La femme cachée

linna

Nouvelle inspirée de "Femme se coiffant" de Félix Vallotton.

Je ne sais que revêtir. J’ouvre les placards, je sors des robes, les essaye puis les enlève. Les tenues sont jetées les unes après les autres sur le fauteuil. J’opte finalement pour une toilette claire, raffinée mais discrète. Je ne sais pas ce que je devrais porter en une telle circonstance. C’est un grand jour, et pourtant, je m’apprête à me faire toute petite devant les écrivains du cercle aux côtés de mon mari.

Sur le dessus de la cheminée de marbre, le cadran de l’horloge affiche 14 heures sonnantes. Je suis en retard. Monsieur Willy n’aime pas attendre, surtout un jour comme celui-là. Et moi, je n’en finis pas d’arranger mes cheveux devant la glace. Mes mains tremblent et j’ai l’estomac serré. Quelqu’un frappe à la porte, c’est lui. Je m’affaire et me presse, j’annonce que je serai prête d’ici une minute. Face à la coiffeuse, dans le miroir, je croise mon regard. Mon corps se fige et mes yeux interrogent soudain mon double. Suis-je obligée de laisser tous ces lecteurs aguerris échanger sur mes souvenirs d’enfance, sans montrer la moindre émotion ou réaction ? Je ne suis plus si sûre de supporter que le succès de ma plume soit attribué à mon mari. Une femme ne peut-elle donc être qu’une épouse ? J’ai soudain envie de tout envoyer valser, de déchirer cette robe trop engoncée, de saccager ma coiffure, de quitter cet appartement que je déteste tant et toute la vie rangée qui va avec. Un jour, peut-être, je serai libre, et je signerai mes livres de mon propre nom, Colette.

Un nouveau coup se fait entendre contre la porte. « Êtes-vous prête, ma douce ? » murmure mon époux charmeur de l’autre côté de la porte. Je sais que cette douceur mielleuse ne m’est pas réservée, et pourtant elle m’apaise chaque fois. Je repose mon peigne et cours le rejoindre en hâte.

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