LE BAL DES PAPILLONS

Dominique Taureau

     Captivée par le tableau vivant qu'on m'offrait, ma curiosité ne put se lasser d'observer ; ce qui m'amusa le plus dans cette lanterne magique, c'étaient les papillons qui allaient, pour les premiers se bruler les ailes dans la célébrité, pour les seconds expirer dans le désamour et pour les troisièmes survivre aux alentours de la flamme…Chers lecteurs, pas un seul portrait mais une myriade de portraits ! Avez-vous assisté au bal des papillons ?

     Ce gala-là affichait complet au firmament de l'invitation. Y être absent alors qu'on avait reçu le carton prestigieux si convoité – au logo si légendaire – aurait été la faute tragique impardonnable significative de la défaillance aigüe de professionnalisme, du déficit fatal d'égo, de la déficience grave d'ambition et de la carence inacceptable de prétention. Les conviés ne se permettaient pas la libéralité de ne pas en être ! Les manquants à l'appel auraient été frappés par une incroyable disgrâce de la chance et une défaveur incompréhensible de la providence. Dans l'apparence de la politesse exquise et du savoir-vivre feutré à l'élégance patricienne acérée et affutée, le brevet d'hypocrisie mondaine s'appliquait impitoyablement dans les rapports souterrains les plus subtils de cette comédie humaine…C'est dire que tous les invités étaient présents !

     Il y avait toujours les mêmes grands papillons à ce diner annuel organisé par l'influente chaine de télévision privée : talents empressés, génies zélés, dons attachés, habiletés complaisantes, virtuosités serviables, savoirs faire avisés ; de nouveaux lépidoptères neufs attiraient les regards ; il y vibrionnait donc la collection uniforme et extravagante des éphémères d'une nuit de folie ! Au rebord des petits fours et des flûtes, il fallait la voir la drolatique ronde des feux-follets anciens et novices et des lucioles pensantes papillonnant autour de la lumière pharaonique de la puissance audiovisuelle : fugitifs spasmes souriants et grimaçants, volatiles frémissements de joie et de tristesse, vaporeux frissons de bonheur et de malheur, fugaces bruissements de bien-être et de mal à l'aise. C'était la chorégraphie des comportements, des émotions et des sentiments de l'âpre compétition concurrentielle autour de ce phare d'espérances : les paris, les risques et les bluffs au paroxysme de l'espoir obnubilés par le tournoyant audimat obsessionnel sacré ! Sincérité et ou hypocrisie ? Naïveté et ou cynisme ? Intérêt et ou mécénat ? Vertu ou vice ? Le ou rarement et le et souvent ou vice versa ?

     « - Les deux mon général ! »…« - Comment ça ? »…« - Eh bien voyez la peinture du tableau ! Exempt ou avec le moins possible de couleurs, la scène privilégie les deux teintes capitales du clair-obscur. Toutefois deux ou trois papillons rares se doivent de virevolter autrement ; des multicolores outranciers à qui de grands succès médiatiques récents pardonnent l'originalité provocante ; à la limite du encore possible, le rouge sombre audacieux et désinvolte montrant le bout de sa soie côté cœur sur les vestes ou un discret ruban de satin en nœud de papillon dans les cheveux ; les seules exceptions tolérées par la règle ! Car il faut impérativement voir les triangles de blanc derrière les nœuds de papillon, les soupçons de rectangle blanc au bout des manches de chemises et éventuellement parfois les touches blanches étincelantes des robes de la haute couture française ; et surtout – non négociable ! – partout il faut admirer l'impérieux noir dominant, sobre, doué, élégant, filiforme, mystérieux, bouffant, profond, séduisant, manipulateur, froid, pervers et perfide. »

     C'est l'unique moment du côtoiement des espèces, ailes contre ailes au coude à coude : passage rituel obligatoire. D'abord les valeurs conjoncturelles ! Les comédiens et les acteurs aimablement à la une des épisodes et des séries en vogue ; les stars inévitables obligeamment à l'affiche des médias ; les auteurs complaisamment à la promotion de leurs œuvres ; les écrivains à la porte des prix rivés sur l'indice des ventes ; etc…l'échantillonnage des artistes forcément en pleine cotation bankable de leur art. Ensuite les puissants ! Les producteurs, les réalisateurs et les scénaristes au sommet inévitable de leurs intérêts ; les actionnaires incontournables aux inéluctables pouvoirs d'argent et d'influence ; les publicitaires affairistes au pinacle de leur aubaine ravie ; les journalistes et les critiques réputés trop heureux d'y être ; les politiques immanquables en lune de miel ministérielle ; les intellectuels et les scientifiques à la proue de leur notoriété ; etc…les spécimens de l'élite pensante et agissante de l'audiovisuel. Enfin les salariés – invités aussi – puisqu'ils sont les maillons techniques nécessaires et indispensables à la chaine ! Le peuple des fourmis ouvrières et le bataillon des cigales et des libellules vedettes.

     C'est un régal pour ce gratin papillonneur de se déguster entre lui, de se savourer en gourmet dans les regards curieux de gourmandise farcie de bienveillance souriante et de duplicité marinée, de se jauger sous le sel du secret en informations fraîches garnies d'arrières pensées poivrées et épicées, de se mijoter des renseignements confidentiels pigmentés de moues étonnées veloutées de perversité, de se féliciter en congratulations sucrées nappées de jalousie onctueuse d'amertume, de s'assaisonner en catimini – non encore saucés dans la presse people – de potins mitonnés à la naïve fausse confidence confite…Bref à la recherche des croustillants dans le jus goûteux de la conversation d'ambiance dorée à point. C'est le pince fesse le plus coté et huppé de la capitale ! Les heureux bénéficiaires peuvent s'identifier aux étoiles reines de la voie lactée ; ils doivent ressentir la jouissance scintillante du plaisir d'y être, en goûtant le brillant luxe chic de luire à une bonne table prestigieuse, avec presque à coup sûr la délectation d'admirer les éclipses des étoiles filantes.

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