la Mouche à plumes

Lauriane Pdp

lauriane pdp -Détroit Qu'arrive-t-il quand on étouffe dans ses plumes d'oies, bien trop douillettes pour être vraies? Une rencontre d'ogre, poudre à canon, et puis des mouches. Des pas de mouches.

C'est encore la nuit dans le relais café du centre-ville, où elle attend que le jour se lève, qu'il l'enduise d'une confiance tiède. Elle y a posé son sac, rassurée par les néons qui clignotent, les mouches qui flottent et la présence du mec derrière le comptoir. Malgré ses yeux baladeurs et son sourire insistant : c'est une présence, une banquette, une table, un endroit chaud.

5 :30 Rosa Parks Station : Eléa vient d'arriver à Détroit. Elle y a vu, dans une réalité vide d'une nuit de novembre, des badauds aux bras ballants et à la tête lourde, qui traînent à la recherche d'on ne sait trop quoi. Ils errent en rond, se mordent la queue, dodelinent la tête, maugréent un peu sur son passage. Elle les regarde, chercher sans loupe des indices impalpables au creux des murs effrités que personne n'enduit plus ; fini la couche réparatrice en cache-misère. On n'est pas loin de Walkind Dead et de ses hordes imbéciles qui ne réagissent qu'au sang frais, à l'air frais venu d'ailleurs. Amassés aux alentours des points de passage, ils guettent les bus, se cachent dans l'ombre et on ne les voit qu'à la lueur d'un briquet, ou d'un point rouge qui suit les allers venus d'une main tremblante. Parfois une tête émerge du béton et la fixe. Des vivants presque morts qui se réveillent sur son passage. C'est l'œuvre du temps, de l'abandon et du cynisme : finis les parades esthétiques et le paradis des gros cylindres au cul moulés d'acier chromique. Rien à faire : ici, les efforts, sûrement patients et besogneux, d'une working classe toute ordinaire ont été jeté à l'injustice et à l'oubli. A première vue, ça pue un peu comme ça fermente : du ressenti, des abandons, du vide. Une crise urbaine avec relent de Pompeï.

Les mises en garde reviennent en trombe. Eléa a appris à les déglutir, comme elle fait passer un café trop chaud. Elles roulent et boulent, embarquent ses certitudes et laissent des traînées aigres à gorges nouées et tripes ouvertes. Elle a toujours détesté les mises en garde venues de sourires plats, émail diamant : « attention, halte ! position défensive ! tu te redresses, la tête haute pour voir le danger qui peut-être pourrait arriver. Tu te replies, rempli de peur et t'imagines forcément le pire. Les gens –ah les gens !- ont tort de toujours tout mettre en garde : la sûreté ne passe par le statique, par la prudence. Et puis, les hommes sont des animaux migrateurs : ils vivent sous des temps changeants. Ils construisent des routes - c'est du concret, ça les routes !- pour s'étendre à l'ouest, et suivre le soleil qui ne se couche plus. De mises en garde en mises à terre, c'est les grands fauves qui désespèrent, la fin des conquêtes de l'ouest, des rails qui sentent la poussière, et des cowboys de pacotille dans les musés américains ! ».

A l'agonie, depuis les flash de Chicago, elle est partie la veille au soir dans le seul bus où les mises à terre ne la suivraient pas. « Trop hasardeux, jugeraient-elles ». Ça a marché : pas de dents banches, pas de requins à bord du bus. Une autre chasse et d'autres traqueurs l'attendent ici, mais avec eux, elle veut bien jouer. Sa logique est celle d'une proie masochiste : trouver les fauves, se pavaner comme gros goûter, les affronter et repartir. Dans sa version, elle laisse des plumes mais sort vainqueur. Son but est simple, redoutable d'efficacité : à force de se frotter, elle laisse des plumes, des bouts de peaux et des lambeaux de chair : ne reste que ses os et elle peut se sentir plus légère. Eléa peine à supporter ses instincts de femme rageurs, ses ambitions contrecarrées par l'impatience.

Vous vous souvenez ? Elle revient de la Nuit des temps : elle y aimait d'une pureté sauvage, brillait sans retenue et sans mesure, elle s'épuisait à sauver le monde pour faire plaisir à ses bourreaux. Fini tout ça ! Elle était partie, poussée aux trousses par un moteur ultra puissant. Elle avait peur, peur de se louper : non par rapport à des objectifs, à des scores, à des attentes, non, de se louper, elle. A quoi sert de vivre une vie à côté de soi ? On brille, on aime, on meurt, c'est fatidique. La réponse est courue d'avance et elle se refuse cette solution. Elle vaut mieux que ça, et c'est en laissant des plumes après chaque rencontre un peu sauvage qu'elle y arrivera.

Alors, depuis, elle cherche à qui s'offrir.

