Alchimie en ut

k-ramel

Comme chaque jour, Doriane est assise face à la seule fenêtre de sa cellule, elle observe les allées et venues du personnel pénitentiaire. Elle aime voir sans être vue et compte les pas des gens qui déambulent d'un air pressé pour se donner de l'importance.

 

Le  quartier de haute sécurité n'autorise ni visites ni activités pour tromper sa mélancolie ; depuis cinq ans déjà, elle contemple les saisons qui passent et se répondent. Les premiers rayons de soleil font fi de l'hiver en le chassant timidement, l'été exalte le printemps et l'automne raccourcit les jours pour préparer le froid à venir. Cette ronde lui donne parfois le vertige. Une apparente liberté cadrée par des lois immuables, des règles identiques ont légitimé son enfermement.

 

« Perpétuité ». Ce mot résonne comme une mise à mort.

 

Les membres du jury ont donné raison au procureur et sa vie prend doucement racine dans cet endroit hanté par la résignation d'une poignée de générations d'autres détenus.

 

Ses tendances à l'automutilation lui interdisent la blanchisserie et ses fers à repasser, la cuisine et ses objets tranchants, la bibliothèque et ses larges baies vitrées sans barreaux.

 

En vérité, ces départements teintés d'un fond musical ne l'attirent guère. Elle aime aujourd'hui le silence. Par chance, la nature absente de ce lieu bétonné lui épargne même le chant des oiseaux.

 

Effrayée lorsqu'elle se surprend à faire des gammes sur le rebord de la fenêtre, elle reconnaît ses fautes, mais ne renie pas son but. Son inextricable présent ne l'empêchera jamais de goûter au souvenir charnel de ce jour où tout lui parut évident.

 

*** 

 

« Le Courrier », lundi 18 avril 1955. Cahier central. 

Cinéma « Les Marolles » cherche concierge,

contrat temporaire à temps-plein,

salaire selon barèmes légaux,

logement de fonction,

candidatures mardi 19 avril 9h.

rue Haute 241 – 1000 Bruxelles

Demander Madame Thielemans

 

***

 

 

-       …vous voyez Mademoiselle, nous sommes en plein quartier des artistes. Le cinéma est désaffecté, vous seriez en charge de sa surveillance, de l'entretien et de quelques menus travaux de maintenance si nécessaire.

Victime de la censure, l'endroit avait connu ses jours de gloire quelques années auparavant.

-      …vous n'étiez sans doute pas encore née, mais ce cinéma abritait jadis un théâtre. Aujourd'hui, le bâtiment est classé, il sera bientôt restauré. L'écran sera démonté, les coulisses rétablies et les costumes enfin descendus des greniers…

Durant cette période de transition, les murs et les riches décors qu'ils renferment devaient être préservés de l'humidité, de la vermine et de la poussière. Le poste était mal payé, mais, quoique sobrement meublée, la salle de projection destinée au logement rétablissait un peu l'équilibre.

Enfant, je foulais ce sol en serrant la main de mon père lors d'après-midi pluvieux. Il payait ma place, m'installait dans la salle obscure et revenait me chercher en fin de séance. Les souvenirs sucrés de ces jours que nous passions presqu'ensemble se bousculaient dans ma tête.

 

-      …il est midi ! Vous semblez être la seule postulante. Personne ne se présentera plus à cette heure ! Vous pouvez vous installer dès ce soir.

Recrutée par défaut, j'ai rassemblé mes quelques affaires à « l'Hôtel du Nord » pour m'installer dans ce palace endormi.

***

Les journées sont longues et identiques : inspection des lieux le plumeau à la main et aération de chaque pièce.

Seule la salle de cinéma brise un peu cette monotonie. Sous l'écran cerné de larges enceintes git le vestige d'un autre temps : un piano à queue au lettrage doré.

Cet astre de bois sombre semble avoir toujours été là, muet.

« Steinway and Sons ». J'avoue ne connaître pas plus le père que les fils, mais je ne manque jamais de l'observer. Je suis littéralement fascinée par le moindre détail de ses courbes, les lignes de son bois verni, les petites fêlures du temps, l'alignement de ses clefs et le tranchant de ses cordes.

