La baby-sitter

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La baby-sitter

  En 1969, l’année du premier homme sur la lune, le rêve américain ne s’illustra aucunement, pour les habitants de la Résidence des Arums, dans les images fabuleuses de la conquête spatiale et les exploits de la mission Apollo 13. Il prit plus modestement les apparences de Jane, la baby-sitter des Capdeville.

  Après la classe, la plupart des enfants de la Résidence étaient gardés par leurs bonnes, de robustes femmes de peine espagnoles ou portugaises  recrutées dans la ville basse. Entre le ménage, la lessive et les courses, elles donnaient à goûter aux petits et les emmenaient dépenser leur trop plein d’énergie sur les aires de jeu. Assises sur leur banc, elles échangeaient des potins en tricotant, ne s’interrompant que pour lancer sur la marmaille déchainée des menaces de taloches que leur lourd accent privait de toute efficacité.

  Seuls Christophe et Baptiste, les petits jumeaux des Capdeville, avaient depuis peu à domicile une baby-sitter.

  Monsieur Capdeville, ingénieur en informatique, le plus gros salaire de la  Résidence, avait en effet rapporté de son dernier voyage aux Etats-Unis, outre une vrombissante panoplie de gadgets électroménagers qui valut à son épouse, à parts égales, l’admiration et la jalousie de ses amies, le projet de donner à ses enfants une authentique baby-sitter, comme on en voyait dans les foyers américains aisés, ou plutôt dans les fascinants reflets qu’en donnaient ici-bas les feuilletons télévisés. Madame accueillit avec enthousiasme cette idée, qui s’incarna cet automne là sous les traits agréables, bien qu’un peu communs, et dans la rayonnante blondeur de Jane, une étudiante de Chicago embauchée au pair afin de  familiariser les deux petits diables à l’anglais, et de parfaire son propre apprentissage linguistique.

   Jane arriva dans cette société étroite et confinée auréolée des prestiges de l’Amérique, cet univers idéal qui rassemblait l’inventaire complet de la vie moderne sous l’enseigne de la vitesse, du gigantisme et de la prospérité. Toutefois, aux yeux de la plupart des habitants des Arums, cette mythologie hygiénique et automatisée  était vouée à demeurer à jamais l’apanage du Nouveau Monde. Loin d’anticiper le mode de vie promis aux citoyens de la vieille Europe, elle n’était qu’une scintillante fantasmagorie échappée des écrans de cinéma et des pages de magazine. Une légende qui avait aussi son envers, sombre et inquiétant, plaidaient les plus âgés. Ils évoquaient une autre Amérique, tout aussi irréelle, où régnaient la corruption des mœurs, la brutalité de l’argent, la loi du plus fort. Jane apparut donc aux yeux du plus grand nombre comme l’envoyée surnaturelle d’un monde d’illusion, comme une créature de science-fiction débarquée d’une planète nouvellement découverte, aussi luxuriante que potentiellement hostile. La jeune fille intimidait chacun à raison de son étrangeté radicale. On persistait à voir dans son aisance souriante, dans sa facilité à lier conversation en vous regardant droit dans les yeux, une manière d’être éminemment « américaine », qualificatif qui emportait un jugement défavorable à l’encontre de cette familiarité un peu vulgaire, ignorant les ménagements et les embarras du vrai savoir-vivre.

   Les jeunes faisaient exception, qui subissaient pleinement la fascination du grand rêve américain et tentaient d’en décalquer les couleurs  radieuses dans leur langage et leur mode de vie. Ils n’étaient pas dupes de leurs gauches imitations, et espéraient simplement que Jane regarderait avec indulgence leur existence si primitive, dépourvue qu’elle était des robots perfectionnés et clignotants qui, dans son pays, accomplissaient les tâches les plus humbles dans un chuintement. Ils s’étonnaient même de la voir s’arrêter, quand le feu passait au vert, devant un cortège brinquebalant d’automobiles ridiculement petites, qui devaient lui sembler des carrioles moyenâgeuses, des boîtes à sardines montées sur roues. Lorsqu’ils la croisaient dans les boutiques lilliputiennes et pauvrement approvisionnées du voisinage, ou sur la place principale saturée de cris et d’odeurs les jours de marché, les plus audacieux tentaient de se distinguer à ses yeux en manifestant par des gestes et des mimiques ironiques qu’ils n’étaient pas dupe de la rusticité environnante. Quant à la peuplade arriérée du quartier Saint-Jean,  après avoir tenté de dissimuler à Jane sa présence aux marges de la Résidence, on lui présenta la tourbe de vices et de misère où elle croupissait comme une survivance historique, à l’image des réserves d’Indiens dégénérés enclavées dans le territoire de l’Union. « Il nous a juste manqué un John Ford pour faire notre fortune et notre gloire», remarqua avec esprit le jeune docteur Caron lors du dîner chez les Capdeville pendant lequel lui fut présenté la jeune déesse. On rit. Jane rit à l’unisson (elle riait toujours) mais sans comprendre le sel de la répartie.