Sous les débris, Détroit lui offre ces communautés autonomes où pullulent utopistes urbains, intellectuels déclassés, opportunistes aux bourses creuses : laissés pour compte de l'Amérique, ces visionnaires en sont les briques et la fabrique toujours plus grande. Elle sirote son café noir devenu tiède, fait tomber son pull trop grand, dévoile une épaule endolorie qu'elle masse doucement : elle se réveille. Un regard aux mouches qui dansent : elle les envies : remarquables d'insignifiance, on les chasse d'un revers de la main mais elles reviennent, toujours, n'en ont que faire des doigts qui s'agitent et voudraient les clouer sur place. Ses bras ragaillardis reprennent son sac, ses six kilos d'indispensable et tout son manque de superflu. Elle extrait de la poche de son slim bleu électrique un ticket de bus qu'elle défroisse : 2700 Vermont Street, sa seule adresse parmi les limbes du Michigan.

Elle y arrive alors que le soleil entame sa redescente. Elle a traîné en ville, une fois le café bu et le jour levé. Les heures se sont bloquées et l'ont laissé tranquillement s'acheminer jusqu'à l'adresse en bout de chemin. Un pas, un autre, un pas, un autre, la simplicité d'une vie en sac à battre le bitume, à ne se soucier que d'un toit pour la nuit et de la faim qui se réveille tous les quatre matins. Ce matin tout lui a semblé stoppé net : suspendus en plein élan, les poussettes et les balançoires des cours d'écoles, les lits d'hôpitaux, les quais de la gare, les décisions. C'est porte ouverte dans les casernes de pompiers partis chasser les fantômes, ghostbusters en alerte à l'incendie. Tous sont partis.

Devant la porte verte, blindée, elle se redresse et toque, deux fois. Elle entre, cligne des yeux et suit une jeune femme famélique, aux cheveux filasses, qui la guide en silence jusqu'à sa couche. Ca sent les pieds de voyageurs et la poussière : elle y sera bien.

C'est une main sur sa joue qui la réveille. La nuit est tombée, sans doute aucun depuis longtemps, sur le dortoir de Vermont Street. Elle n'y voit rien à par deux billes vertes fendues d'or et un sourire barbu penché sur son lit au bois qui craque. C'est l'ogre qui la prend dans son sommeil. Il lui propose de boire un verre, rejoindre les autres qui sont partis. Son haleine chaude s'insuffle dans ses oreilles, tourne dans ses cheveux autour de ses boucles courtes et serrées, se trouve un chemin jusqu'à sa bouche qui s'ouvre, grand : vraiment.. ? tu les connais ? -certains oui. » ses yeux fuyants, vers le silence veulent tout lui dire. Mais il hésite et elle le voit.

-tu fumes ?..tu viens ? » Elle descend de son lit, l'échelle en bois grince sous ses pieds froids, les couvertures tombent et dénudent son dos à la peau clair, aux os saillants. Elle se retrouve à demi nue devant cet homme qui la regarde mais ne dit rien. Elle attrape son pull au vol, se glisse dedans, ressort sa tête et elle est prête.

Sous ce qu'il reste d'une véranda, sans toit, sans verre, ils s'observent en s'échangeant des volutes bleues. Eléa survole les mains géantes de l'inconnu qui glissaient sur sa joue un peu plus tôt. Sans peur, elle n'avait pas dit non. Des rides se précisent autour de ses amandes félines, son ventre est rond sous sa chemise et des taches brunes rejoignent sa barbe. C'est un vieux lion qui a vécu, qui va sans dire. Il est venu de la fin des temps , lui aussi, et il continue dans sa tempête, tout droit, devant. Il a l'aura dressée en tête de proue, chauve et lisse. ça lui donne un air de marin canaille qui a tout vu de l'aventure, qui fend les flots, et va au loin sans en être encore revenu. Tout d'âge vêtu, il est sans fard ; elle, revenante. Sans peur, elle lance : -j'ai pas envie de rejoindre les autres, de raconter d'où je viens, qui je suis, où je vais. Pas envie de briller par le cool, de comparer la taille de mes mollets, d'échanger des conseils de sac, de trails, de spot pour emballer les filles au soleil couchant. Ces vacanciers internationaux, saouls de bières tièdes bues pour se délier les langues étrangères, ils sentent le vide, comme une aventure qui se répète ; Toujours les mêmes questions qui tournent en rond. Silence. Ils écoutent la pluie nettoyer la ville, esquivent les gouttes et se rapprochent dans leurs instincts, s'observent encore. La proie a trouvé son chasseur : c'est l'évidence d'une nuit sans lune, une orgie d'ogre qui s'annonce, sans fard, sans plume.