***

La plupart des recoins du bâtiment étaient jonchés de caisses de bois soigneusement scellées. Elles dégageaient une odeur âcre insoutenable. J'en ai encore des haut-le-cœur.

Sans s'annoncer, les agents de l'Institut du Patrimoine Cinématographique vinrent chercher les kilomètres de pellicules endommagées qu'elles contenaient pour les faire restaurer.

-      C'est ce que nous appelons « le syndrome du vinaigre »… vous comprenez… une température non constante et l'humidité qui fait des ravages… A présent, elles sont heureusement en bonnes mains… Allons-y Messieurs, un long travail nous attend !

Chaque jour depuis leur départ, je traquais l'odeur tenace à grands coups de détergent. Les seules caisses abandonnées sur place regorgeaient de vieux vinyles poussiéreux.

Mon enfance n'a pas été bercée par la musique, je la résume assez simplement : rentrer à heures fixes, agir selon des règles figées dans le berceau froid de mon ennui et des parents absents, trop absorbés par notre survie.

 

***

Poussée par une indicible envie de possession et armée d'un pinceau pour glaçage à gâteaux, je passe une nuit entière à les nettoyer un par un.

A la première heure, grisée par cette nuit blanche, j'engloutis l'ensemble des mes économies dans l'achat d'un électrophone.

Mon acquisition sous le bras, c'est en ouvrant la porte de ma chambre que je pris conscience de l'importance de ma trouvaille.

Eparses, les pochettes noires couvraient le sol de la pièce tout entier. Les étiquettes blanches offraient un contraste saisissant. Elles arboraient les noms de compositeurs, sans doute illustres, qui m'étaient totalement inconnus. Ils m'adressaient leur supplique, sûrement flattés de jouir soudain de tant d'attention.

Je répondis à voix haute :

« Je vous entends, je vous promets que nous ferons connaissance… »

***

Je déplace le tourne-disque au gré de mes tâches. Les journées semblent moins longues et j'entonne ces airs devenus familiers.

Ces hommes me parlent…ils m'habitent, partagent passions et défaites, envies et peines. 

Wolfgang me présente sa Reine de la nuit à la robe étoilée,

Franz et moi partons à la pêche à la cuiller,

Je descends l'escalier des enfers à la recherche d'Eurydice,

J'assiste au couronnement de Poppée tenant Claudio par la main,

Je marche au pas cadencé avec la garde montante,

Je suis au chevet de Violetta et nous attendons le retour d'Alfredo,

Je passe la nuit de la Saint-Jean sur le Mont chauve au cœur du sabbat des sorcières,

Pleine de leurs émois et de leurs déchirements, je dévore les vies trépidantes qu'ils étalent pour moi. Mon existence paraît bien insipide. Je reste sans voix, avide auditrice blottie dans leur ombre rassurante. Seul espoir de dialogue : le piano. Il fait naître en moi un sentiment nouveau, mélange de frustration et de curiosité.

Je passe mon temps libre sur le tabouret galbé de velours rouge. Hypnotisée par l'alternance de l'ivoire et de l'ébène, j'ose à peine en effleurer les touches nacrées.

***

Ce matin là, le monde changea.

La lumière était palpable et une voix claire résonnait dans ma tête :

« Joue ! »

Jusque là captive d'un monde sans couleur, j'ai joué comme j'ignorais pouvoir le faire.

« Joue, joue… »

Après avoir tant goûté la musique des autres, les notes marquaient ma peau.

Tout le jour, j'ai joué les accords de ma vie morne et sans surprise. Mes mains engourdies alignaient les portées dans l'air de la pièce.

J'ébauchais enfin une réponse, mais je réalisais surtout que mon existence n'y suffirait pas : je serais condamnée à rejouer inexorablement une symphonie pâle et inachevée.

En quête de muses, je partis errer parmi les saltimbanques. Il n'y avait rien de mélodieux dans le bourdonnement de leurs vies grouillantes. Il m'apparaissait que seul le sommeil ou même la mort pourrait apaiser ce désordre. Pressant l'allure pour échapper au brouhaha, je réfugiai mes pas au calme de rues désertes.

