Je retournerai à Battaya

umberto-k

« Mais quand il eut de nouveau revu le visage de ce monde, goûté l'eau et le soleil, les pierres chaudes et la mer, il ne voulut plus retourner dans les ombres infernales.»

             (A. Camus, Le Mythe de Sisyphe.)

Le froid me cogne aux tripes, me fouette les joues et m'engourdit les doigts, me perce les pieds, me griffe le crâne, me pique la barbe et me mord les lèvres. Dire que j'étais parti dans la pensée de fuire la Grosse Grisaille de la Grande Ville et de m'épanouir la chlorophylle sous un soleil de bon aloi ! J'étais servi. Saloperie de fouaillement qui nous crachait à la gueule depuis le début du jour.

Heureusement, il y avait les livres qui ne quittaient jamais ma tête, tous mes compagnons de route, du stoïcisme en encre, de la hargne faite Verbe qui me berçait et me faisait tenir même dans ces chierries de température polaire, cette neige et ce vent, toujours ce vent.

Heureusement, il y avait Arco, le pote Arco, animé par la gniac en dépit de ses désespérances passagères que je percevais dans ses yeux gelés au milieu de ses emmitouflures. Des yeux fatigués, mais des yeux qui tenaient bon, comme les miens. Quatre yeux dans la nuit glaciale qui se relayaient, s'équipaient en cordée de pensées et tenaient bon malgré tout.  

                                                                                                                                             ***

Avec Arco, nous cherchions Battaya. L'envie l'avait pris, d'abord lui. Moi je trempais mon ennui d'Hiver dans la Grande Ville en me couvant gentiment une bonne petite dépression : je poussais mes lignes de codes pour une banque et, quand j'avais du temps libre, errais sur facebook, boîte mail, séries, rafraîchissement de Facebook (F5), boîte mail Facebook mail sms ? Facebook F5 Facebook ? F5 F5 : rien de nouveau sous les nuages de la Ville. Alors quand j'ai eu fini mon stage, avec Arco, nous sommes partis pour Battaya, dans le Sud ; nous sommes partis, avec nos baudards et nos chaussons, pour le Soleil, la chaleur et la bonne pierre. Tracer la route, marcher tout droit, grimper, se poser et puis rentrer.

Et c'est ainsi que nous nous retrouvions dans une tempête de neige à chercher un hôtel ouvert, à une heure du matin, au beau milieu d'une ville fantôme à 1500 m d'altitude. Ce que nous étions malins.

                                                                                                                                             ***

Au milieu du blizzard, nous voyons un homme venir vers nous qui nous salue, nous réveille un hôtelier et puis s'en va. Nous n'en revenons pas, mais ne faisons qu'apprécier la chaleur retrouvée. Une demi-galette de semoule trempée dans de l'huile d'olive puis dans du thé au romarin constitue notre festin du soir et deux lit grinçant coincés dans 6m² la suite de notre palace : délice des délices, luxe indicible.

Le lendemain, la tempête s'est calmée, nous retombons sur l'homme de la veille : Abderahmane est vendeur de fossile, de pierres semi-précieuses, de tout ce qui se trouve dans les rochers arides de ces montagnes désertes. Tous les hommes de cette ville perdue ont cette profession. Tous sont en recherche de quelques cailloux revenant du fond des âges pour les vendre à qui veut. Les bus pour quitter la ville sont pleins, mais Abderahmane nous met dans le van d'une famille zélandaise en voyage. Nous lui achetons l'un de ces fossiles pour le remercier. Avant de partir, il me désigne mes chaussons d'escalade et me demande de les lui donner pour sa fille. Je lui explique que les chaussons d'escalade ne sont pas fait pour marcher, qu'ils feraient mal aux pieds de sa fille. Il ne veut pas comprendre. Alors que le van démarre, coupable, je l'entends encore me réclamer mes chaussons déformés pour les pieds nus de sa fille.

Avec nos nouveaux amis Zélandais, nous redescendons un peu, franchissons un col, retrouvons le bleu du ciel et arrivons aux marches de Battaya : oasis florissante au milieu de montagnes rouges et nues.

                                                                                                                                             ***

Là, ce n'était que roses, dattiers, amandiers et cultures en terrasse. Nous y avons oublié la neige et la pluie, les nuages et le vent, les recherches de cailloux ou les lignes de code de la Grande Ville.

Là, j'ai escaladé la roche, je m'y suis tenu debout et, l'espace d'un instant, libre. Mes sens se sont ouverts, mon nez a humé mille senteurs végétales ; mon oreille a joui du chant des cascades et des oiseaux ; la chaleur du monde a adouci ma peau ; l'air même était autre, paisible et enveloppant.

                                                                                                                                             ***

Nous sommes rentrés. Dans la Grande Ville, je dois à nouveau pousser mes lignes de code.

Qu'importe. J'ai revu le visage de ce monde, goûté l'eau et le soleil, les pierres chaudes et la mer.

Bientôt je repartirai, me dis-je. Pour sûr.

Je retournerai à Battaya.

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