La gargouille

le-hareng

"We write to taste life twice, in the moment and in retrospect." - Anaïs Nin

Quand il se réveilla - le bruit des portes claquées au bout du couloir -, elle disparut. Elle avait hanté sa nuit, couchée nue sur le plancher. Là, de biais, sous ses yeux, elle ouvrait et fermait les jambes. Elle ouvrait et fermait ses jambes repliées, chantant sans cesse à tue tête Il y a dans la peau des femmes un grain de fantaisie.


Hier aussi, la fille et ses poses lascives l’avaient tourmenté : il n’y avait que son visage qu’il n’avait vu. Pourquoi était-il à ce point énervé ? Était ce, dans sa cellule, la tiédeur de cette première journée de printemps ? Ou dehors, le ciel si bleu, si calme! si douloureux ? Ou, vue derrière les barreaux de la fenêtre, la courbure de la tour et la meurtrière, comme un ventre fendu ? Ou plutôt la gargouille qui, dehors, au-dessus de lui étendu sur sa paillasse, le narguait, depuis tant de mois, lui reflétant son image ? Peu importe, c’est à la gargouille qu'au coucher du soleil, il hurla des mots obscènes.

Aujourd’hui, par bonheur, le désir s’apaiserait : le gardien ouvrirait bientôt le judas. Comme chaque semaine, une fois le loquet refermé, il trouverait sur le sol la minuscule boulette de papier. La fille hantant ses nuits se calmerait aussitôt et la gargouille cesserait ses moqueries.


C’était sa sœur qui avait imaginé le stratagème. Elle redoutait que la solitude et l’inactivité ne le rendent fou. Le dimanche soir, dans un bar, elle rencontrait donc un des gardiens et ils procédaient à l’échange : elle arrachait devant lui un feuillet de son bloc de papier bible ; le maton vérifiait qu’il était vierge, le rangeait dans son portefeuille et en retirait un autre, chiffonné: celui de la semaine écoulée, tout couvert de l’écriture petite et serrée du séquestré. L’échange, elle le lui payait d’un repas ou d’une bonne bouteille. Un feuillet vierge à l’aller, un feuillet écrit au retour. Mais pas question de politique ou de détails sur la vie du captif : le gardien refusait tout risque. Il disait en avoir pris assez, la première fois, en faisant passer un bout de crayon. C’est vrai, c’est vrai, elle avait été alors généreuse.


Déplier la boulette de papier, là sur sa paillasse, le lisser de la pulpe de l’index, le humer étaient un moment heureux. Un jour, le feuillet était tombé sur le sol. La poussière avait alors révélé deux lettres tracées avec une pointe ou une plume sans encre. Il déchiffra ensuite d’autres lettres. Elles composaient un mot. Sans doute muscade. Un mot unique, écrit petit. Muscade ? Comme dans Passez muscade ? Que voulait donc lui dire sa sœur? Était-elle lasse de ses divagations ? Tout en évitant un incident avec le gardien, voulait-elle lui imposer un sujet d’écriture ?

Il avait réfléchi, puis décidé d’imaginer et d’écrire une histoire autour du mot secret. Il découvrit ainsi que la contrainte libérait son imagination. Elle lui évitait de tourner en rond. La semaine suivante, c'est tout excité qu'il décrypta le mot forêt. Forêt précédé de trois traits. Signifiaient-ils que son histoire de muscade avait été appréciée ?


Aujourd’hui, après l’avoir déplié, lissé et saupoudré d’un peu de poussière, il tint le papier bible à bras tendus, en écran à la fenêtre. Quel était le mot de la semaine ? La gargouille occultée, potager apparut. Potager. Il sourit de plaisir, se dirigea vers le fond de sa cellule et, à genoux, ôta le caillou qui, entre deux pierres du mur, dissimulait la fente où il cachait son crayon. Il y enroula le feuillet et remit le tout en place.

Quand il se recoucha, le mot commençait à faire son effet. Il le goûta d’abord, le prononça à voix haute, le chantonna en savourant voyelles et consonnes. Il en chercha des synonymes, des mots de sens contraires et des mots apparentés. Il s’interrogea sur son étymologie et fouilla sa mémoire : où et quand avait-il lu ou entendu des phrases avec potager ?  Enfin, il en mélangea les syllabes puis les lettres pour donner naissance, à voix haute, à de nouveaux mots.


Se gorger du suc du mot le libéra, la matinée entière, du ventre, de la fille de la nuit et de la gargouille en miroir. Apaisé, il s’attela à inventer l’histoire à écrire. Elle devait être dense et courte pour tenir sur le feuillet. Et survint bientôt ce qui était survenu les autres fois : aujourd’hui mouette, la semaine passée faucon, une autre fois geai, son esprit s’évada par la fenêtre et les barreaux. Il se percha un moment sur le dos de la gargouille et regarda à gauche les toits d’ardoise et les cheminées rouge orange de cette ville de garnison. Il en écouta le brouhaha, se régala des odeurs de friture. Il observa à droite le canal bordé de peupliers où chantait sans doute un vent léger. Il admira la houle des champs de houblon, les bosquets vert tendre et, au loin, une voie de chemin de fer et l’Océan. Il décida que le potager de la maison du chef de gare de la cité balnéaire serait le lieu de son histoire. Il s’y envola à tire-d’aile. Il y passa l’après-midi entière avec son grand-père l’emmenant bambin ramasser les pommes de terre, inspecter les salades et en écarter les limaces. Il y retrouva sa compagne, accroupie au milieu de ses fraisiers. Goûte ! Elle sont si sucrées.


Au coucher du soleil, à l’heure grise, les hurlements et les pleurs au fond du couloir le rejetèrent comme d’habitude au fond de sa cellule. Pour calmer sa peur, il s’attela à la construction des premières phrases de son histoire. Il en mémorisa deux qui lui semblaient bien balancées. Quand il les aurait toutes, dans trois ou quatre jours, il les recopierait avec soin sur le feuillet de papier bible.

Alors, il s’endormit enfin, confiant à Dieu sa sœur qui, d’un mot d'un seul, l’avait éloigné de ses monstres, du ventre, de la fente et de la gargouille.  Il la remercia de voyager ainsi bien loin, comme un bohémien, Par la Nature, — heureux comme avec une femme.




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En italiques, contrepèterie d’un poète belge cité par Lacan ; vers de Verlaine et Rimbaud


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