C'est là, déchirant le noir d'une ruelle que je l'entendis.

***

Affalé sur le pavé glacial, un homme hurlait sa peur de voir la mort approcher. 

Une large plaie laissait apparaître ses tripes exsangues. Il leva vers moi des yeux presque désertés par la vie.

« Aidez-moi ! »

Il était déjà trop tard pour le sauver et cette évidence me semblait étonnement plaisante. Assise à ses côtés, j'offris mon épaule comme appui et enlaçai ce corps raidi par la douleur. Son métronome battait timidement. Les vêtements gorgés de sang, je guettais avec une impatience morbide que sa vie s'éteigne dans mes bras. Je le berçais au rythme de son cœur et il retrouva son calme. Au creux de mon oreille, sa respiration se fit plus courte, puis, vidant ses poumons dans un ultime souffle nauséabond, ses yeux se fermèrent. Son aura m'envahit.

Titubante et sans autre cérémonie, je pris le chemin du retour. Les heures avaient dû passer, le quartier était plongé dans le silence. Dans les rues baignées de lumière, les vitrines éteintes devenues miroirs me renvoyaient un sourire effrayant : le mien.

Débarrassée de mes vêtements ensanglantés, je m'étais assise nue devant le piano.

De nouveaux accords se juxtaposaient aux miens… ceux de l'inconnu de la ruelle, son dernier souffle, le point d'orgue de sa vie avait révélé l'alchimie de son existence.

Malheureusement, cette plaisante réalité m'en imposait une autre, plus funeste : il me faudrait guetter la mort dans toute sa violence.

Alliée insaisissable survenant sans s'annoncer, il me faudrait  la provoquer… la jouer.

J'allais tuer.

*** 

 

Perdue dans ses pensées, Doriane n'entendit pas s'ouvrir la lourde porte de sa cellule. Rappelée à la réalité par l'étreinte glaciale de l'acier autour de ses chevilles, elle émergeait doucement.

 

Prestement menottée, son escorte la traînait dans les longs couloirs de la prison. A hauteur du poste de garde, une voix retentit derrière une porte close :

 

« Qu'elle entre ! »

 

Dans un grand bureau saturé de lumière, elle apercevait à contre-jour les traits d'un homme massif et dégarni. Les yeux fixés sur elle, il lui intima de s'asseoir en pointant du doigt un tabouret riveté au sol.

« Votre peine d'isolement est terminée, Mademoiselle Aryg. Vous allez être transférée. Ce n'est pas une faveur qui vous est faite, souvenez-vous que je vous tiens à l'œil. Je ne souffrirai aucun comportement contraire de votre part. »

 

***

 

Peu habituée à la « vie en couple », Dolorine me gêne. L'exiguïté de notre cellule cause d'incessants corps-à-corps pour lesquels nous passons notre temps à nous confondre en excuses.

 

A part ces interminables formules de politesse, nous communiquons très peu et notre vie s'organise autour d'un lit superposé, d'une cuvette, d'un lavabo et d'une table avec deux tabourets.

 

Dévoreuse de livres, elle passe le plus clair de son temps allongée à feuilleter les fantasmes que d'autres ont couchés sur le papier. A la fin de chaque lecture, elle s'adonne au même rituel : elle arrache la dernière page et la déchire en petites morceaux qu'elle mâche longuement. Elle s'approprie la fin des histoires avant de rendre les livres à la bibliothèque. Les petites boules de papier sont agencées en ruban - les unes à la suite des autres - dans la profonde rainure de sa tête de lit. Cette habitude me laisse perplexe et je m'étonne qu'aucune inspection ne les en aie délogées, mais je ne l'interroge pas.

 

Apparemment, elle nourrissait moins de réserve à mon égard. Ce midi, pendant le repas, elle s'était permise de  briser le silence coutumier de notre tête-à-tête par une question qu'elle avait dû mûrir longtemps :

 

« Perpétuité ?...C'est çà ? Je comprendrais que tu ne veuilles pas en parler…Moi, j'ai pris vingt ans… on est coincées ici pour un moment…alors, je voudrais juste savoir… enfin, si ça ne te déranges pas. »

 

Prise au dépourvu, j'étais restée prostrée depuis, des images se télescopent dans ma boîte noire…

 

Je me revois accompagnée de ces femmes imbibées qui cherchent l'oubli dans la douce étreinte de l'armoise amère. En ces temps où leur inclination est blasphème, j'offre les caresses ardemment espérées en échange du seul bien que je leur convoite.

