Lacrima Solis

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     Premier Episode.

     Premier Décembre.

     C’est ce qu’indiquait son réveil numérique lorsqu’il ouvrit péniblement les yeux. Le corps encore tout engourdi, il se leva délicatement du lit - du moins, aussi délicatement que pouvait lui permettre ses cent-six kilos tout rond. D’un pas rapide, il se dirigea vers le comptoir de sa cuisine où l’attendait un bon café tout chaud. Noir, serré, sans lait et avec deux sucres, s’il vous plaît. C’était devenu une routine pour lui, un des petits plaisir dont il pouvait se délecter au quotidien. Il n’imaginait pas commencer une journée sans ce petit bol de bonheur. Le Times semblait tout de suite plus insipide sans le divin nectar.

     D’un soupir, il contempla la vue du soleil levant sur Manhattan que lui offraient ses gigantesques baies vitrées. C’était le moment de la journée qu’il préférait le plus. Ça lui rappelait tant de souvenir... Lorsqu’il n’était encore que ce petit Jordan de huit ans, assis sur une des poutres de la ferme familiale à contempler le soleil baigner la campagne. Il était loin ce temps-là. Refoulant ses pensées, il se dirigea vers l’énorme lit où se prélassait une délicieuse créature à la peau blanche comme l’ivoire.

     — Tu dois y aller maintenant, dit-il en enfilant un peignoir. Amy revient dans une heure, et je ne tiens pas spécialement à ce qu’elle te voie nue dans mon lit.

     — Tu ne lui as toujours pas dit pour nous ? demanda-t-elle, d’une moue déçue.

     Jordan haussa un sourcil en regardant la jeune femme qui avait bien le tiers de son âge. Ses longs cheveux roux cascadaient dans son dos, et laissaient entrevoir un délicat tatouage au creux des reins, qui bougeait avec grâce lorsqu’elle se mettait à marcher. Le petit papillon d’encre semblait alors vouloir s’envoler, retrouver sa liberté. Délicieuse créature… Délicieuse et naïve, c’était peut-être qui la rendait si désirable.

     — «Nous» ? Il n’y a pas de «nous», il n’y en a jamais eu. Je t’ai payé pour que tu arrives là et...

     — C’était parce que je le voulais bien, murmura-t-elle en souriant.   

     Elle avait à cet instant ce regard, celui même qui l’avait fait chaviré hier soir. L’homme se pétrifia mais le temps s’écoulait et il valait mieux mettre fin à cet entretien.

     — C’était plutôt parce que ton petit nez porcin avait flairé l’argent dès que j’avais mis un pied dans la pièce, se rappela-t-il.

     La vérité fait toujours mal, elle n’avait pas été aussi bonne qu’elle le pensait dans son rôle au final. Elle prit un air choqué, mais Jordan n’en avait cure. Tout ce qu’il voulait, c’était qu’elle parte. Maintenant, sans chipotages. Si Amy lui tombait dessus, il allait avoir de gros soucis... Et pas que conjugaux. Toute la presse à scandale s’en mêlerait, Amy lui collerait un procès monstre au cul et comme par magie, il perdrait plus d’un quart de sa fortune. Ce qui n’est jamais négligeable. La jeune femme lui jetait dorénavant des regards assassins. Elle ne semblait pas avoir apprécié le compliment... Comme quoi, je n’ai jamais été très doué avec les femmes, pensa-t-il tout en regagnant le living pour reprendre la page du journal qu’il avait laissé.

     — Savez-vous, Monsieur Van Marckx, qu’il me suffit de donner un coup de téléphone afin de ruiner votre réputation ainsi que votre entreprise ? Cela n’est pas flatteur à votre image que d’avoir engagé une... Femme comme moi pour combler vos désirs inavoués.

     Une pute parmi tant d’autres. Sans ambition aucune que de lâchement agacer la première personne d’importance venue qui aurait eu la malchance de poser les yeux sur elle, soupira-t-il tout en terminant d’une longue goulée son café. Sans perdre ne serait-ce qu’une seule goutte de son sang-froid, Jordan sortit un petit carnet de sa mallette qu’il griffonna avec calme. Il s’imaginait à la place de cette Tiffany, ou qu’importe le nom qu’elle s’était inventée. Elle devait se sentir fière, tellement fière, elle s’imaginait peut-être en position de force, mais qui irait croire une fille des rues ? Sûrement pas les membres du conseil, mais la presse… Il les connaissait très bien ceux-là aussi, de toute manière quand ces chacals n’avaient pas de quoi se mettre sous la dent, ils inventaient leur propre preuve. Dieu bénisse Photoshop et ses putains de moutons prêt à avaler n’importe quoi, sourit Jordan intérieurement.

