La fille du dimanche

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Un dimanche matin comme tous les autres, surgit une fille. Longues jambes moulées dans un collant opaque, noir opaque, des jambes dont on pourrait aisément dessiner l’ombre tant elles s’étirent, tant elles s’allongent pour s’extirper de la bouche de métro. Tandis qu’elle regagne son domicile, elle se sent honteuse. Pourquoi au juste ?  Elle ne sait pas. D’avoir découché ? De porter sa robe du samedi soir un dimanche matin ? Elle se sent tellement apprêtée à l’extérieur mais tellement dépouillée à l’intérieur.
La porte se referme derrière elle, il faut qu’elle mange, il faut qu’elle enlève tous ses vêtements. Il faut qu’elle prenne une douche. Elle a tellement mal au ventre.
Quelques heures auparavant.
Dans la cour de l’immeuble, rue de la Fontaine au Roi, on entend « Police ! ». Des hommes cognent brutalement sur une porte. Pas un bruit en guise de réponse, personne, personne ne vient leur ouvrir. Au premier étage, la fenêtre est grande ouverte, la fenêtre est toujours grande ouverte. Dès qu’on la referme, on sent l’odeur de tous les anciens locataires, on sent l’odeur d’un vécu, on se sent crasseux. Corps nu enroulé d’un plaid terre de sienne, un homme à la chevelure brune, prépare le café. Des boucles descendent le long de sa nuque, corps sec et nerveux, visage presque impassible, il parle à une fille assise en face de lui. Un bar les sépare et installe entre eux une distance émotionnelle. De toute façon, ils n’ont jamais vraiment été proches. On sent la fille mal à l’aise, elle n’est pas chez elle. Il ne lui fait pas sentir qu’elle peut se sentir chez elle. A quoi bon parler, se dit-elle, il n’y a plus grand-chose à dire. Elle ne ferait que mettre à mal le long monologue dans lequel il s’est engagé. Elle sait que ses remarques seraient comme autant de bouteilles jetées à la mer. Elle sait qu’elle ne ferait qu’user un peu de salive. A quoi bon user sa salive ? Alors, elle badigeonne son pain beurré de confiture, elle déglutit son petit-déjeuner avec toute la peine du monde. Elle n’a pas faim, elle n’a pas soif. Elle se surprend à imaginer qu’il y a quelques heures, cet homme était en elle. Il ne parlait pas, il gémissait. Et quand ce fut fini, il s’échouait sur elle. A ce moment, elle enroulait autour de ses doigts, ses boucles brunes. Ses boucles brunes épousaient si bien la forme de son doigt. C’est comme si, elles avaient trouvé en ce doigt leur maître. La première venait s’y enrouler, puis la deuxième, puis l’ensemble de sa chevelure. Sa chevelure était docile, sa chevelure était douce, sa chevelure était comme le monde, elle tournait autour d’un seul et même soleil, le doigt de cette fille. Il était difficile de savoir qui des deux, du doigt ou de la chevelure, faisait tourner l’autre…
Pour la fille, ce geste était pétri de tendresse. Elle aimait mieux faire ce geste que dire des mots qui auraient sonné faux. Des mots convenus, des mots qu’elle avait déjà dit. Elle préférait ne rien dire plutôt que dire ce qu’elle ne pensait pas.
Il s’était redressé, il avait dégagé sa tête et par la même occasion, l’amas de boucles avait quitté le doigt. Pourtant, elles n’avaient pas repris leur place initiale, elles ne s’étaient pas éparpillées autour de son visage, elles étaient restées groupées autour de la part d’invisible qui restait du doigt. D’un geste, il essaya de les défaire, de les absoudre de leur asservissement. Il s’agaçait que ses cheveux se soient emmêlés (alors que leur agencement frôlait la perfection), il ne comprit pas comment ils avaient pu former cette espèce de boule informe. « C’est moi qui ai joué avec… Tu ne t’en souviens pas ? » dit la fille. Il ne s’en souvenait pas. Avait été vraiment là ? Avait-il pensé à autre chose qu’à sa seule jouissance ?
Cette seule remarquée avait suffit à rendre Tania absente des lieux, elle replongeait dans les méandres de sa pensée. Elle était seule depuis peu, elle était seule pour un bien, car elle avait réussi à restaurer sa confiance en elle. A présent, elle croyait pouvoir dire qu’elle s’aimait, qu’elle réussissait à s’aimer. Mais ce n’était pas suffisant.  
Cet homme ne l’aimait pas. Il ne lui permettait pas de jouir de l’instant présent. 

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