 

Je me revois ivre de leur souffle dans la moiteur de nos ébats. Je joue pour elles le présent arraché à leur corps encore tendu par le plaisir. J'accompagne leur descente aux Enfers. Ces nouveaux accords me brûlent presque les doigts.

 

Je me revois lorsqu'ils firent irruption, lovée contre le corps déjà froid de Sybille. Ils jettent un drap sur ma nudité et un sur sa mort. Le sexe encore gonflé par notre brève passion, je me mure dans le silence.

 

Je me revois face aux agents agacés par mon sourire. Les yeux hagards et le visage nauséeux, madame Thielemans cherche ses mots « c'était une simple inspection en vue du futur chantier,… mais ce corps nu,… assis au premier rang avec les yeux fixés sur le piano… ». Impassible, je pense « Lacynia mon amour… mon bonheur et ma perte ».

 

Je me revois prise au piège, je m'adresse sans cesse le même reproche « Il me manque une vie. Les accords d'une seule vie… si proche du but, … Echouer si proche du but ».

 

Je me revois dans le bureau du poste de garde. J'observe la femme venue se tasser sur le tabouret à côté du mien. La dernière âme qui croisera mon chemin…. A la simple évocation de son prénom et sans même la connaître, j'ai compris que rien n'était perdu.

 

***

 

Le froid de la nuit est venu m'envelopper, je recouvre peu à peu mes esprits et le sommeil me fait vaciller jusqu'à mon lit.

 

Mon secret gardé jusqu'alors comme un trésor s'est mué en oiseau de proie dont les ailes se referment sur moi, il me lacère le cœur.

 

« Dolorine, tu dors ?

- Hein ? Plus ou moins ! Euh…non, Pourquoi ?

J'ai tué ! »

 

Interloquée, elle se redresse sur son lit et manque de peu le plafond.

 

« Tuer, mais pourquoi ?

Pour la musique, Dolorine….pour la musique ! »

 

Dolorine balance frénétiquement ses jambes sur le côté du lit. Comme une écolière face au tableau noir, elle attend la suite. 

 

Ainsi bercé, mon esprit saisit une craie, trace des portées et sans vraiment y penser, d'une voix monocorde, commence à poser ses notes.

 

***

…Les journaux titraient « La mante religieuse écrouée » ou encore « La veuve noire aux arrêts ». Ce portrait peu flatteur est pourtant si proche de ma vérité. C'est avec la musique comme religion que j'ai semé la mort.

Aussi loin que remontent mes souvenirs, j'avais toujours été noyée dans la masse, évitant soigneusement que l'on me remarque. Mais ce soir là, mon sourire macabre fut annonciateur de mutation.

 

« DO »

En lettres brodées sur son mouchoir rougi par le sang,

Inconnu de la ruelle,

Eternel John Doe,

Maître de musique,

Révélateur d'essence,

Eveilleur de sens.

Assise nue devant le piano, mon être vibrait tout entier. Mes doigts parcouraient les gammes comme s'il s'agissait des parcelles de mon propre corps. Une puissante chaleur envahissait mon ventre. L'instrument et moi ne faisions plus qu'un, je glissais vers l'extase. L'ultime accord m'arracha un cri de délivrance et quelques gouttes de sang vinrent perler sur le velours rouge.

Epuisée, je m'étais endormie femme, rêvée tentatrice, éveillée séductrice implacable.

***

Les cheveux relevés en chignon, les yeux fardés de sombre et les lèvres écarlates, je partais me nourrir de la vie des autres.

Les pans de ma chemise noués sous la poitrine et les cuisses gainées de noir, j'agrémentais ma tenue avec les accessoires de scène glanés dans les grandes malles des greniers. 

***

 

Dolorine m'écoute sans ciller, je poursuis et dédie mes mots.

