Le bruit mat des corps qui se heurtent

loua

Le silence est un carnage alors on le remplit de tout ce qui n'est pas nous juste pour enfin réussir à respirer un peu.

Dans son crâne résonnait l'infecte cacophonie des carillons bien trop motivés de l'église d'à côté.  Côme avançait les mains dans les poches, la tête dans les épaules pour échapper à tout ce qui était susceptible d'attirer son attention.

Concentration. Un pas devant l'autre. Nicotine.

Un bus manqua lui rouler sur les pieds, il recula d'un mètre ou deux, les yeux rivés sur les enseignes multicolores qui envahissant son espace vital. La vie avait l'air étrangement terne par ici. C'était quoi déjà la recette pour être heureux ? Il avait dû paumer le papier quelque part. Il grommela une imprécation aux chauffeurs du dimanche qui se faisaient la guerre à un rond-point, traversa sans savoir où il allait. Au radar il repéra un bar-tabac miteux coincé entre deux immeubles moroses. Mieux que rien.

Il tâta dans sa poche la mitraille qui l'alourdissait. Quand il l'aurait dépensée peut-être qu'il ne toucherait plus terre. Il n'avait pas l'impression de tenir à grand-chose. Quelques bricoles qui lui pesaient sur le cœur. Une ou deux choses à faire. Et ses cigarettes.

Il entra, commanda et paya, vieille habitude qui revenait au galop maintenant qu'il avait cédé à l'éternelle tentation. D'un côté il s'en voulait, de l'autre il s'en foutait. Sa tendance moralisatrice avait étrangement pris la voix de sa mère, tandis que l'ado en lui s'était rhabillé d'une apparence flirtant avec celle de son ex. Ou de son cousin déboulé la veille avec sa gosse dans les bras. Ils se ressemblaient trop pour qu'une image mentale les différencie, pourtant ça ne l'empêcha pas de rougir à l'idée d'avoir pu les confondre.

Il secoua la tête. L'erreur est humaine, d'abord.

Caresse rêche du paquet de Gauloises dans la main. Encore cinq minutes et il pourrait s'incendier les poumons. S'agissait juste de choisir l'endroit. Tout un rituel.

Il reprit machinalement le chemin dans l'autre sens, titillant le briquet entre ses doigts gourds. Il calcula, idée saugrenue, le trou dans son budget serré de chômeur que causerait son tabac. Misère.

Sans savoir pourquoi, il se mit à croire que cette journée était pourrie.

Il chercha le chemin jusqu'au parc, se perdit dans la foule sans rechigner, tout était bon pour ne pas rentrer chez lui retrouver l'affreux squatteur. Et rien que d'y penser ça lui coupa le souffle une seconde et demie. Y'a des choses qu'on redécouvre chaque fois comme une brique dans la poitrine.

Finalement il craqua, fit rouler la molette, s'embrasa les sourcils à la flamme mal réglée, tira une bouffée salvatrice de sa sucette à nicotine. Consécration. Pour une fois il avait des circonstances atténuantes. Un pigeon manqua le faire trébucher, il se rattrapa à un arbre, leva les yeux et découvrit la nature en plein royaume de béton. Il était arrivé.

Ignorant les bras tendus d'un banc un peu plus loin, il enleva ses chaussures et fit tremper ses pieds nus dans l'étang glacé. Clope aux lèvres il tentait de laisser s'échapper par ses orteils les miasmes étouffants de ses envies révolutionnaires. Foutre le camp ne servirait à rien. Mettre le cousin fugueur et sa gamine hors de chez lui non plus. Casser la gueule à son ex-patron n'aiderait certainement pas à retrouver un job quelque part. Et courir chez son ex tout court pour le kidnapper et le ramener chez lui ne ferait que lui créer de nouvelles emmerdes.

Le monde est tellement mal foutu, parfois.

Il fit un signe à une mémé qui promenait son chien, intimement persuadé qu'au moins ça lui éviterait de passer pour un goujat. Maigre consolation.

Il balança son mégot, attrapa ses pompes d'une main, les chaussettes de l'autre, fit quelques pas dans l'herbe fraîche. Puis sur le gravier en grimaçant. Il voulait dire merde à l'adulte responsable qu'il était censé être, merde au cousin, merde à tous ceux qui comptaient sur lui pour que la terre tourne un peu mieux. Lui aussi avait le droit de décrocher, de s'apitoyer sur son sort sans qu'on lui rebalance sa chance apparente dans la figure. Sa vie était un vrai bordel depuis trois jours, il était le seul à s'en rendre compte, et il devait faire avec pour que son petit monde n'explose pas.

Recoller les morceaux. Prendre les choses en main. Et ne pas se cacher sous son oreiller en gémissant qu'on n'a pas envie et que de toute façon ça peut attendre.

Il inspira à fond, suivit des yeux le soleil évanescent qui transparaissait derrière des nuages peu convaincus. Rentrer chez soi, faire à manger au cousin, téléphoner à l'ex, jouer avec la môme, et tout irait beaucoup mieux demain.

Il ralluma une cigarette. Il avait toujours envie de hurler. Mais il allait bien.

Il allait bien.

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