     — Je crois que ceci pourrait acheter votre silence, n’est-ce pas mademoiselle ? dit-il en lui tendant le chèque, coincé entre son index et son majeur.

     La jeune femme ne répondit rien, se contentant de lui sourire en glissant doucement le chèque dans son sac à main. Toujours en silence, elle s’habilla, l’embrassa rapidement et allait filer par la porte principale lorsque l'homme s’adressa à elle.

     — Dis-moi, j’ai un ami photographe, ça te dirait que je lui parle de toi ? Il m’a semblé qu’il me disait vaguement être à la recherche de filles de ton profil pour une exposition.

     Il lui tournait le dos mais il sentit la jeune femme s’empourprer. Elle miaula quelque chose de positif avant de quitter définitivement l’appartement.  Il n’entendrait sans doute plus jamais le son de sa voix, mais voilà une fille qui était dans sa poche. La flatterie, vendre du rêve, une façon comme une autre de se mettre dans les faveurs de quelqu’un. C’était exactement le type de fille à la recherche de la célébrité, mais la réalité n’était pas aussi rose que dans MTV, ici, on se fait vite bouffer par les loups qui rôdent. Elle n’atteindrait peut-être jamais son rêve, quoique la coke et la pauvreté l’avait rendue assez maigre que pour être photographiée.

     Jordan entendit un bruit de clef dans la serrure, et il réalisa soudain que son rêve à lui venait de se terminer. Retour à une réalité froide et glacée. La porte s’ouvrit puis se ferma. Des bruits de talons épais se dirigèrent vers lui mais le contournèrent.
    
     — Bonjour quand même, lança-t-il sans vraiment attendre de réponse en retour.

     Il se leva, il devait de toute manière y aller, le conseil d’entreprise ne l’attendrait pas. Ou du moins il tentait de s’en persuader. Il s’intéressa un instant au journal posé sur la petite table basse, jetant un coup d’œil au temps qu’il ferait aujourd’hui ; le Times annonçait encore une nouvelle journée de neige... 

Alors qu’il se dirigeait vers le dressing d’un pas las, les talons se rapprochèrent de lui. Un son agaçant qui parvenait selon lui d’une personne tout aussi agaçante. Raison pour laquelle il rentrait tard et partait tôt. N’avoir aucune attache, sûrement la logique du succès de son entreprise.

     — J’ai des nouvelles d’An… Elle est à Madagascar… risqua Amy.
 
     An… Ce nom sonnait étrangement faux à son oreille, comme s’il avait tout fait pour se le sortir de la tête. Combien de temps cela faisait-il que sa fille avait quitté Manhattan ? Cinq ans ? Et depuis quand ne se parlaient-ils plus ? Là c’était plus dur.

     — Ah… fit-il à peine étonné, simplement dans l’espoir d’engendrer une brève discussion. Elle t’en a dit plus ?

      — Tu connais An… Aux dernières nouvelles elle serait près de Toamasina, je n’en sais pas plus.


      Un long silence s’en suivit. Il entendit vaguement le bruit du briquet d’Amy, son meilleur ami depuis longtemps déjà. Il s’habilla, sans lui jeter un regard. L’amour les avait quittés depuis bien longtemps déjà, mais aucun des deux ne s’en inquiétait. C’était à se demander s’ils s’étaient déjà aimés. Lorsqu’il se retourna vers elle, Amy avalait goulûment une bouffée de fumée de son cigare favori. Ses mains tremblaient. Il lui semblait qu’elle avait peur de lui, peur de sa fortune et de son pouvoir. Il sourit, ce sentiment lui faisant étrangement chaud au cœur. Quel délice d’avoir la toute-puissance sur quelqu’un...


   — J’y vais, Amy, dit-il en empoignant sa mallette.

   — Où ? demanda-t-elle, les yeux perdus sur l’horizon bétonné de Manhattan.