 

***

Régina,

« Rhapsody in blue » de George Gershwin

Comme décor à notre rencontre, le « Trapken af », un café populaire où tu travailles. Le fils de la maison, véritable prodige de l'harmonica, enchante le public rassemblé là comme à chacune de ses apparitions.

Tu éconduis les hommes qui plongent des yeux ronds dans ton corsage délacé. Je te cueille à la fin de ton service, en t'adressant une œillade câline.

Tu rougis, visiblement plus encline à répondre à mes avances.

Comme prise en faute, tu te laisses guider jusqu'à ma chambre, les yeux baissés.

 

Tu laisses lentement glisser ta jupe sur le sol,

je fixe ton corps avec l'étrange impression d'être face à moi-même,

tu t'étonnes de me voir immobile,

je suis pétrifiée par ce renversement de pouvoir,

tu prends les devants,

tu dénoues ma chemise en effleurant mes seins fermes,

tu déboutonnes mon short et prends un air amusé,

je ne porte pas de petite culotte sous mes collants,

d'un petit geste sec, tu en brises la maille,

tu glisses tes doigts entre mes lèvres humides,

tu mordilles ma nuque,

je suis prise de doux frissons,

je m'abandonne au contact de ton corps chaud,

mes mains maladroites ceignent tes fesses rebondies,

tu ondules sur moi à demi-nue,

je me surprends à aimer le contact de ton sexe imberbe contre le mien,

cette sensation nouvelle m'emplit d'une assurance sauvage,

dressée au-dessus de toi, je t'enlace de mes cuisses,

je t'empêche toute retraite,

je serre mes doigts autour de ton cou,

tu commences à manquer d'air,

je goûte à ton regard pétrifié,

je sens ton pouls faiblir aux creux de mes mains,

tes lèvres deviennent bleues,

les petits os de ton joli cou cèdent sous mon étreinte,

je guette la révulsion de tes grands yeux verts,

ton corps entier s'arque de douleur,

et puis… et puis plus rien,

tu es devenue poupée de chiffon,

je relâche mon étau pour enfin le recevoir.

Ton ré mineur est teinté d'une enfance heureuse, d'amours sans tabou, de rencontres fortuites et de déceptions passagères.

***

 

Dolorine quitte son lit pour le mien. Adossée au mur, elle pose mes jambes sur ses genoux.  Elle ne semble pas fatiguée et boit chacune de mes paroles.

 

***

Michelle,

« L'adagio du 23e Concerto pour piano » de Wolfgang Amadeus Mozart

Accoudée au bar,

les yeux plongés dans ton verre,

tu murmures des reproches presqu'inaudibles,

je prends ta main,

tu te confies comme à une amie…

…portrait d'une vie entachée de déboires obsédants,

nous partons nous perdre dans la nuit,

dans l'écrin d'une ruelle,

j'éteins ton flot de paroles par un baiser,

je comble ton corps de mille caresses,

tu savoures ce plaisir coupable jusqu'à l'explosion de tes sens.

Ivre de ton plaisir,

 je te délivre et abandonne ton corps sans vie à même le sol.

 

Ton mi bémol est sombre et empreint de mélancolie

***

 

Dolorine balade doucement ses mains le long de mes jambes alanguies par la fatigue. Ses pupilles dilatées encouragent toujours mes confidences.

 

Intacts, mes souvenirs si longtemps enfouis refont surface.

 

***

 

Faline,

« Prélude à l'après-midi d'un faune » de Claude Debussy

 

Entraîneuse au bar des « Tanneurs »,

féline détentrice des secrets de l'Amour,

tu te déhanches et te dénudes,

tu envoûtes des clients exigeants,

tu quittes leurs draps de satin à la pointe du jour,

le corps encore en sueur vers le réconfort d'une douche chaude,

perdue dans tes pensées, tu chasses les démons de ta nuit,

tu laisses ta porte entrouverte,

j'abandonne mes vêtements sur le parquet du salon

je te retrouve chantant sous la douche,

tu ne t'effarouches pas,

mes mains enlacent tes hanches ruisselantes,

nous frottons nos corps savonneux l'un contre l'autre.