-J'ai écrit aujourd'hui.» quatre mots, quatre petits mots qui envahissent le perron, le jardin, la rue, les voisins et se répandent dans toute la ville. Les échos qui en reviennent allument l'incendie du fauve d'en face. Il lui sourit : il l'avait vu dans ce café un peu plus tôt. En guise d'introduction, c'était honnête : elle saute les vaguelettes des formalités pour aller à ce qui est trop gros pour ne pas le crier. Pas de badinage, elle saute dans le plat, les deux pieds joints, sans les mains, la tête en première. Et ça lui plait, à l'ogre d'en face, ses babines ruissellent déjà. Il écoute, attend la suite. -c'est pas nouveau, l'écriture, mais là, ici, ça sonne comme un phénix...et faut que j'attende ? »

Et il comprend, tout de suite : organiser ces pulsions qui la gouvernent, c'est pas facile, la première fois qu'on entrevoit autre chose qu'un fracas de mots au bout de ses doigts, qu'on voit plus loin que le bout de son nez. C'est une perdue dans le vaste monde cette petite blonde qui se tient debout, mais chancelante : elle a usé, et ça se voit, jusqu'à la moelle, ces cordes tendues par le marionnest-triste qui la guidait. Elle les a coupé court, pour se redresser d'elle-même, et c'est sous ses yeux d'ogre pour petite fille qu'elle se relève, femme, le dos droit, la tête à l'horizon. Fidèle proie des ambitions, elle retombera un peu plus loin et il guettera jusqu'à la fin. hauts les cœurs. C'est la loi des villes décrépies, des fleurons en palliatifs. Hauts les cœurs, tu marches ou tu meurs. La reconstruction, des murs, des sols, des vies et des attentes, ça passe par là : l'obligation du binaire. Tu passes, tu casses, tu vis, tu meurs. Tu rattes, tu trouves. Il faut la force de s'y mettre, préserver, à trébucher, à piétiner entre deux poutres, une bétonnière, des souvenirs et des peurs d'enclumes.

Sa force à elle, il n'en doute pas : elle marche tout droit, regarde tout droit, fixe ses yeux incandescents même s'il se sent vieux et qu'elle apprend. Ses instincts brillent, quoiqu'elle en veuille. En un instant, il veut la prendre sous sa cape de marin qu'en a vu d'autres, par la main : lui dire d'écrire, tout ira bien. Il veut la prendre par la main, puis par les reins, ça sera bonus si elle veut bien.

Ils vont marcher et la pluie froide les gène à peine. Il aime le vent qu'agite les branches, projettent des ombres sur les fissures au sol. La jungle y repousse avec une force qu'écarte les plaques de béton inertes, et ça lui parle. Face au vent, à reculons, elle avait bâti trois quatre soupirs, deux marquises et un sourire. Lui, il avait enjambé ses ombres, pris la pluie sous sa cape et la tangente de ses peurs, puis ses bras, puis sa bouche à plein cœur. Sa main serre sa gorge, un peu plus fort à chaque coup de langue, à chaque pression de peau contre peau.

Il la dévore, elle se laisse faire. Ils s'atomisent en sauvagerie nue : elle d'abord pour qu'il s'abreuve dans sa jeunesse, y plante les crocs à en perdre haleine et le soulage d'un besoin flou. C'est tout sauf beau cette nuit de baise de croque-mitaine, de salissure, de soumission quand l'offre lui relève le menton, essuie sa bouche à saute-mouton, mais ça sonne vrai dans sa peau et sous ses ongles. Ils se sont mêlés les corps et l'âme d'une nuit sans lune. De celles qui font pâlir les habitudes, rosir les cuisses, fendre le vent et luire l'instinct à cœur ouvert. Elle en bouffera encore, tant qu'il en faut, du danger de boulimique pour y purger ses peurs palliatives. Pour Eléa, c'est les regrets ou la rancœur d'avoir pas fait, d'avoir loupé son occasion de mieux se creuser.

Elle a les joues des lendemains trop lourds d'avoir été trop nus, trop tôt. C'était même pas bon, à peine plaisant, mais un sourire de bananière lui fend le regard, au petit matin elle est légère, quand elle repart sans faux-semblants. Elle est vidée, n'a plus que ça, au beau milieu d'une ville en ruine : se reconstruire au pas par pas. Laisser tomber les rêves d'Amérique, de ceux qui miroitent entre deux immeubles et se laisser faire par d'autres instincts, de ceux du vide et de la poussière. Elle griffera surement sa prose, en se grattant le sang qui sèche de son dos tout jute soumis au rut de l'ogre. Le jour s'est levé, mais elle l'a eu.

Et bientôt, revient la nuit : d'autres comètes à chasser, d'autre big-bang mal balancés, et d'autres mouches dont s'inspirer. Au pas par pas.

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