     Il soupira. La mémoire de la jeune quinquagénaire s’effaçait, petit à petit. Les soucis, la dépression avait dit son médecin. Il lui avait conseillé des médicaments, aux prix exorbitants, censés atténuer la progression de la maladie. Jordan n’avait pas voulu payer... Peut-être valait-elle mieux qu’elle oublie, s’était-il dit.

     — Le conseil d’entreprise m’attend. On doit décider quand commenceront les travaux de forage en Antarctique. On y a détecté une grande quantité d’énergie fossile et... Enfin, ça ne t’a jamais intéressé, de toute façon.

     Les yeux d’Amy croisèrent les siens. Pendant un instant, il crut qu’elle allait se mettre à pleurer, mais elle se retourna.

     — J’ai lu qu’on annonçait de la neige, murmura-t-elle pour changer de sujet. 

     — Moi aussi, ils se sont sûrement trompés, il fait presque vingt degrés, rien qu’à cette heure-ci... Bon, j’y vais, ne m’attends pas.

     Il tourna les talons, et claqua la porte, sans s’apercevoir les longues larmes qui roulaient le long des joues de sa femme. Perdu dans ses pensées, il ne prit pas sa longue Mercedes pour se rendre au travail, prétextant que le siège de la compagnie n’était qu’à deux pas d’ici. Il marchait d’un pas lent dans les rues encrassées, parfois arrêté par des mendiants à qui il ne donnait jamais un dollar. Ses pensées étaient tournées vers la petite rousse. Il la reverrait bien finalement, tiens... Peut-être que son mensonge sur le photographe était une bonne idée.

     — La fin du monde, monsieur ! Nous sommes aux portes de l’Apocalypse, monsieur ! clamait un clochard borgne à deux pas de lui.

     Son haleine puait tellement le schnaps que Jordan prit un grand soin à traverser la rue pour l’éviter. La voix du vieillard s’élevait au-dessus des klaxons, tremblotante et fatiguée.

     — Priez pour votre salut, mes frères ! continuait-il. La fin du monde est...

     Jordan ne l’entendait plus, seuls résonnaient dans son crâne les violents battements de son cœur. Ce qu’il voyait était d’une telle beauté. Les yeux rivés vers le ciel, il semblait hypnotisé par ce qu’il voyait. Et ce qu’il voyait était loin d’être habituel... De longues flammes vertes tombaient du firmament, doucement, de manière presque poétique. Le ciel à présent, était devenu vert, et la panique enflammait les rues. Le vieillard sur le trottoir, pointait le ciel d’une main tremblante.

     — Je vous l’avais bien dit, je vous l’avais bien dit...

     Jordan n’entendit pas le crissement des pneus sur le bitume. Il n’entendit pas le klaxon qui se rapprochait de lui à grande vitesse. Il reprit conscience grâce à la douleur, violente et inattendue. Couché dans son sang, les yeux toujours fixés vers le ciel, il hoquetait. D’une beauté froide, les flammes se rapprochaient dangereusement du sol, mais il n’en avait cure. Les passants couraient autour de lui, sans lui prêter aucune attention. Sentant venir la Mort, il ferma les yeux sur cette vision d’Apocalypse.

     — Je vous l’avais bien dit...

       Second Episode.

     Deux Décembre.

     Un arôme balsamique régnait dans l’atmosphère de la pièce. En son centre, une veuve, loin d’être éplorée. Amy était seule, c’est ce qu’elle avait souhaité, ne voir personne. Elle ne s’était pas habillée ce matin, une sorte d’hypocrisie personnifiée. On entendait d’elle qu’elle soit bouleversée, anéantie, en vérité elle avait du mal à laisser perler une seule larme sur son visage. Après tant d’années, c’était une délivrance au goût amer qu’elle atteignait. Elle avait toujours fermé les yeux sur tout, l’image primait après tout. Elle n’était pas responsable de leur situation financière plutôt aisée, Jordan seul en était responsable. Amy avait toujours cru bon de rester avec lui pour le bien des enfants même si son propre bien primait tout autant.. Elle s’était habituée au luxe, elle aimait parader, elle aimait d’être quelque part en dehors de cette société de labeur. Métro, boulot, dodo, n’était qu’une vaste plaisanterie et elle ne le devait qu’à une seule personne. Même si cela signifiait fermer les yeux sur les allées et venues de jeunes filles en tout genre dans le lit conjugal.