  Cet aveu de retard moral et matériel coûtait néanmoins aux membres les plus traditionnalistes de la copropriété, qui sans quitter leur posture d’humilité transie devant cette pimpante ambassadrice de la modernité, attendaient l’occasion d’une revanche. La vieille Europe, solidement campée sur des siècles  de tradition, riche de ses valeurs et de ses principes, n’avait-elle pas de quoi en remontrer à la civilisation matérielle et mercantile qui leur avait envoyé cette petite effrontée ?

  Les Capdeville, quant à eux, rayonnaient. Ce couple adepte de la modernité transatlantique, qui depuis toujours se faisait appeler Mum and Dad par ses enfants, qui en précurseur s’était équipé des dernières merveilles technologiques, parmi lesquelles un modèle géant de télévision en couleur où les images dansaient en polychromies aveuglantes, ne se lassait pas de sa dernière conquête. Après avoir depuis longtemps adopté, du breakfast au lunch et du lunch au dinner les traits les plus saillants de l’american way of life, ils avaient enfin trouvé en Jane, baby-sitter conforme aux canons du genre, blonde, saine, enjouée, une sorte de sceau authentifiant leur réussite sociale, celle-ci ne pouvant recevoir sa consécration et sa lumière que du nouveau monde.

  Jane aurait pu souffrir des réactions que sa présence provoquait autour d’elle, de ce mélange de sentiments où entraient la fascination, l’humiliation et le désir de restaurer l’honneur collectif.  Mais en sa simplicité de jeune fille de l’Amérique suburbaine, élevée depuis l’enfance dans l’uniformité rassurante et optimiste des classes moyennes, elle n’en avait  pas la moindre conscience. Elle s’enchantait de ce nouveau mode de vie, si proche de la nature (elle n’avait jamais vu de vaches ni de poules auparavant, du moins telles que Dieu les avait créées, elle n’en connaissait jusqu’alors que les découpes sanguinolentes sous le cellophane des supermarchés ). Elle souriait à chacun, sans soupçonner que ce perpétuel ravissement pouvait passer, aux yeux des moins bien disposés à son égard, pour une sorte de condescendance ironique. Quant aux deux insupportables jumeaux, elle s’en occupait comme une grande sœur indulgente, leur passant tous leurs caprices à la condition qu’ils les expriment en anglais. Seules, les fautes de syntaxe ou de prononciation des deux enfants gâtés pouvaient faire naître chez elle un simulacre de sévérité.

