La patience récompensée

Sweet Jane

À 17 heures, il se résigna à accepter son sort. Malade, coincé dans cette petite salle d'attente bondée et bruyante à la climatisation défaillante en plein été caniculaire, il passait l'une des pires journées de son existence. Il en venait même à regretter amèrement son caractère volontaire de lève-tôt qui le précipitait dans une journée rendue interminable par sa seule faute.

Le lieu, surexploité afin d'entasser le plus d'âmes malades possible, était plongé dans une lumière sombre et sale du fait des minuscules fenêtres boisées aux vitres crasses, jamais rabotées par manque d'entretien et, désormais condamnées.

Régnait dans cette antichambre de l'enfer, comme la qualifierait n'importe quel claustrophobe, une humidité ambiante insoutenable si bien que les murs eux-mêmes semblaient transpirer autant que ceux qui s'y adossaient créant, ainsi, une vapeur chargée de ce parfum sudorifique acide qui piquait les yeux.

Le micro climat tropical de circonstance métamorphosait cette pièce, à la peinture jaune défraichie, en une piteuse forêt d'Amazonie avec, en guise de végétation luxuriante, dans les coins obscurs de cette salle confinée, des plantes vertes poussiéreuses et artificielles dans des pots en plastique usés.

Pour passer le temps, il balayait, de ses yeux blasés, l'ensemble de la salle. Ces derniers se fixèrent d'abord, sur la décoration sommaire de cet espace fonctionnel. L'exercice se révéla tellement déprimant qu'il dut vite détourner son regard des piles chaotiques de magazines écornés, des affiches à visées préventives aux illustrations criardes épinglées sur des tableaux en liège élimé pour, finalement, se focaliser sur les patients.

Les agitations et hurlements des enfants hyperactifs raisonnaient dans la salle d'attente et se perdaient en échos infinis dans le fond de son crâne. Les autres patients, exaspérés, adressaient à la mère un regard sévère et moralisateur tandis que son visage fatigué de femme au foyer débordée affichait une grimace gênée pour s'excuser de son incapacité à réduire efficacement les décibels incommodants de ses progénitures ingrates.

Mal assis, il s'enfonça davantage dans sa chaise en plastique rigide à l'assise irrégulière et cabossée afin de pouvoir étirer ses jambes engourdies par le manque de mouvements et la chaleur.  Et, il ferma les yeux pour fuir la réalité disgracieuse environnante.

Se concentrant sur sa respiration il tentait, tant bien que mal, de ralentir son rythme cardiaque et, parvint rapidement à atteindre un stade de demi sommeil qui permettait cette agréable sensation de rêver éveillé.

Il sentit une odeur fraiche de parfum féminin et ouvrit les yeux, en sursaut, comme pour s'assurer que son imagination ne l'emmenait pas vers des contrées inadaptées à ce lieu public conçu pour inspirer la frigidité. Près de lui, venait effectivement d'apparaître une présence féminine. Le fait qu'il manqua son arrivée la rendait quelque peu irréelle. La surprise n'en était que plus agréable. Il sourit lorsqu'en s'installant à ses côtés, ses bracelets entrechoqués produisirent une douce musique faite de cliquetis prometteurs pour celui qui prêtait déjà à cette brune d'une quarantaine d'années les traits d'une bayadère sensuelle. Sa petite taille ne faisait qu'accentuer ses courbes enchanteresses aux rondeurs cajoleuses. Elle était apprêtée de cette coquetterie discrète, sans excès, caractéristique de ces femmes actives épanouies.


Commença alors, un spectacle fascinant selon lui qui n'en revenait pas de voir évoluer cette envoûtante inconnue dans un lieu si négligé presque délabré. Tout à fait réveillé à présent, il se tenait aux aguets à l'affût du moindre de ses gestes si subtils furent-ils.

Elle se transforma en andalouse sulfureuse lorsqu'elle sortit, judicieusement, un éventail de son sac en cuir souple couleur caramel comme ses yeux. Les mèches brunes, qui encadraient son visage, se mirent à entamer une danse fluide faite d'ondulations charmantes. Une perle de sueur révéla bientôt la finesse de son long cou. Il n'en fallait pas plus pour qu'il lui attribua un passé de danseuse classique dans sa jeunesse. Provenant de la base de sa nuque, la goutte translucide quitta ses cheveux, relevés en un savant chignon brouillon, pour entamer sa descente le long de sa gorge. Elle vint chatouiller la clavicule gauche et allait se perdre dans son décolleté généreux mais, c'était sans compter sur le petit geste furtif de la main aux ongles rouges sang de la belle qui stoppa sa glorieuse trajectoire.

Ses pupilles dilatées d'enchantement suivaient avec délice cette goutte de sueur dont le tracé, comme une suggestion, fit jaillir de son esprit la pensée qu'il donnerait tout pour parcourir de sa langue agile les sinuosités charnelles de cette femme si attirante.

Persuadé de l'embarrasser par tant insistance, il ne pouvait détourner son regard tant l'enthousiasme masculin se trouvait satisfait par cette vision ravissante.

En réalité songeuse, cette quarantenaire au teint hâlé rehaussé de délicats grains de beauté distribués de façon éparse sur l'ensemble de sa peau-du moins sur  la partie visible de celle-ci- ne le remarquait pas et, taquinait nerveusement de son pouce une bague qu'elle portait à son annulaire. Serait-ce son alliance ? Elle croisait ses jambes nues bronzées et musclées, sous sa robe fluide à la belle teinte rouge bordeaux qui tombait juste au dessus du genou. Il la dévorait du regard avec une gourmandise que certains jugeraient indécente tout en s'imaginant s'enivrer de ce corps couvert de voiles aux nuances provocatrices qui suggéraient la multiplicité des ivresses possibles...

Soudain, le médecin à la silhouette svelte et élancée quitta son bureau tenant, à la main, la feuille griffonnée de l'écriture illisible de sa secrétaire listant les patients. Sévère et intransigeant avec eux, le quinquagénaire aux airs de vieux-beau, se montrait étonnamment conciliant avec cette créature, aux atouts certains mais à la compétence discutable, qui lui servait de secrétaire. Il s'apprêtait à déchiffrer le nom de l'heureux élu lorsque son regard bleu devint glacial quand il se heurta à celui de la mystérieuse. Dans un soupir d'effroi, il souffla «Renée ».

L'admirateur quitta ses voyages érotiques pour redescendre sur terre et, l'identité de sa muse éphémère lui semblait désormais évidente. Il s'agissait de l'épouse du médecin. Le fait qu'elle lui rendait visite laissait présager le pire pour l'avenir de leur mariage et le meilleur pour ses désirs égoïstes. À présent, il était persuadé que son héroïne du jour ne tarderait pas à devenir indispensable à son existence.

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