     Elle soupira mais non, les larmes ne voulaient vraiment pas venir. Elle avait été égoïste durant toutes ses années… À aucun moment elle n’avait réellement agi pour le bien de sa progéniture, ce n’était que pur vérité. Travis, leur premier enfant, était parti beaucoup trop tôt. Accident de voiture à dix-huit ans, coup du lapin. Ann quant à elle était partie faire le tour du monde dans l’optique de rester le plus loin de son paternel. Il arrivait qu’elle donnait parfois de ses nouvelles, mais la dernière qu’elles s’étaient vues remontait à plusieurs années. Et enfin il restait Rachel… Tout droit marchant sur les traces de son père. Il était depuis longtemps prévu qu’elle lui succède dans l’entreprise, mais personne n’aurait pu prédire que cela arrive si prématurément. Et tout comme son père, Rachel était loin d’être quelqu’un de bien. Egoïste, immature, la jeune femme de vingt-huit ans ne vivait que pour sa propre petite personne.

     Amy se prit le visage entre les mains et cette fois, pleura pour de bon. Pas pour Jordan, mais pour ses enfants à qui elle n'avait pas donné assez d'amour. Comme elle regrettait… Cependant, les larmes n'eurent pas le temps de rouler sur ses joues qu'elle les essuyait d'une main tremblante. Elle alluma l'écran géant, essayant de noyer ses noires pensées dans l'univers vide de la télévision.

     "… D'une éruption solaire. Cependant, les scientifiques sont sceptiques ; en effet, seules de faibles anomalies solaires ont été détectées ces dernières semaines, insuffisantes pour créer un tel phénomène. Outre cette question, une autre se pose : ce phénomène va-t-il se reproduire ?
Une nouvelle question sans réponse. Nous n'avons, à l'heure actuelle, aucune donnée nous permettant de répondre à cette énigme. Prions cependant pour que cette catastrophe ne se reproduise plus."

     Elle soupira. Ces flammes vertes, elle les avait vues. Elle avait d'abord cru à une illusion, puis la réalité la frappa de plein fouet. Du haut de son 47e étage, Amy était en sécurité. Cependant, dans la rue, cela avait été l'hécatombe.Les gens avaient crié au désastre, et la peur avait frappé les rues. En effet, ce n’était pas tout les jours que le ciel vous tombait dessus... Ils avaient appris plus tard que cela s'était produit aussi en Europe, et en Inde. La population criait l'Apocalypse à chaque coin de rue, et les quartiers vibraient de peur.

     Dans un sursaut de colère, Amy se leva et débrancha la télévision. Tout lui rappelait Jordan, et tout ce qu'elle voulait, dorénavant, c'était oublier. La sonnerie de l'interphone la sortit de ses pensées.

     — Amy Van… Amy Martins, murmura-t-elle.

     — Maman ? Ouvre, c'est moi…

     Elle savait qu’elle n’allait pas tarder, elle avait vaguement parlé à Rachel tout à l’heure au téléphone. Elles s’étaient déjà vues hier, après l’accident, mais à l’appartement de Rachel cette fois, Amy avait envie de changer d’air. Elle pressa le bouton juste sous l’interphone et s’en alla préparer du café. Bientôt sa fille la rejoignait après avoir pris l’ascenseur et elles s’entourèrent mutuellement de leurs membres.

     Rachel avait déjà retiré son blouson qu’elle portait autour de son bras. Elle fit quelque pas et profita du fait que sa mère était partie chercher les boissons pour la déposer sur l’un des meubles du hall. Les deux femmes s’installèrent dans le salon tout ne s’échangeant aucun mot. Toutes deux avaient le regard rivés sur leur boisson, encore trop chaude pour qu’elles puissent y poser les lèvres.

     — Ça va maman..? finit par demander Rachel dans l’espoir de dégeler l’ambiance.

     Il était stupide de poser une telle question dans ce genre de situations, on perdait un être cher, mais la vie continuait malgré tout. Les obligations de cette dernière faisaient que bientôt, Amy devrait cesser le recul qu’elle prenait. Il était impossible de vivre dans le passé, surtout à cette époque où les plus pernicieux n’hésitaient pas une seule seconde à se faire les crocs sur les plus faibles. Jordan était parti, mais il restait son nom, toute son œuvre derrière lui, il restait la Van Marckx.

