

Mais Etienne n’était pas là. Il n’y avait que lui et la délicate et fragile Isabelle sur son dos, éveillée maintenant mais tremblante. L’un des deux hommes vient se saisir du licol pendant que l’autre tentait d’attraper la jambe de la jeune femme.

- « Laisse toi faire ma jolie, on veut pas d’mal ni à toi ni à ton cheval ».

Si les humains comprenaient peu son langage, lui, Jason, l’entendait parfaitement. Et il n’avait pas besoin du sens des mots. Le ton, les regards, la gestuelle lui suffisaient pour saisir le danger de la situation. C’était donc cela la malveillance, le mal, ce désespoir noir dans lequel parfois l’homme pouvait basculer et se perdre, entrainant avec lui celui qui avait le malheur de croiser son chemin alors.

Jason releva brusquement l’encolure pour faire lâcher l’homme qui, surpris et déstabilisé, glissa à terre sur le dos, envoyant son fusil balader dans un buisson. Puis, Jason fit un pas de côté pour se prémunir du deuxième, arrondissant le dos pour permettre à Isabelle de rester accrochée sur lui.

- « Tout doux mon beau, tout doux… »

Non, il ne serait pas doux et c’est d’un mouvement vif qu’il recula pour se placer face au soldat, le sabot cognant le sol, comme s’il voulait ainsi avertir Etienne du danger. Isabelle, agrippée à sa crinière, se pencha vers lui et, refermant ses jambes sur ses flancs, lui donna l’impulsion du départ. Jason connaissait ce geste, on le lui avait appris quand il était plus jeune. Il savait qu’à partir de là, il devait s’exécuter et partir au galop, le plus vite et le plus loin possible. L’homme à terre tentait de récupérer son fusil dans le buisson d’aubépines dans lequel la crosse s’était fichée. L’autre revenait à la charge, forçant Jason à se déplacer sr le côté, tournant sur lui-même pour qu’il ne puisse attraper les jambes d’Isabelle qui toujours se serraient contre lui par à coups, dans l’espoir de le voir partir enfin.

Jason savait qu’il lui fallait fuir, se regrouper sur lui-même pour mieux s’élancer, s’échapper des griffes de ces deux êtres que le désespoir avait placés devant leur route. La danse devait finir.

Jason appuya sur ses postérieurs et s’élança enfin. On aurait dit alors l’ébauche d’une sculpture se dégageant de son socle de marbre. La puissance qu’il mit dans son départ failli presque faire tomber Isabelle qui enlaça aussitôt son encolure, ses mains accrochées à la longue crinière.

Les sabots retombèrent lourdement au sol puis se soulevèrent à nouveau. Jason concentra toute son énergie sur son allure pour la rendre la plus régulière possible et ne pas ainsi éjecter sa cavalière dans des soubresauts incohérents. Un pas, puis un autre, puis un troisième, le souffle rythmant sa course, chaque battement de son cœur accompagnant le martèlement de ses sabots. Il avait alors quitté le chemin pour prendre à travers champs, là où les hommes ne pouvaient le suivre, tant la terre collait et vous emprisonnait les pieds dans de lourdes chapes, même s’il était déjà loin, même si les hommes ne pouvaient déjà plus rien faire face à la puissance de sa course.

Isabelle était toujours couchée sur lui, l’enserrant de ses bras, de ses jambes. C’est à ce moment là qu’il avait commencé à fermer les yeux. Pour mieux ressentir le vent et la joie de son corps qui volait au-dessus des sillons.

C’est à ce moment là qu’il avait entendu venir le grondement de la rumeur de la foule. C’est à ce moment là qu’il avait rouvert les yeux, et qu’il les avait vus, tous, debout dans les tribunes, applaudissant à tout rompre son exploit. Un à un il avait dépassé les autres concurrents. Il les avait tous reconnu et salué au passage. Tous ces poulains qui, au pré, l’avait toujours défié et qu’il distanciait maintenant dans la facilité d’un galop fluide et puissant. L’un après l’autre il s’en éloignait, les laissant loin derrière lui.

Il n’y avait plus de fatigue, plus de peur, plus d’attente, plus de marche au pas mais bien une marche triomphale, un galop d’honneur, une victoire indiscutable.

Il n’y avait plus de douleur, et si son souffle s’épuisait, gâché par trop d’années de poussières et de ténèbres humides, rien ne lui enlèverait son triomphe, sa consécration, cet exploit dont il ne s’était jamais cru capable. C’est ainsi qu’il avait passé avec sa cavalière le poteau magique, ce Graal enfin atteint, dépassé, transcendé dans la clameur d’une foule surexcitée.

Jason écarta une dernière fois les naseaux dans ce sourire si particulier qui n’appartenait qu’à lui et qu’enfin ses amis semblèrent comprendre et que chacun lui renvoya avec douceur. Derrière eux, un morceau de ciel bleu et rouge inondait la plaine matinale.

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