LA SORTIE DES ECOLES

Christophe Dugave

Cette nouvelle est parue avec 24 autres dans le recueil "Vingt-cinq nuances de noir" chez Lignes Imaginaires en 2016 (ISBN 978-2-9523340-1-3), © Lignes Imaginaires/C. Dugave 2016.

Aujourd'hui il ne travaille pas. Il s'est levé un peu plus tard que d'habitude, errant dans le silence oppressant. Il avale un rapide petit-déjeuner, s'habille à la va-vite, hasarde par la fenêtre un regard résigné. Au dehors, l'automne morose tend la toile grise et distendue d'un ciel de pluie. Nul spectateur pour assister au spectacle d'une fin de saison. La rue bourdonne pourtant comme une ruche, prise d'une frénésie incessante et vaine.

Il enfile son long imperméable, son chapeau de toile, remonte son col et sort d'un pas pressé, se dirigeant sans hésiter vers la grand-rue, heureux d'échapper à la touffeur insupportable de cet intérieur pourtant familier, autrefois rassurant. Il aspire l'air à grands coups, comme s'il allait en manquer, évite les regards, change de trottoir, de rue, pour des chaussées plus calmes. L'agitation, le vent, les bruits lui donnent le tournis, le saoulent comme un vin trop capiteux. Il préfère les détours, affectionne les voies solitaires.

Il s'est arrêté pour regarder les mères de famille, leurs lambins dans les landaus, déjà engoncés dans des vêtements chauds. Le vent frisquet sent déjà l'hiver. Il s'approche d'un groupe de très jeunes enfants. Le plus petit trottine dans un tas de feuilles tandis que les autres jouent au ballon, se chamaillent. L'un d'entre eux affalé sanglote et trépigne. Il veut s'avancer vers lui, le prendre dans ses bras, mais une femme se précipite pour relever le gamin au regard surpris. Sa petite mine se chiffonne un peu quand son regard croise celui de l'homme. La mère de famille s'éloigne sans prêter attention à l'intrus, sermonnant la petite troupe qui s'égaye comme une volée de moineaux.

Il reluque les enfants encore un moment, sans trop insister, détournant le regard à chaque fois qu'un passant ou une promeneuse le dévisage. A présent, il tremble. Il aimerait tellement tenir entre ses mains l'un de ces petits corps pleins de vie, caresser sa douce chevelure, laisser courir ses doigts sur le velours de la peau et cueillir le rire comme un fruit mûr en récompense. Il en rêve souvent la nuit, en vain, comme à un corps de femme interdit. Et chaque fois dans le matin blême il se réveille, seul toujours, dans le silence de l'appartement vide.

Il a senti un choc amorti contre sa cuisse. En baissant les yeux, il croise le regard candide d'un petit garçon d'environ deux ans qui le considère d'un air vaguement outragé. Il dit « Bonjour toi ! » mais le bambin lui fait une grimace, recule en vacillant, tourne bride vers le parc de jeux et repart d'un pas incertain. L'homme avance dans la foulée du petit homme mais immédiatement un corps robuste s'est mis en travers de sa route. Il évite le regard inquisiteur puis méfiant, la moue réprobatrice, ignore le ton autoritaire qui ne s'adresse pas à lui mais a été lâché à son intention. Il renonce, fait demi-tour, se hâte vers la sortie du square.

Un peu plus loin sur le boulevard, il suit une jeune maman, son aîné trottinant à côté d'une poussette double. Cette silhouette a éveillé en lui un flot de souvenirs émouvants, de sensations délicieuses mais si lointaines déjà… Mais la petite famille bifurque soudain sous le porche d'un immeuble cossu, disparaît après un temps d'hésitation, comme avalée par la façade de lourdes pierres de tuffeau.

