La sale histoire.(1)

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Extrait de: "A force de lui tourner autour, il avait fini par lui arrondir les angles."

Le soleil tapait si fort sur la porte de la maison, qu'on s'obligeait à la lui ouvrir afin qu'il ne détruise un peu plus chaque jour son indice de protection. En quelques années d'inadvertance, nous étions passés d'acajou à chêne clair, de brillant à mat. Seuls les volets n'avaient été touchés par le temps, car ils trainaient encore au fond du garage, depuis que notre menuisier n'avait plus donné signe de vie.

- Putain qu'est-ce qu'il fout ! C'est bientôt midi alors qu'il avait dit 8 heures !

- Il doit avoir un contre-temps ! Un artisan ça bouge !

- Ça bouge, ça bouge, mais en attendant, moi j'ai esthéticienne à 13 heures et toi t'as ton golf !

- Tu sais ma chérie, on n'est pas obligé de rester ! Il sait où les poser ses volets !

- T'as raison... je vais quand même l'appeler pour lui dire qu'on lui planque les clés et qu'on s'occupe du chien.

« Bonjour ! Je ne peux vous répondre pour le moment, sans doute suis-je au fond de mon atelier pour vous faire plaisir, ou sur la route pour aller chez vous, mais vous pouvez tout de même me laisser un message. Merci ! »

- Allo Monsieur Rabot... c'est Madame Gordini... je vous appelle pour nos volets ! Vous deviez passer ce matin à 8 heures et on a encore rien vu venir ! J'espère que vous êtes pas tombé dans un trou ! Comme mon mari et moi nous avons des rendez-vous hypers importants cet après-midi, on vous laisse les clés de la maison dans les tulipes et on vous attache le chien au tilleul... à ce soir Monsieur Rabot, travaillez bien !

Il me souvient que durant plus de 8 jours, Betty n'avait de cesse de le harceler sur sa messagerie, jusqu'à traiter toute sa famille de putes et lui foutre un huissier de justice au cul pour injonction de travaux et pénalités de retard. Ses nerfs étaient tendus comme un plafond et ses aisselles sentaient autant le déodorant que la crème dépilatoire. Avec ses copines, ça papotait sec sur les métiers du second œuvre, que c'était tous des mal baisés, des fouteurs de merde, des gilets jaunes.

C'est un mardi, en sortant de ses nouveaux ongles, que Betty m'annonça la nouvelle:

- Tu sais ce que je viens d'apprendre chez Vernis Sage ?

- Que la hausse du vernis suit le cours du pétrole ?

- T'es con, c'est pas drôle ! Y'a Rabot qui est mort !

- Putain merde ! Quand ça ?

- La veille de poser nos volets, écrasé sous le poids d'une bibliothèque en merisier de 50 mm qu'il venait de terminer pour Cathy !

- Qu'est-ce qu'elle allait foutre avec une bibliothèque, ta Cathy ?

- Avec ses sans rendez-vous qui arrivent à n'importe quelle heure, elle voulait faire patienter sa clientèle dans une petite salle d'attente et des livres !

- Des livres dans une onglerie ? Pourquoi pas du Mozart dans une Toutouterie pendant qu'on y est ?

...

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