Le bûcheron et l'araignée

anton-ar-kamm

Il y a fort longtemps, trop longtemps pour une simple mémoire d'homme, dans le Canton des Vallées Bleues, vivait un bûcheron qui ne ménageait point sa peine au mal et mettait honneur à ce que ses mains proposent le labeur le meilleur qui soit.

Le mois très noir était déjà bien entamé et la fête de Yule approchait à grands pas. Il faisait très froid et le bûcheron s'affairait à préparer et choisir avec soin les bûches qui devaient brûler durant les festivités. Il prenait son travail très au sérieux, car si les bûches brûlaient durant toute la nuit de la célébration, cela porterait à chance à tout son village pour l'année suivante.

Mais alors qu'il s'affairait autour d'un tas de bois, s'offrit à lui la plus belle apparition que les dieux pouvaient offrir à un homme. Une femme à la chevelure rousse plus belle que le jour se promenait le long du chemin. Il s'approcha et engagea la conversation avec la demoiselle. Sa voix était aussi douce que le chant d'un rossignol et les manières du bûcheron respiraient la délicatesse. Et ils tombèrent amoureux l'un de l'autre.

La jeune femme aux nattes rousses était la fille du chef d'un village voisin et, malheureusement, celui-ci avait promis sa main à un parti bien plus intéressant que l'humble bûcheron. Toutefois, elle lui raconta que s'il lui présentait ses plus grandes richesses, il pourrait infléchir la décision de son père.

Le bûcheron réfléchit. Il ne possédait pas grand nombre de biens mais sa plus grande fortune résidait en son savoir-faire. Il partit alors en forêt, dénicha le plus beau sapin qui y résidait, le coupa à sa base et le porta au père de sa bien aimée pour le lui offrir.

Cela ne suffit pas.

- Il me faudra bien plus pour renier ma promesse, dit le chef, qui était un homme dur mais juste.

Le bûcheron retourna en forêt, ramassa de magnifiques feuilles et graines de houx puis revint pour en décorer le sapin.

- Ma parole vaut bien plus que quelques feuilles, asséna le chef.

Arpentant à nouveau les bois, le bûcheron dénicha de splendides boutons de roses séchées et en fit le même office que les graines de houx.

Le chef répondit toujours par la négative.

- Sont-ce là tes seules richesses ? lui demanda-t-il.

Désespéré de ne pouvoir faire changer d'avis au chef, le jeune homme erra le long du chemin qui le ramenait à son village. Fourbu par tous les efforts qu'il avait fourni, et malgré le froid, il s'assit sur une pierre pour se reposer.

Et c'est cet instant que choisit une petite araignée noire et velue pour perdre son chemin et pour se mettre à grimper le long du pantalon du bûcheron. Ce dernier, débordant de bienveillance et de respect pour tous les êtres vivants qui habitent la forêt, la prit délicatement dans main au lieu de l'écraser ou de la chasser, comme bien d'autres l'auraient fait.

- Petite araignée, lui dit-il, toi qui protège les arbres qui me nourrissent des insectes nuisibles, n'as-tu jamais désiré quelque chose d'inaccessible au point de vouloir en mourir ?

A sa grande surprise, l'araignée lui répondit :

- Tu m'as l'air bien triste, bûcheron. Que t'arrive-t-il ?

Le désespoir inondait tant son coeur qu'il profita de cette curieuse épaule pour pleurer et il lui conta toute l'histoire.

- Foie d'Arachnée, il n'est pas dit que la reine des araignées puisse laisser un homme bon et bienveillant comme toi sans aide. Conduis-moi à ce sapin que tu as offert au père de ta bien aimée, rentre te reposer et reviens demain.

Le bûcheron obéit, trop accablé pour refuser une aide, si petite soit-elle. Puis il retourna chez lui et dormit d'un sommeil sans rêve. Le lendemain, alors que la première gelée de l'hiver avait recouvert les arbres et les champs, il retourna au village voisin.

Et quelle ne fut pas sa surprise de découvrir la nouvelle allure de son sapin...

L'araignée avait travaillé d'arrache-pied toute la nuit pour recouvrir le conifère de somptueuses toiles fines et délicates. Le froid et la glace avait pétrifié la soie en de magnifiques guirlandes argentées que le soleil du matin irradiait de lumière. Jamais il n'aurait imaginé qu'un arbre puisse être si beau.

Le chef fut si émerveillé par la splendeur de l'ouvrage qu'il consentit, devant un talent si riche, à accorder la main de sa fille au jeune bûcheron.

- Un homme avec tant de délicatesse et d'ingéniosité ne peut être que digne de ma fille, finit-il par dire.

Le bûcheron, heureux, ne revit jamais la petite reine des araignées.

Les amoureux fêtèrent ensemble les célébrations de Yule, le solstice d'hiver, et décidèrent que chaque année, dans leur maison, se dresserait le sapin le plus magnifiquement décoré afin d'honorer cet évènement joyeux.

Et on raconte encore, de ci et de là, que leur amour brûlait si fort, qu'il attisait les bûches de Yule avec une telle vigueur, que la chance et le bonheur ne quittèrent jamais leur demeure.


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