     — On fait aller… se décida finalement Amy.

     Sa réponse était tout aussi stupide que la question en elle-même, mais c’étaient des choses que l’on ne changeait pas, il ne fallait rien laisser paraître, tout était question d’image. Ses mains portèrent la tasse à ses lèvres où elle y versa une infime partie du contenant. Le breuvage chaud lui faisait du bien.

     — Maman, je ne vais pas rester longtemps…

     — Tu t’en vas déjà ? s’inquiéta-t-elle en voyant sa fille poser sa soucoupe sur la table basse du salon.

     — Oui, avoua-t-elle, j’ai été contacté par l’entreprise, ils m’attendent de toute urgence pour une réunion.

     Une époque où les plus pernicieux n’hésitaient pas une seule seconde à se faire les crocs sur les plus faibles.

    
— Très bien, je comprends… 

  
Amy ne pouvait pas la retenir, c’était elle l’héritière légitime et ce depuis toujours. Elle ne faisait que ce que l’on attendait d’elle, à savoir gérer les affaires de son père comme la petite fille modèle qu’elle avait toujours été. Mais à vingt-cinq ans, elle était encore trop jeune, non, ils n’y étaient pas préparés…

     — Et pour ta sœur..? osa Amy.

     — Quoi ma sœur ? questionna Rachel qui remettait à présent son blouson.

     — Tu penses que l’on devrait la prévenir..?

     La jeune femme haussa les épaules.

     — À quoi bon ? Voilà des années qu’elle ne parlait plus à papa et qui sait où elle se trouve à présent ? Elle a tout fait pour s’éloigner de lui et maintenant elle viendrait pleurer sur son lit de mort ? Excuse-moi mais j’aurais du mal face à tant d’hypocrisie.

   — Oui je… Je comprends, murmura Amy.

   A vrai dire, elle se sentait plus proche d'An que de n'importe quel autre de sa famille décimée. Si elle avait eu quinze ans de moins, elle aussi serait partie à l'aventure, sauver des vies, faire quelque chose de concret. A la place, elle doit se contenter d'écouter les caprices de Rachel et accepter les sincères condoléances en prenant un air peiné.

   Le souffle soudain lui manqua. Une terrible vérité vint la frapper en pleine face. Elle avait raté sa vie. Sacrifié ce qu'elle avait entreprit au profit de l'entreprise meurtrière de son mari, sacrifié sa liberté au nom de ses enfants qui ne l'avaient jamais réellement aimée. Les larmes lui montèrent aux yeux.

   — Tu devrais y aller, Rachel. J'aimerais être un peu seule, murmura-t-elle d'une voix digne d'un revenant d'outre-tombe.

  Rachel se retourna vers sa mère, les sourcils froncés.

   — Ne me dis pas que tu fais le deuil de papa, je ne te croirais pas. Dans votre couple, c'est toujours toi qui a tout fait foirer.

   Si tu savais…

 — Au revoir, Rachel, dit-elle en la poussant vers la porte, une vague bise sur la joue.

   Lorsque la jeune femme eut passé le pas de la porte, Amy remarqua le tremblement frénétique de ses mains. Elle serra les poings et laissa pousser un soupir, qui mêlait à la fois tristesse et désespoir. Elle leva les yeux au ciel, se surprenant soudainement à espérer la venue de nouvelles flammes, qui brûlerait son corps sans souffrance. S’effacer du monde, aussi vite que l’on y était arrivé... Quel magnifique rêve.

***

   — Madame Van Marckx ? 

   Amy se tira soudainement de ses pensées. Autour d’elle, tous les associés de son mari la regardaient avec nervosité, et plus particulièrement Rachel, assise à sa droite. Le destin de l’entreprise se jouait dans les paroles qu’elle allait prononcer.

   — Excusez-moi messieurs, murmura-t-elle, je lègue ma place en tant que présidente de l’entreprise de mon défunt mari, Jordan Nathan Van Marckx à ma fille, Rachel Diane Van Marckx. A partir de ce jour, je n’ai plus aucun droit sur l’entreprise.

