Le concours

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Le concours

            Midi, Paul n’en menait pas large. C’était la première fois qu’il allait pouvoir emmener Sarah manger un morceau le soir. Son vieux avait enfin dit oui. Un p’tit snack, ça lui ferait surement plaisir. Elle avait juste quinze ans Sarah et son vieux n’était pas commode. Du haut de ses seize printemps, Paul n’avait pas envie d’un coup de pied au cul bien placé, il voulait un baiser, juste un baiser de sa belle….pour commencer.

Quinze heures, Sam avait chaud à son poste et quand il avait chaud, il ne fallait pas le chercher. Des frites, il en avait par-dessus la tête, sa casquette sentait le gras, ses cheveux collaient sur son front, il reniflait, tout l’agaçait. La chef de salle le pressait avec son p’tit air de le prendre pour un bon à rien « Sam, une grande frite ! Sam, tu t’es trompé de commande ! ». Sam par ci, Sam par là, Sam, tu vas voir de quoi il est capable…

Dix-sept heures trente, Margot terminait enfin les costumes des filles, deux beaux petits chaperons rouges et leurs paniers d’osier, elle se félicitait encore d’avoir eu cette idée. Elles avaient juste six et huit ans et c’était la première fois qu’elles iraient dans le quartier « faire Halloween ». Margot les accompagnera bien entendu, déguisée en grand méchant loup, Halloween, encore une fête commerciale qui lui avait fait dépenser de l’argent. Et l’argent, Margot n’en avait guère ces temps-ci. Les filles récupéreraient un maximum de bonbons, et peut-être un peu d’argent si les gens du quartier étaient généreux. Sinon…Margot expira bruyamment, la nuit commençait à s’installer, le temps était mauvais, les nuages d’eau plombait le ciel sans s’abattre. Elle regarda par la fenêtre, les néons s’allumaient progressivement sans vraiment éclairer. Elle soupira encore et pensa que si le quartier n’était pas généreux, le grand méchant loup passerait à l’action, à la manière de Robin des bois…

La fanfare du village envoyait s’introduire ses notes disgracieuses dans les oreilles des badauds réunis. Les mélomanes grinçaient des dents, les gosses dans les poussettes braillaient, les autres, hystériques, couraient autour de leurs parents, impatients d’aller à la récolte des friandises. La grosse caisse martelait un rythme endiablé, rendant le batteur, Bruno, un grand gaillard, rouge écarlate, sourd, et ses baguettes étourdies par la mesure. Il flottait dans l’air comme un tourbillon d’ondes maléfiques, les gens devenaient excités.

Raphael passa rapidement à travers la foule. Les rassemblements de cancanières et d’ivrognes soufflant dans des cuivres émaillés ne lui inspiraient que du dégoût. Il avait encore en mémoire sa mère, sourire grossier, tenue outrancière, pavanant devant le défilé des pompiers. Il était dix-huit heures, déjà les gamins déguisés galopaient partout, lui halant quelques confiseries. Au départ il les envoya balader gentiment, puis un peu plus méchamment, les attrapant par le col pour les secouer en criant des injures.

Il arriva au pied de son immeuble en furie au moment où Sarah, la future petite amie de Paul passait. Pour sa sortie avec le garçon, elle avait mis sa plus affriolante tenue, jupe courte, talons hauts, un soupçon de rouge à lèvres. Elle sortait de chez Lydie, sa meilleure amie qui venait de lui prêter son seul Wonderbra. Elle retournait chez son père afin d’attendre son copain qui lui avait promis « le grand jeu ». Une soirée comme celle-là, elle souhaitait qu’elle demeure « inoubliable ».

Raphael la fixa, les yeux grands ouverts. Elle avait osé, cette si petite fille, s’habiller en dame outrageuse. Il continua à la dévisager alors qu’elle le dépassait et poursuivait sa route, sans un regard pour lui. Sa mère non plus ne le regardait pas quand elle ramenait ses hommes à la maison. Raphael ne put pas mettre la clef dans la serrure de sa porte, ni monter s’assoir tranquillement devant sa télévision, il n’eut qu’un reflexe, la suivre.

—    Sam ! Une grand frite, expresso veux-tu ! Je vais fumer dehors…

Sam souffla de rage à la réflexion de sa chef. Il essuya la sueur qui lui coulait dans les yeux, envoya valser le panier à frites sur la tablette inox. C’en était trop, la garce le chauffait à blanc depuis le début de son service, ou bien elle se calmait, ou alors….

