Le Bûcher

aeden

Texte écrit à l'occasion du défi d'écriture hebdomadaire organisé par "Jetez l'Encre" Thème: Portrait. Contrainte: un texte de l'instant, au présent, fluide, comme un polaroïd.

Et je traverse tout Paris par les souterrains, comme à chaque fois qu'il fait vibrer mon portable d'un flot de gémissements hagards. S'il pouvait encore écrire « il faut que tu m'aides », je crois que ça me rendrait un peu moins malade, je crois que ça apaiserait la rage, la lassitude acide de devoir éponger ses naufrages. Ca m'aiderait sûrement à expliquer à Léa pourquoi je me lève au milieu de la nuit pour courir dans les galeries branlantes d'une ville qui dort déjà. Tout ce qu'il envoie, pourtant, ne sont que des supplications dyslexiques qui me brûlent un peu le cœur.

« Vieux » » Jules écrit, « Vieux, viens, stp ».

C'est assez facile de deviner ce que ces trois mots veulent dire ; facile de deviner qu'en poussant la porte entrouverte de sa cage dorée du XVIIe, on le trouvera la face contre le parquet, entouré de ces parasites – les grattes-soirées les plus doués de la capitale – trop occupés à piller le bar pour lui enlever la seringue des veines. Quand je claque la porte, les rats quittent le navire et abandonnent le capitaine à fond de cale. Alors j'attaque :

« Qu'est-ce que t'as foutu putain ? Qu'est-ce que t'as encore foutu ? ». La réponse est toujours la même, toujours le même regard lointain, la gerbe au coin des lèvres a déjà tâché sa chemise à quatre cents euros : Jules ne sait pas ce qu'il a foutu, Jules ne sait jamais ce qu'il fout.

Le rituel est le même, chaque fois. Il faut d'abord le relever, soutenir son mètre quatre-vingt-trois jusqu'à la salle de bain grand luxe planquée dans le dédale des couloirs. Il faut lui retirer ses fringues, sa chemise tachée, son diesel coupé straight et ses putain de Weston hors de prix. Il faut s'efforcer d'ignorer qu'il faudrait bosser des mois pour s'offrir le quart de ce qu'il porte et puis le foutre sous la douche : torrent d'eau froide. Torrent d'eau froide qui inonde le visage de Jules, ses cheveux bruns, sa peau blafarde, son boxer clair en soie de Chine. Torrent d'eau froide qui te rappelle chaque fois l'adolescence heureuse que vous ne vivrez plus jamais. Le siphon aspire tout le whisky qu'il a bu mais les drogues restent accrochées sous ses ongles. Son œil semble mort et donne le vertige.

Jules, c'était le jeune premier. Le type qui irait quelque part, celui avec qui toutes les filles voulaient coucher et que tous les mecs détestaient : ce grand bonhomme d'argile. Ca ne compte plus, ce soir ; notre enfance partagée, les disques de rap U.S., les trilogies de S.F. et les après-midi interminables passés derrière la console. Tous ces souvenirs, qui sont aussi les miens, qui sont aussi ma vie, se sont dissouts, comme dévorés par l'incendie qui ravage sa vie. Ce qu'il nous reste, c'est ce genre de retrouvailles dans le clair-obscur d'un appartement que j'ai appris à détester, dans le silence pesant du désespoir d'un type que j'ai désappris à connaître. C'est ça, ce que Léa ne comprend pas. Même après tout ce temps, c'est encore ça qu'il faut lui expliquer chaque fois qu'il me sort du lit pour que je le sorte de sa merde, c'est pour ça qu'elle demande encore : « Mais c'est qui ce type ? Pourquoi t'y vas ? ». Se contenter d'un « rendors-toi chérie » ne suffit pas ; il faudrait lui expliquer que Jules était le jeune premier, le seul véritable ami. Il faudrait lui dire que c'était le plus doué d'entre nous, qu'on le croyait destiné à la lumière et que c'était en se liant à lui qu'on commençait à vivre vraiment. Tout ce qu'il incarnait, c'était le brasier de nos dix-sept ans et je ne crois pas que Jules ait jamais été préparé pour la suite.

Alors quand je le mets au lit, qu'il demande sa mère comme le môme de quatre ans qu'il n'a jamais cessé d'être, quand il s'agrippe, quand il sanglote et qu'il griffe, qu'il supplie qu'on ne le laisse pas, c'est tout un univers qui implose, toute une prophétie qui s'efface.

C'est le fils prodigue qu'on envoie au bûcher.

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