   Un soupir de soulagement parcouru l’assistance. Tout le monde savait Rachel comme la plus apte à diriger l’entreprise, car la jeune femme avait toujours été le portrait craché de son père : négociatrice, douée en affaire et terriblement persuasive. Un sourire naquit sur le visage de la jeune femme, un de ces sourires d’enfants qui viennent de découvrir leurs cadeaux au pied du sapin. En silence, elle se déroba du conseil d’entreprise, trop occupés à féliciter la nouvelle recrue. Elle descendit les vingt-quatre étages sans un mot, trop occupée à réfléchir. Tant de pensées se bousculaient dans sa tête...

   Elle remarqua soudainement que ses pas l’avaient menés sur le pont de Brooklyn. Elle n’avait pas remarqué qu’elle avait marché aussi loin et aussi longtemps. Elle s’arrêta, et regarda le vide d’un air pensif. Son coeur battait si fort, s’en était insupportable. Elle aurait tout fait pour arrêter cette cacophonie, retrouver un silence réparateur et définitif. Avec un sourire calme, elle passa par-dessus les barrières de sécurité. Elle entendit soudainement des voitures s’arrêter, des gens accourir pour lui venir en aide, mais cela semblait si flou... D’une poussée, elle se jeta dans le vide. Sa dernière pensée fut qu’elle allait mourir dans l’eau, alors que son mari était mort entouré de flammes célestes...

   Ils avaient toujours été contraires, même dans la mort.

     Troisième Episode.

     Trois Décembre.

     Les vents lui donnent toute force, c’était on ne peut plus vrai pour An. Elle avait toujours eu ce goût prononcé pour l’aventure qui l’avait fait quitter les côtés de l’Atlantique cinq ans plutôt. Mais même si elle avait toujours voulu voyager, il lui avait fallu un élément déclencheur, sans quoi elle serait peut-être toujours cloisonnée  dans le petit cocon familial que son père s’était efforcé de construire au long de toutes ses années. Son père... An soupira. Cela faisait tant d’années à présent qu’elle n’avait plus eu de contact avec lui...

     — Ça va ma puce..? s'inquiéta une voix masculine.

     An fit mine de sourire avant de poser ses lèvres sur l’auteur de l'interrogation.

     — Je pensais juste à un truc, rien d’important, le rassura-t-elle.

     — Et je ne peux pas savoir ce dont il s’agit je suppose...

     Elle l’embrassa une seconde fois comme en guise de consolation. Cela faisait dix mois ou peut-être plus qu’ils s’étaient rencontrés ici, à Toamasina. Greg était alors un touriste américain fraîchement arrivé dans la capitale de Tamatave. Quant à An, elle s’était laissée pousser par le vent, attrapant un vol en last minute pour Madagascar. Ils s’étaient rencontrés à l’aéroport et depuis, ils ne s’étaient plus quittés. Cela avait l’air étrange dit de cette façon, on a plutôt l’habitude de trouver sa moitié au travail, à l’école ou même par l’action d’un ami en commun. On en venait presque à oublier que le hasard faisait bien les choses...

     Elle se leva du lit et enfila un drap autour de son corps fin. Elle détacha ses longs cheveux blonds, qui roulèrent en cascade dans son dos, et se dirigea vers la salle de bain. L’appartement était terriblement modeste, mais elle ne s’en plaignait pas ; étant venue avec un simple sac à dos, elle aurait pu trouver pire. Elle se glissa sous la douche, tandis que le son de la vieille télévision lui parvenait de la pièce d’à côté. Elle profitait de l’eau qui ruisselait sur sa peau, prévoyant déjà la longue journée qui l’attendait. An travaillait bénévolement dans un hôpital itinérant, censé aider les plus démunis à avoir accès aux soins de base. Très vite, Greg s’était joint à elle. Il était dentiste de l’Iowa avant de la rencontrer, ce qui tombait plutôt bien.

     An sortit de la salle de bain, emmitouflée dans une serviette. Elle retrouva Greg, les yeux rivés avec effarement sur la télévision.

     — Tout va bien ? murmura-t-elle en lui déposant un baiser sur la joue.