Dans la vapeur d'eau matérialisée par la lueur du matin,

tu jettes ton corps perlé d'eau sur le divan,

je me couches contre ton sein,

tu ne me questionnes pas,

tu savoures ce moment de tendre intimité,

tu sommeilles,

j'enfouis ton visage dans le grand coussin de tissu écossais,

je m'assieds sur ta face cachée,

tu gesticules comme un pantin désarticulé,

et… après quelques interminables secondes,

tu cèdes enfin à mon siège mortel.

Ton fa dièse est suave, téméraire et virevoltant.

***

Dolorine s'allonge à mes côtés et se faufile sous la couverture. Elle suce son pouce bruyamment, j'y vois le signe de sa lassitude :

 

« Tu as sommeil ?

- Moi ? Mais non, je t'écoute !

- On dirait un bébé assoiffé ou arraché trop tôt au sein de sa mère.

- Mes nurses ont tout essayé, impossible que j'arrête. Allez, continue ! »

 

Loin de moi l'idée de la contrarier et je reprends.

***

 

Solange,

« Fantaisie-Impromptu - Opus posthume 66 » de Frédéric Chopin

 

Femme d'affaires aux mœurs dissolues,

tu cherches la compagne docile qui occupera ta nuit,

tu m'abordes platement et sans détours,

tu proposes l'hôtel et même un petit-déjeuner,

j'accepte, troublée,

tu m'invites sur le grand lit de toile fine,

tu me voles ton plaisir sans contraintes,

tu poses un billet sur la table de nuit,

tu t'endors repue,

j'observe le rictus qui pare ton sommeil de plomb,

tu dois payer pour ces humiliations,

je noue le drap de soie autour de ta nuque

tu ne t'éveilles pas,

j'aspire ta vanité et ton arrogance,

tes yeux s'écarquillent,

ils s'injectent de sang,

ton visage se crispe,

ton visage se relâche,

je rejette un coin du drap sur ton faciès figé,

je m'éclipse discrètement dans les couloirs,

l'établissement est encore endormi,

je croise un groom chargé de notre plateau garni,

il trouvera ton corps de cire encore chaud.

 

Ton sol majeur est puissant, d'un rouge vif et pue l'arrivisme.

 

 

***

 

Dolorine passe sa main dans la jungle de mes cheveux. Elle enroule ses doigts dans quelques unes de mes boucles.

 

***

 

Lacynia et Sybille,

« Le quattro stagioni - la primavera » de Antonio Vivaldi

Vous vous tenez par la main,

les passants vous jaugent d'un regard réprobateur,

j'esquisse un sourire complice sur votre passage,

nous faisons quelques pas,

nous partageons même un repas en terrasse d'une taverne,

j'invente des souvenirs,

nous refaisons le monde,

…la difficulté d'aimer différemment,

… l'immobilisme des politiques sur le sujet,

… l'ingérence répressive de l'Eglise dans notre état laïc.

Vous êtes liés par un amour sincère,

mais comme deux esprits libres,

vous papillonnez à votre guise,

Sybille nous quittes dans l'après-midi naissante,

d'un pas de plomb, vers son poste d'employée.

Lacynia, passionnée de grande musique,

tu ne résistes pas longtemps à l'appel de Steinway,

assises côte-à-côte sur le tabouret de velours rouge,

nous louons à l'unisson le génie de l'esprit créateur de tant de beauté,

ta chaleur me fait perdre pied,

je m'écroule sur le sol et t'entraîne dans ma chute,

nous nous relevons dans un éclat de rire,

une étincelle jaillit de ton regard profond,

j'y vois la permission de t'aimer,

nous faisons l'amour avec beaucoup de douceur,

ces instants se gravent en moi à jamais.

Nos corps enfin rassasiés,

tu me tends une cigarette,

les rayons du soleil couchant ambre ta peau,

tu t'endors sur mon épaule,

c'est à contrecœur que je brise ta vie,

c'est paisiblement que tu te laisses glisser dans la mort.

Des larmes glaciales perlent sur mes joues.

 

Ton la dièse est léger et frais, il goûte le fruit défendu.

