la poignée et les légumes

anemone

Son comportement mime à l’infini la mécanique à la fois précise et instinctive du chirurgien entrant au bloc et du félin en pleine toilette de son pelage soyeux. Et si cet homme-là avait un penchant pour l’un ou pour l’autre de ces deux états de fait?

Il a ce côté naturel des gens issus du milieu paysan des années soixante qui laissait encore la part belle aux personnages bruts. Il suffit d’avoir intégré ce décor fait de paille et de bois de cerf, même quelques décennies après, pour entrevoir cet homme aujourd’hui dans son jardin potager planqué à l’arrière de la maison familiale. Mais si l’on contourne le bâtiment, en longeant le sous-sol, la vision est tout autre. La véranda qui s’étale de tout son long à l’avant de la façade et ses vitres impeccablement transparentes – bien que parfois des oiseaux viennent si cogner le bec – dévoile un univers où l’ameublement est d’un alignement perceptible. L’intérieur figure l’empire d’un magasin de meuble qui n’ouvrirait ses portes à aucun visiteur.

C’est quand le soir arrive que notre attention doit être des plus vive. Lorsque l’interrupteur, un étage plus bas, clac et que l’homme gravit les marches. La cage d’escalier, pourtant celle du sous-sol, à été recouverte sur sa partie murale de lattes successives de boiserie minutieusement vernies au pinceau qui ne perd pas ses poils; passons la "manufacturation" de ces détails pour se rapprocher au plus près du moment précis qui nous intéresse. L’homme gravit donc les marches et, si l’on se met à sa place, se retrouve nez à nez avec la porte le séparant de l’étage supérieur qui est aussi le lieu de vie de la plupart des habitants. Porte qui elle aussi s’est trouvée recouverte de ce vernis tellement brillant que l’on n’ose compter le nombre de fois où le pinceau a dû faire et refaire le même trajet. La porte s’ouvre sur le couloir et de la cuisine les occupants savent déjà qu’ils devront encore attendre un instant qui paraît très long avant de pouvoir manger tous ensemble.

Nous voilà à l’instant intra-spatial car il ne connaît ni date ni l’épuisement de cet homme seul acteur de ce moment. La porte se referme ou reste entrebâillée ou bien elle se re-ferme, se re-ouvre autant de fois que nécessaire. Alors l’homme se transforme, son corps n’est plus là, il n’y a que cet esprit enclin à une seule et même tentation que je définirai ainsi de mon point de vue extérieur : nettoyer de ses propres traces de doigt la poignée dorée de la porte menant au sous-sol. Peut-être qu’également, du même coup, il nettoie nos empreintes; en intégrant le fait que personne n’emprunterai plus cette porte jusqu’au lendemain.

Peut-être aussi est-ce une façon de dire bonsoir à sa journée terminée et passée de l’autre côté de celle-ci, soit à s’occuper dehors du jardin ou à bricoler en bas sur son établi flanqué de milliers d’outils.

Il y a de longs moments où c’est son sens chirurgical qui est le plus affuté et prend le pas sur l’autre. Puis heureusement, d’autres où le retour aux sources est le plus fort, alors l’idée se fait plus discrète.

Il suffit que l’on s’attarde un peu au pied de la maison, à l’arrière entre le sous-sol et le jardin pour comprendre toute l'ambiguïté de cet homme qui a créé à la manière du land art dans son potager, un quadrillage complexe et maîtrisé de lui seul. Les légumes seraient alors une forme d’expression de tout son être.

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