     Il ne lui répondit pas, se contentant de lui montrer du doigt les informations qui défilaient sur le petit écran. On y voyait le centre ville de Manhattan, normal à première vue... Si ce n’est qu’une lueur  verdâtre venait illuminer la ville à une heure de pointe, sûrement en après-midi, c’était difficile à dire. La chaîne malgache montrait ensuite des images de cas similaires dans d’autres états de l’est des Etats-Unis. 

     — Qu’est-ce qu’il s’est passé ? demanda-t-elle en se laissant tomber à ses côtés.   

     —  J’en sais rien, ils parlent d’une éruption solaire, un machin comme ça, j’ai du mal avec le français... En tout cas, la journaliste assurait que des flammes vertes sont tombées du ciel, apparemment il n’y a rien de plus naturel même si ce phénomène peut paraître étrange.

     — Merde... Il y a beaucoup de victimes ?

     — Apparemment pas tant que ça en dehors des frayeurs que cela a dû causer, c’était plutôt un sacré spectacle de son et lumière taille XXL, dit-il en éteignant la télévision.

     Greg ne put s’empêcher de sourire.

     — Qu’est-ce que cela a de si drôle ? sembla s’énerver An.

     — C’est juste qu’on voyage à la découverte de paysages renversants en tout genre et quand un événement météorologique de ce genre arrive, c’est au foyer que l’on a laissé derrière nous que cela se passe... se justifia-t-il. Au pire, le prochain n’est que dans trois ou quatre milles ans à ce que j’ai compris, ironisa-t-il.

     — Je ne suis pas là que pour ça je te ferais remarquer, mon but est avant tout de venir en aide à la population locale, et il me semble que vous devriez en faire de même monsieur, votre cabinet vous attend avec sûrement une bien longue file de clients, lui dit-elle sur un clin d’oeil.

     — Oh bien sûr, où avais-je la tête, vite que j’enfile mon costume de super dentiste qui vole à la rescousse des plus démunis. N’empêche, voilà au moins bien un pays où les gosses m’adorent... rajouta-t-il avant de quitter leur lit.

     Il attrapa le premier tee-shirt qui trainait sur le sol et l’enfila. Il portait déjà un short beige et ses sandales l’attendaient sur le pas de la porte, dehors.

     — On se retrouve ce soir au Kiriaki ? demanda-t-il avant de quitter l’appartement alors qu’il connaissait déjà parfaitement la réponse.

     An lui répondit par un signe positif de la tête et il quitta la pièce sur un baiser invisible. Elle se retrouva soudainement seule, dans le silence de la pièce. Elle savait qu’elle devait se rendre à l’hôpital mais, n’ayant pas d’horaire, la paresse la forçait à rester quelques minutes de plus dans le maigre confort de son appartement.

     Elle se leva tant bien que mal en étirant ses longues jambes, et se dirigea en traînant des pieds vers la cuisine. La faim ne la taraudait pas, mais le simple fait de manger allait l’occuper. Elle attrapa une pomme à la volée, et croqua une grande bouchée... Qu’elle recracha aussitôt ; elle était tellement distraite qu’elle n’avait pas remarqué l’âge avancé du fruit. Elle courut vers le robinet où elle but à longues goulées, la nausée commençant à l’envahir. Finalement, elle ferait tout aussi bien d’aller travailler, rester chez elle ne semblait pas lui porter chance.

     Elle enfila une petite robe d’été (la température montait rapidement dans les trente degrés en milieu d’après-midi), prit son sac à dos et sortit. Son quartier était certes pauvre, mais les gens étaient gentils. A leur arrivée, ils avaient familiarisé avec un couple de jeunes malgaches qui leur avait appris les rudiments du français. Grâce à eux, An et Greg avaient pu se débrouiller pour trouver un logement, et ils les avaient remerciés en leur offrant des médicaments pour leur fille, souffrante de violentes crises d’asthme.

     Arrivée au coin de la rue, le vertige la prit. Le monde lui sembla soudainement flou, et elle secoua la tête pour dissiper ce désagrément. Elle n’eut pas le temps de faire dix pas que la nausée reprit, bien plus violente et plus rapide que la dernière fois. Sans avoir le temps de faire quoi que ce soit, elle vomit les maigres choses que son ventre contenait. Tout son corps tremblait, et la peur lui tordit les tripes. Elle n’avait aucun moyen de communication avec Greg, et l’hôpital était encore à plus de deux kilomètres.