***

 

C'est à grand-peine que je termine l'élégie à Lacynia, la nuit est déjà bien avancée, mes yeux se ferment et le sommeil ne tardera pas à m'emporter :

 

« Nous parlerons de Sybille demain. »

 

Dolorine acquiesce d'un hochement de tête, mais marmonne en fixant le mur. Celle qui, quelques instants auparavant, était charmée par les détails que je lui déclamais sans réserve, est maintenant en pleine conversation avec elle-même. S'adressant questions et réponses, elle semble compléter une histoire connue d'elle seule. Incapable de lutter plus longtemps, je m'endors angoissée par ses manières inquiétantes. Quelque chose ne colle pas…

 

***

 

Une douleur effroyable me réveille en sursaut. Dolorine me fixe d'un regard noir, elle pose un baiser sur mes lèvres encore molles de sommeil.

 

Un trait froid me déchire les flancs. Je sens que la vie s'échappe de mon ventre, mon cœur bat dans mes tempes au rythme du goutte-à-goutte de mon sang sur le sol. Je cherche à comprendre, mais mon esprit s'embue :

 

« C'est toi qui m'as … mais qu'est ce que tu as fait ? … Pourquoi ? »

 

Dolorine sourit :

 

« Tu me demandes pourquoi ?! Mais pour ton œuvre… tu ne finiras pas ta symphonie sur mon « do », mais sur le tien … Tu me crois idiote au point de ne pas avoir percé à jour tes intentions. Tu ignores à quel point mon destin est déjà lié à ta partition.

 

-      Je ne comprends pas…

 

-      Dans le bureau du poste de garde, ton regard s'est éclairé à l'évocation de mon prénom et aujourd'hui je comprends mieux pourquoi. De mon côté, c'est en voyant ton visage que mon cœur s'est embrasé.

 

-      Je ne comprends pas…

 

-      Parlons un peu de moi, tu vas saisir ! »

 

Les yeux de Dolorine se brouillent, son regard se vide, sa voix est sombre :

 

 

« Dolorine,

Prénom qui maudit ma naissance,

qui sacrifie mon être sur l'autel de la souffrance,

du chiendent doit grandir dans la douleur,

une rencontre efface pourtant mes peurs,

la promesse d'une idylle sincère,

mais la réalité d'une trahison amère,

mes rêves de petite fille fanent sur le trottoir,

j'ouvre les cuisses et j'enfouis mon désespoir,

je monnaie mon corps sous sa contrainte,

et je ne récolte que les coups de ses soirées d'absinthe,

une poigne de fer sans gant de velours,

il gifle mes pleurs et crache sur mon amour. »

 

Ses propos me laissent interdite. Agacée, elle continue à m'accabler de ses confidences insensées.

« Tu ne comprends donc rien… Tes pas m'ont fait fuir, mais je t'ai vue lui offrir le réconfort de ta compagnie. Tu m'as volé la mort de l'homme qui a piétiné ma vie.

 

-      …John Doe ?

 

-      Davide Orletti !

 

-      L'inconnu de la ruelle… C'est donc pour lui que tu croupis ici ?

 

-      Je l'ai éventré comme le porc qu'il était, je l'ai regardé se vider de son sang les boyaux à l'air… Après ton départ, j'ai emporté sa tête pour l'exposer dans un seau à champagne sur le bar du bordel qui lui était si cher. L'important n'est pas là, tu m'as volé sa fin… Aujourd'hui, ta fin m'appartient elle aussi… Regarde, je vais l'écrire armée de toutes les autres. »

 

Elle brandit juste sous mes yeux ébahis un pieu grisâtre déjà dégoulinant de sang…

 

« Le papier mâché…

-      …Parfaitement lié par la salive, il est aussi solide que du bois. Je vais te faire voir.

 

Un cri s'étouffe dans ma gorge, je n'ai déjà plus de force.

J'ai froid, je suis prisonnière de ce corps inerte qui déjà ne m'appartient plus. Les yeux plongés par la fenêtre, je contemple mon dernier lever de soleil...je fais l'amer constat de mon échec.

 

 - J'écoperai de la peine capitale pour avoir versé ton sang, mais je ne mourrai pas putain... C'est à mon tour de signer ton œuvre. N'est ce pas là le privilège d'un Maître de musique ?

 

 

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