La chef de Sam se faufila entre les voitures du parking du snack afin de rejoindre la sienne. A sa hauteur, elle s’arrêta coté conducteur, ouvrit la portière, se pencha pour récupérer ses clopes sous le siège avant passager. Elle commençait à se relever, son attirail de fumeuse dans les mains quand elle se sentit projetée, se retrouvant collée à plat ventre sur les deux sièges avant. La chute inattendue lui fit pousser un cri d’exclamation, vite étouffé par une main gigantesque gantée de blanc qui lui enserra la bouche et les yeux. Une masse imposante s’abattit sur son dos, la retenant plaquée à l’étouffer. Impossible de bouger, la position était très inconfortable, le frein à main lui perçant littéralement l’abdomen. Dans sa douleur aigue, elle devina qu’on lui dégageait le cou, des doigts chauds recouverts de latex palpèrent un instant sa carotide puis une aiguille s’infiltra dans sa chair. La jeune femme tenta de crier, en vain, la main gantée l’empêchant d’exprimer son effroi. Elle perçut un liquide chaud s’écouler dans son artère qui lui paru alors s’endolorir, puis une langue brulante s’insinua dans son oreille. Le cœur de la jeune femme palpitait tellement qu’elle crut s’évanouir mais rien n’y fit, elle hurlait encore intérieurement quand des dents pointus lui arrachèrent la joue. Le liquide chaud arriva alors à son cœur en fibrillation et l’inonda de son poison mortel.

Le souffle court, Bruno se releva, un coup d’œil à gauche, un autre à droite, personne, il avait fait vite et bien. Il enleva le gant en latex, remit son gant blanc, récupéra sa seringue, en sortit un chiffre en plastique couleur or qui indiquait un quatre. Puis il sourit d’un air satisfait et repartit vers le café jouxtant le snack où sirotaient tranquillement les gars de la fanfare.

En traversant le parking entre deux voitures, il tamponna légèrement Sam qui allait comme un fou vers celle de sa supérieure. Au contact il s’excusa poliment, tout en lui glissant la seringue meurtrière dans la poche de sa veste de travail.

Dix-neuf heures, Sarah continuait tranquillement sa route, Gabriel à ses basques. Tout en marchant, il fixait les jambes fines, les résilles noirs, les talons aiguilles, tellement il les fixait qu’il les voyait troubles. Sarah se stoppa devant une porte cochère sombre, il s’arrêta aussi et sourit, perdu dans ses pensées les plus sordides. Il faisait déjà nuit, l’éclairage blafards des réverbères n'illuminaient rien qu’eux même, la jeune fille avait du mal à trouver sa clef. Gabriel, visage mauvais, bras tendus prêt à attraper sa proie fit quatre grandes enjambées et se trouva d’un coup retenu par le col et tiré férocement en arrière dans l’embrasure de la porte jumelle de celle de Sarah. La jeune fille ne se retourna pas au bruit de sa chute, elle venait de parvenir à ouvrir sa porte et toute à ses pensées les plus intimes, elle rentra au chaud dans son logis.

Gabriel se frotta le crane, quel était l’abruti qui venait de le ti...Paf ! Il n’eut pas le temps de se demander qui venait de l’aplatir sur le carrelage de l’entrée, visage écrasé par une main ganté de blanc, corps compressé par un corps terriblement lourd. Il essaya de se débattre et de se redresser mais la masse imposante s’alourdissait encore, les mains lui ramenèrent les siennes dans le dos, le menottant, il sentit qu’on lui farfouillait le cou et qu’une lame lui caressait gentiment la pomme d’Adam. A cet instant Gabriel pleura en pensant à sa mère. Puis la lame lui scarifia la nuque de part en part jusqu’à l’artère, une mâchoire lui arracha l’oreille droite, son sang gicla sans qu’il ne pousse le moindre cri, il s’était résigné à sa mort.

Bruno se releva en crachant sur le corps devenu inerte, insatisfait. Il inspecta sa tenue, quelques taches de sang apparaissaient sur son pantalon. Il secoua la tête mécontent, remis son gant droit, sortit un chiffre numéroté « un » qu’il jeta sur sa victime en éructant fortement, puis il sortit du hall afin d’entrer dans la maison de Sarah. Celle-ci crut à l’arrivée de Paul et lui sauta presque au cou. Son élan de jeune fille guillerette amoureuse le surprit, il pouffa, la scruta rapidement du regard et conclut à haute voix :

—    Beau déguisement ! 

Sarah recula d’un pas et demanda, mécontente de l’arrivée de cet inconnu.

—    Vous êtes qui vous ? Et qu’est-ce que vous faites ici ? 

Le sourire toujours aux lèvres, l’homme ouvrit grand les bras et répondit jovial :

—    Je viens pour le concours !

—    Quel concours ? Questionna l’adolescente agacée, j’ai pas que ça à faire, j’suis pressée, y’a mon homme qui va arriver.

—    Très bien, ricana Bruno, il pourra participer ton homme, mais on va commencer par toi, tu y as mis vraiment du tien tu sais, ça fait pas vraiment Halloween ton déguisement, plutôt poule de luxe…

—    Oh mais reste poli, dit Sarah énervée, t’es pas d’la fanfare, toi, avec ta veste et tes faux galons ? Tu t’es vu ?

—    Mais elle devient aimable finalement, voilà c’qui m’plais, je t’aurai mis le premier prix mais t’es pas assez polie...

—    Mais je t’emmer… !