  L’été arriva. Jane, dont la garde-robe semblait jusqu’ici se limiter à une séquence monotone de vêtements forts discrets, où dominaient d’assez tristes pantalons aux teintes pastels, avec leurs sages chemisiers assortis, se mit du dès les premières chaleurs à arborer des tenues qui produisirent un puissant effet sur le voisinage. Ce fut soudain l’éclat d’un minishort rouge vif qui dévoila des cuisses fuselées ; puis la surprise d’un bustier qui fit s’épanouir et rayonner deux épaules magnifiques ; il y eut ensuite la corolle d’une jupe vert pomme, si courte que le scandale premier du minishort en fut oublié ; ces premiers émois se perdirent à leur tour dans le précipice d’un décolleté si vertigineux que la tête en tourna à chacun ; un matin radieux,  le claquement clair de sandales à haut talon fit se retourner les pères de famille, aussitôt récompensés d’un sourire enchanteur, enveloppant un  « hello! » délicieusement modulé. On racontait qu’à la piscine, où elle avait conduit les enfants pour la première fois tel jeudi, Jane s’était exhibée dans un minuscule maillot deux pièces « qui ne cachait rien de ses charmes », pour reprendre l’expression outragée d’une commère. Chacun se rendit à l’évidence : Jane était une splendide jeune fille rayonnant dans l’azur de l’été, et plus  seulement une frigide et impersonnelle baby-sitter américaine, cette abstraction de modernité inventée par les Capdeville pour manifester leur statut social et satisfaire leur snobisme. Pas plus qu’elle n’avait perçu la cristallisation autour d’elle de la jalousie et du ressentiment, Jane ne se rendit compte qu’on la regardait autrement depuis sa gracieuse métamorphose estivale. Elle était bien entendu consciente de ses charmes, du regard que les hommes et les jeunes gens portaient sur elle, mais de la façon simple et sans malice dont une jolie jeune fille américaine envisageait ces années-là le sex-appeal : la faculté d’accorder son apparence aux images idéales répandues par la télévision et les magazines, un don précieux dont l’usage ne pouvait lui être ni contesté ni mesuré, à condition qu’elle le répandît généreusement autour d’elle, et qu’elle n’en fît pas un atout dans les jeux de la séduction. Jane n’en avait pas même l’idée. Loin d’être des instruments de provocation ou de tentation, ses tenues légères et pimpantes manifestaient, en toute innocence, son aspiration à coïncider avec les stéréotypes de la jolie fille d’à-côté en vigueur dans son milieu d’origine.  Sa coquetterie était au service d’un pur désir de conformité sociale. Elle ne mesurait pas, en sa naïveté, que les mœurs de son pays n’avaient pas cours dans cette France provinciale des années 60 qui n’affectait de résister aux assauts de la modernité que pour mieux se laisser fasciner et piéger par elle.  Ici, toute exception ou tout écart, par excès ou par défaut, et qu’il s’agît d’apparence physique, de façon d’être ou de train de vie, était jugé comme une infraction à la morale s’il n’était pas légitimé par quelque principe supérieur. Pour les gardiennes de l’ordre et de la tradition qui avaient depuis le premier jour recherché les moyens d’abattre la jeune fille, l’heure de la revanche et de l’offensive sonna : elles dénoncèrent Jane comme une tentatrice, une séductrice sans pudeur échappée d’un écran de cinéma pour corrompre les hommes. Ainsi, Jane s’était-elle toujours montrée très « nature », dans ses manières directes et souriantes : maintenant dévoilée aux yeux de tous, ou paradant sous des atours proprement lucifériens, cette nature avouait son essence pécheresse. Jane incarnait l’Amérique du vice et de la sexualité débridée, venue dévergonder l’honnête société de la Résidence. Les vrais coupables étaient les Capdeville. Ces parvenus allaient voir déferler sur eux le flot de la jalousie et du ressentiment, longtemps retenu par les digues d’un respect obligé : l’Informatique régnait alors et ses grands-prêtres étaient révérés comme les intercesseurs d’un monde meilleur.

  Il arriva bientôt que par inadvertance, Jane offrit à ces commères aigries l’occasion qu’elles attendaient. Elle commença un flirt avec le fils Caparos, un grand dadais romantique de dix sept ans rencontré sur l’aire de jeu où il gardait parfois son jeune frère, et qui se consumait d’une passion muette et rougissante pour  la jeune Américaine. Celle-ci, dans sa générosité extravertie, mit un terme aux affres du godiche en lui proposant un rendez-vous pendant une de ses après-midi de liberté. On ne sait trop jusqu’où les choses allèrent entre eux. Il semble que ce premier rendez-vous fut suivi de plusieurs autres, au cours desquels le jeune Caparos initia  Jane aux mystères de la grotte, ce lieu de réunion secret des adolescents de la Résidence. Elle perçut l’importance que ce privilège revêtait aux yeux de son soupirant, et l’en récompensa, toujours mue par son tempérament généreux auquel se mêlait une curiosité amusée pour les compétences du jeune Don Juan, par des faveurs aussi précises qu’incomplètes qui achevèrent de lui faire perdre la tête. S’inquiétant de cette ferveur qui dégénérait en déclarations balbutiantes, et consternée par la balourdise de son cavalier, elle lui déclara peu après avec franchise qu’ils devraient désormais rester bons amis (« You see, just good friends »), lui enjoignant d’aller porter ses feux ailleurs. Le pauvre garçon, fou de désespoir, avala le contenu de la pharmacopée familiale et fut hospitalisé pendant quelques jours. Dans le scandale qui survint, et qui déchaîna les passions de la Résidence, la pauvre Jane, convoquée, pressée de questions, ne put que répéter à travers ses sanglots : « But it was just a date !». Elle entendait par là un flirt sans importance, comprenant un ensemble de pratiques sexuelles inabouties, codifiées selon un rituel canonique bien connu de tous les jeunes américains, mais dont le moindre échantillon valait ici, pour le jeune Caparos et ses confrères en niaiserie, promesse d’amour éternel dans la fusion éperdue des cœurs et des corps. Une fois ces aveux recueillis, le même verdict fut rendu dans tous les foyers : Jane, la baby-sitter corruptrice, devait quitter la Résidence sans délai.

Ce fut chose faite la semaine suivante, lorsqu’elle prit la fuite avec M. Capdeville.

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