Au bout de l'enfilade d'immeubles couleur poussière, derrière la double rangée de platanes, il a repéré le signal, lu le panneau  "Attention école, ralentir". C'est comme un message subliminal qui l'attire, irrésistiblement, débordant de sensations anciennes mais pourtant encore bien présentes. Devant les grilles, une foule bigarrée mais clairsemée attend la sortie des enfants. Midi approche. Aux alentours, l'agitation est à son comble. Les mains dans son grand imperméable, l'homme s'est dissimulé dans l'ombre éparse de marronniers déjà fort dépouillés tandis qu'une bruine ténue commence à griser les trottoirs. Il patiente jusqu'à l'arrivée des premiers élèves lâchés vers la sortie tandis que les demi-pensionnaires se rassemblent en lignes indisciplinées. Dans la foule grossissante des chevelures luisantes et des capuches mal ajustées, il avise une petite fille seule qui semble chercher un repère. Il s'approche. L'enfant le regarde sans peur. Il lui sourit. La gamine a de longs cheveux blonds, des yeux d'un bleu céruléen, une peau rose et fraîche au velouté de pêche. Il est pris d'une envie soudaine de la prendre dans ses bras, de sentir son souffle tiède contre la peau de sa propre joue, de s'enivrer de son odeur d'enfant. Il s'accroupit. Mais soudain, l'ombre s'étend sur lui.

– Vous cherchez quelque chose ?

C'est un type plus grand que lui, et beaucoup plus costaud, plus jeune aussi. Il le regarde sans aménité, sans agressivité non plus, mais on devine chez lui une méfiance puis le début d'une colère. Il balance son buste massif, les mains inertes que l'on devine prêtes à pourfendre. Il insiste, répète sa question sur un ton impatient. L'homme bafouille une réponse inintelligible qui déclenche un concert de protestations. Plusieurs autres personnes se sont approchées, vindicatives. Exclamations et  questions fusent :

– Mais qu'est-ce c'est que ce type ?

– On ne sait pas trop, il n'a pas d'enfant, mais on le voit souvent par ici...

– Espèce de pervers, on a vu clair dans ton jeu !

– Salopard, foutez le camp, allez faire vos cochonneries ailleurs !

– On ne devrait pas appeler la police ?

Il proteste, d'abord indigné puis, incrédule devant tant d'agressivité, finit par baisser la tête. Il abat pavillon face à l'hostilité grandissante, recule, reflue précipitamment, cherchant à se dégager de l'étau des corps qui se referme. Il finit par s'éloigner, confus, contrit. On ne l'y reprendra plus.

Il est rentré chez lui par des chemins de traverse, effrayé qu'on le suive, qu'on le trace. Il a retiré son grand imperméable mouillé et son chapeau dégoulinant de pluie, frigorifié par la pellicule de sueur qui recouvre son corps. Il verse du café dans une tasse, le chauffe au four micro-ondes, avale une première gorgée, forte et amère comme un médicament. A travers la buée odorante, son regard croise les yeux céruléens encadrés d'une chevelure blonde. Puis, instinctivement, ses pupilles dérivent vers la moue chiffonnée du petit garçon, même regard étonné, cheveux un peu plus sombres. Son tour d'horizon butte enfin sur la photo de famille, Juliette et Martin dans les bras de leur mère, blondeur et regard pervenche, tout sourire devant l'objectif.

Il se souvient. Il y a un an, presque jour pour jour. Les impressions le submergent. Il ouvre la bouche pour crier et ne parvient qu'à émettre un vague grognement d'animal blessé.

La route de campagne, déjà tard en soirée…

Le retard accumulé…

La fatigue qu'on oublie…

Les virages qui s'enchainent…

Le camion, sur le bas-côté, arrêté, trop large à la sortie du virage, la route humide et glissante, les poutres de fer dont la rouille se perd dans le roux des taillis, longues échardes de métal à peine signalées par une vague lanterne éteinte…

Et puis le monospace qui dérape, file sans hésiter sur le mastodonte, s'empale sur les poutrelles qui pulvérisent le pare-brise, effleurent sa joue et son épaule avant d'enfoncer le reste de l'habitacle.

Et son cœur s'affole, son esprit s'embrouille englouti par l'afflux des souvenirs, imposant l'horreur de ce soir tragique.

Hurlement des freins, éclat du verre, gémissement du métal.

Odeurs de fer, d'essence et de sang mélangées qui se mêlent aux senteurs de sous-bois.

Un soir d'automne, sur une route de campagne.

© Lignes Imaginaires/C. Dugave 2016, Dépôt préliminaire chez copyrightfrance.com - http://lignes-imaginaires.fr
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