Sarah n’eut pas le temps de finir son insulte, Bruno l’avait attrapé d’une main ferme à la taille et muselé de l’autre. Les yeux affolés de l’adolescente dans les yeux meurtriers de son agresseur, corps de plume contre corps de plomb, il la poussa brutalement jusqu’à son meuble de salle à manger, puis la contraint à s’assoir sur le sol. Se servant de sa force physique il la maintint plaquée pendant qu’il cherchait dans sa poche son petit canif. A la vue du couteau Sarah cria à s’en percer les tympans. Elle hurla plus fort encore quand la petite lame lui entailla la joue une première fois, provocant un rire chez l’homme. Puis la lame taillada la seconde joue, lentement, consciencieusement. Sarah hurlait, sanglotait, respirait mal entre pleurs et cris, ses yeux écarquillés au maximum décrivaient à eux seuls l’épouvantable horreur de ce qu’elle subissait. L’homme s’arrêta, s’écarta légèrement afin de regarder son travail, l’adolescente ne bougea pas, trop apeurée pour tenter quelque chose. Alors qu’elle pensa qu’il en avait peut-être fini, elle souffla de soulagement et c’est à cet instant qu’il se jeta sur elle, la mordant jusqu’au sang dans les entailles qu’il venait de lui faire, arrachant les morceaux de joues et les crachant dans toute la pièce. L’adolescente ne cria qu’à la première morsure, aux autres elle resta inerte, victime d’un arrêt cardiaque, la peur avait pris le pas sur la vie, la délivrant de ce que son agresseur lui réservait, le dépeçage complet de son visage.

A la fin de son forfait, comprenant le décès de sa victime, l’homme fut pris d’une hilarité incontrôlable, de rires gras et sonores. Il se releva, fouilla dans sa poche, en sortit un chiffre en plastique qu’il jeta sur le corps méconnaissable.

—    Huit parce que tu m’as bien fait rire ma jolie, mais c’est bien suffisant, je réserve le dix à quelqu’un de vraiment spécial.

Oui, pour Sarah, la soirée aura été inoubliable, courte et éternelle. Elle risquait d’être aussi inoubliable pour Paul qui sonna à l’instant où Bruno s’apprêtait à sortir. Il ouvrit la porte en grand, tendit sa main au jeune homme comme pour la serrer en signe de bienvenue. Celui-ci, interdit à l’image de cet homme dont la bouche saignait, lui tendit la sienne instinctivement. Bruno la serra sans la lâcher et dans le même mouvement lui assena un coup de tête afin de l’assommer. Puis il lança son corps engourdi sur Sarah, sortit sa seringue qu’il lui plaça dans la main, mis quelques morceaux de chair sanglante de l’adolescente dans sa bouche, pris son téléphone et appela l’air affolé :

—    Allo la police ? j’ai entendu des cris affreux, j’ai vu un jeune après une fillette, son adresse est…

Oui, la soirée allait être cruellement inoubliable pour Paul, longue, affreuse et bien compliquée à expliquer une fois réveillé.

Vingt heures. Bruno, dans un état d’excitation décuplé, sortit vivement dans la nuit, à la recherche de la perle rare, l’adulte ou l’enfant de préférence qui obtiendrait la note ultime, dix sur dix et son attention toute particulière. Les gosses du quartier couraient encore de maisons en maisons malgré l’heure et l’obscurité. L’homme, ses gants maculés, le goût du sang de Sarah encore sur les lèvres, cherchait de ses petits yeux fouineurs ce qui le motiverait le plus. Ici un arlequin accompagné d’un pirate, là des sorcières de douze ans avec leur balai de paille, devant le petit commerce d’alimentation une nourrice avec poussette et jumeaux déguisés en fantômes. Les yeux de Bruno lançait des paillettes de bonheur, le choix n’était pas facile, cette fois, il comptait se surpasser. Puis soudain son attention fut attirée par deux petits chaperons rouges et le grand méchant loup. Ah ! La bonne prise ! Frénétiquement il se mit à les suivre dans la ruelle bien sombre jouxtant le commerce. Fébrile à l’idée de ce qu’il allait faire, il tâtait son canif à s’en couper le pouce, son cœur s’emballa de joie, il se rapprocha à un souffle du trio prêt à bondir. Consciente d’être suivie, Margot se retourna d’un coup, les mains crispées sur celles de ses filles.

—    Ah ! Cria-t-elle surprise de voir l’homme aussi près d’elles, tu m’as fait peur !

—    Ben manquerait plus que ça ! Fit l’homme tout heureux de voir sa femme et ses filles, vous êtes les reines de la fête, vraiment, je n’en ai pas croisé d’aussi belles toute la soirée, je crois que je vais vous attribué un dix !

—    Quel flatteur ! Répondit Margot heureuse de voir son mari, bon, tu as fini de trainer ? Tu rentres avec nous ?

—    Oui, presque, je rentre avec vous et je terminerai chez nous cette fête d’Halloween inoubliable !

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