La lettre

Elsa Saint Hilaire

La lettre

 

Abel en avait gros sur la patate. Encore un Noël qu’il passerait seul dans cet appartement trop grand pour un vieil homme veuf et dont la seule descendance lui avait tourné le dos une dizaine d’années plus tôt. Son petit-fils, qu’il n’avait vu qu’une fois, le jour où sa fille, murée dans un silence tellement éloquent, était revenue à son domicile reprendre quelques affaires, n’avait d’autre existence que cette image gravée dans sa mémoire : celle d’un bébé potelé, dodu à croquer, les yeux ronds et noirs comme deux boutons de bottines, riant aux éclats lorsqu’il s’était penché pour l’embrasser. Et tous les ans, à l’époque où chacun pense à gâter ses proches, il se sentait triplement veuf ; veuf et coupable.

 

La solution était pourtant simple : renouer le contact, bien sûr, tacler l’orgueil, gommer à tout jamais les mots assassins et prendre l’initiative…

Quel autre moyen pour savoir ce que ce bébé, devenu un enfant de dix ans, pouvait souhaiter ? Abel était parfaitement ignorant des désirs des enfants de la génération de son petit-fils. Il vivait en quasi-autarcie dans un monde d’adultes, éloigné de leurs jeux, des tocades passagères de ces pré-pubères, de leurs centres d’intérêt, de leurs goûts les plus secrets. Le peu qu’il en savait lui était distillé par son poste de télévision et par les journaux qu’il lisait. Que pouvait donc bien souhaiter le garçonnet ? Le meilleur moyen de le savoir était de lui poser directement la question. Il tournait en rond… Quelques cartes d’anniversaires, quelques coups de téléphone qui terminaient sur un répondeur, une ou deux lettres qui étaient restées sans réponse, résumaient une décennie de relations avec sa fille. Les mille-feuilles de la rancœur avaient l’épaisseur d’un mur de béton. Il suffisait pourtant d’essayer, annuelle ritournelle, qui finissait dans la poubelle des rêves avortés. Ses années étaient comptées, qu’avait-il à perdre ?

 

Il sortit un bloc de papier à lettres, un stylo Waterman, s’installa confortablement à son bureau et ébaucha le début d’une missive. S’il n’eut aucune difficulté pour inscrire la date, sa main se figea dès l’en-tête.

 

« Mon cher petit » faisait un peu condescendant. Il froissa la feuille et en prit une autre. « Cher sylvain... » Vraiment trop solennel et impersonnel. La seconde feuille alla rejoindre la première au fond du panier. « Mon cher petit Sylvain… » Voilà qui sonnait juste.

 

Il resta de longues minutes, la plume au ciel, hésita, puis ses doigts coururent sur le papier avec fébrilité. Au fur et à mesure qu’il écrivait, une envie irrésistible de tenir cet enfant dans les bras le submergea. Au terme de deux longues pages, il signa « Ton grand-père » Il hésita, voulut rajouter « qui t’aime », mais le stylo resta immobile. Comment, après un aussi long silence, pouvait-il déverser sur cet enfant ignoré un amour si encombrant ? Il se relut et constata que tout ce qu’il avait écrit tournait autour de son sentiment de manque, de la honte, du regret de ne pas avoir été plus présent, plus inquiet de ce que Sylvain devenait. Abel parlait de lui. Et même sous les questions qu’il adressait à son petit-fils, c’était encore sur lui-même qu’il s’apitoyait. Il se saisit de la feuille, la déchira et la jeta dans le panier. Qu’il lui était difficile de trouver la manière simple et juste qui donnerait au minot l’envie de le connaître !

 

Il pensa alors à son propre grand-père, aux parties de pêche à la ligne sur les rives de la Louve, la rivière qui longeait le jardin maraîcher de ses grands-parents. Il le revit la main sur le cœur, la tête bravant le plafond de leur humble demeure, la voix emplie de trémolos, déclamer le discours que Jaurès prononça cinq jours avant son assassinat. Il se remémora la matinée où ils délivrèrent ensemble près du champ du père Bernard un jeune renardeau pris dans un piège à collets et à arrêtoirs. Surgirent aussi de sa mémoire, les mille et une inventions d’Emile pour lui faire avaler la cuillère d’huile de foie de morue censée lui apporter force et croissance, les ruses grosses comme des ficelles pour piquer les chocolats noirs à la liqueur de Kirsch que sa grand-mère, la bonne Mireille conservait avec soin en prévision des jours de fête. Assailli de souvenirs, Abel prit une nouvelle page blanche et entreprit de les lui raconter.

 

Il noircit ainsi des pages et des pages comme si tout ce qu’il avait conservé dans son cœur de moments précieux, n’avait attendu que cette occasion pour s’écouler dans un flot d’encre. Lorsqu’il arriva à la fin de la lettre, il signa « Le grand-père que j’aurais aimé être ».

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