     Elle se dirigea tant bien que mal vers la petite pharmacie du quartier qui faisait aussi office d’épicerie, afin de trouver le médicament adéquat. Elle savait exactement quoi prendre... Un des avantages du métier. Après dix bonnes minutes de marche, elle arriva enfin. Elle se sentait comateuse, ses lèvres étaient sèches. Elle poussa la porte, et s’aperçut avec effarement que trois personnes la précédaient dans la file. Une autre vague de nausée l’envahit, mais elle tint bon.

     Il ne restait plus qu’une personne lorsqu’un liquide visqueux s’échappa de ses cuisses. Le silence se fit, et elle regarda avec horreur la flaque transparente qui s’était formée à ses pieds. Ses jambes se dérobèrent, mais un homme derrière elle la rattrapa et la fit s’asseoir dans un divan miteux, situé derrière le comptoir. Les quelques personnes présentes se pressaient autour d’elle, criant des choses qu’elle ne comprenait pas dans un chaos indescriptible. Soudain, une femme s’approcha d’elle, et elle reconnut la vendeuse. Une femme bedonnante d’une cinquantaine d’année, qu’elle avait l’habitude de voir lorsqu’elle faisait ses courses. An lui agrippa le bras, lorsqu’une douleur fulgurante lui traversa le bas ventre. La femme lui prit la main, bredouillant quelque chose en français. An lui fit comprendre qu’elle ne comprenait pas, et elle se pencha alors sur elle, le regard bienveillant.

     —  Toi enceinte longtemps ? demanda-t-elle.

     Son coeur s’arrêta de battre et les larmes roulèrent sur ses joues tandis qu’une nouvelle douleur la traversait de part en part. Un hurlement lui traversait les lèvres tandis que des mains alertes lui retiraient ses vêtements et l’emballait dans une couverture. Elle avait envie de leur crier de tout arrêter, que tout cela n’était qu’un malentendu et que ce malaise venait simplement de la pomme avariée de ce matin. Mais elle savait, pour son plus grand malheur, qu’une indigestion ne provoquait pas cette sensation de déchirement. La femme la fit écarter les cuisses, mais An tentait de toute ses forces de l’en empêcher. Dans un juron, la femme se leva et la gifla violemment. 

     —  Toi pousser maintenant, sinon toi mourir, comprendre ?!

     En pleurs, An acquiesça. Elle savait pertinemment les risques encourus, elle-même aidant des femmes à accoucher presque tous les jours. Mais elle ne voulait pas, c’était impossible... Cependant, une autre douleur, plus intense la força à pousser. Elle sentait du sang glisser le long de ses cuisses alors qu’elle poussait un hurlement de douleur. Trois femmes l’aidaient à pousser alors que deux hommes la tenait fermement, car de violents spasmes la parcourait à intervalles réguliers.

     —  Pousse maintenant, pousse fort !

     Elle avait l’impression que son corps se déchirait, que ses entrailles explosaient. La douleur fut si intense qu’en ce moment, elle avait l’impression de mourir. Les larmes sur ses joues semblaient être faites d’acide, et tout en elle semblait brûler et se déchirer. Les femmes, entre ses cuisses, se criait des ordres. Elle comprenait vaguement qu’elle leur fallait de l’eau, et les mots à l’envers. Elle réalisa soudain avec horreur que le bébé se présentait par le siège, ce qui pouvait les mettre tous les deux en grave danger. Une nouvelle douleur lui fit échapper un cri, et elle agrippa la main d’une des jeunes filles qui l’aidait.

     —  Reste avec moi, d’accord, tu restes avec moi, lui demanda-t-elle fiévreusement.

     La jeune femme, qui ne devait pas avoir plus de dix-sept ans, acquiesça et lui serra la main. Ce maigre réconfort la rassura, alors qu’elle tentait une nouvelle fois d’expulser ce corps étranger que les gens appellent nouveau-né. Cette fois-ci, elle poussa si fort et si longtemps que les doigts de la jeune fille dans ses paumes devinrent bleus. Tout son corps tremblait, lorsque la libération se fit enfin. Elle poussa un soupir de soulagement lorsqu’on lui apporta en son sein un petit être bleu et recouvert de sang. 

     Elle pleura de tout son soûl, mais ce n’était pas des larmes de bonheur qui roulaient sur ses joues.

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