La pluie

Chloé. S

La pluie

Il ne viendra plus. Il devrait venir puisque je l’attends. Je le lui ai dit. Malgré la pluie. Il aurait dû enfiler sa doudoune et enfourcher son scooter. C’est la dernière fois que je l’attends comme ça. A peine un orage, un orage de printemps. Il peut rouler doucement. Arriver trempé. Attraper un rhume. Glisser. Tomber au ralenti. Avoir la jambe qui saigne. Puisque je l’attends. Et puis je le sècherai. Je le soignerai. Ça me donnera une excellente occasion de le déshabiller. Je voudrais qu’il arrive trempé, que l’eau dégoutte de tous ses vêtements que ses lèvres soient fraîches, adoucies par la pluie. Qu’il en ait aussi dans les cheveux, même avec le casque. Qu’il en ait sur les cils.

Je l’attends. Je l’attends tellement. S’il ne vient pas c’est qu’il ne m’aime pas.

Est-ce qu’on peut lui dire non ? Est-ce que c’est possible une fille comme elle ? Elle s’en fout pas mal qu’il pleuve. Si j’y vais pas, elle pensera que c’était juste comme ça, rien de sérieux, un type comme un autre qui ne vient pas parce qu’il pleut.

Il ne viendra plus. Il est une heure. Un type ça vient pas sous la pluie à une heure du matin. Les hommes sont plus ce qu’ils étaient. Un mec d’avant aurait sauté sur son cheval. Se serait lancé au galop. Sauf qu’il aurait mis vingt fois plus de temps à arriver. L’aurait peut-être tué son cheval en route. L’aurait fini le chemin à pied. Les épées ça devait au moins peser une tonne. Il serait arrivé plus que trempé. Avec quelques blessures.  Je l’aurais déshabillé. Je l’aurais soigné sauf que sur son corps y aurait eu toutes ses cicatrices. Des cicatrices de guerrier. C’est la dernière fois que je l’attends. La pluie ça a jamais été une raison. Je le déteste. Supporte plus de l’attendre comme ça.

La route qui glisse plus le brouillard. J’y vois rien. Mais elle, je la vois. Au bout du tunnel. Ses longs cheveux rouges, ses yeux étranges, et cet air exigeant, absolument insupportable, quand elle veut quelque chose. Pourquoi veut-elle des choses ? comme me faire rouler sous la pluie ? Y a trop d’embûches à la campagne, comme ce chat à la con qui vient de me traverser devant, comme ce gros con en face qui me met ses phares dans la gueule. Mais au fin fond de nulle part, y a cette fille avec ses longs cheveux rouges et ses yeux verts et froids quand elle me regarde comme si je lui appartenais. Et elle, c’est bien la seule qui peut m’emmener encore plus loin qu’ailleurs.

Il ne viendra plus. Je devrais aller me coucher. Commencer à l’oublier. Dès hier. J’aurais dû commencer hier. Parce qu’il a hésité. La première hésitation contient déjà toutes celles qui suivront. Plus décevantes les unes que les autres.

Qu’est-ce qu’il foutait là ? Du mauvais côté de la route. Juste en face, lancé à toutes blindes. J’ai essayé de l’éviter. J’ai glissé. L’a bousillé mon scooter, l’a pris ma vie, lui a fait croire que je ne viendrai plus à cause de la pluie.

Il est si tard… elle serait bien du genre à déjà méditer une petite vengeance. Mesurer la dose de mépris qu’elle mélangera à son indifférence. De quelle manière elle s’y prendra pour me faire avaler tout ce poison. Comment elle m’achèvera. Partira avec un autre mec.

Mais là, je sais qu’elle va pleurer, ses yeux verts vont devenir tout gris. Elle pourra jamais oublier qu’elle m’avait dit de venir malgré la pluie.  

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