Une larme d'alcool de Trop

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                Magalie venait de passer une soirée formidable avec ses amis. Elle avait bu autant qu’elle l’avait pu. Elle avait dansé toute la soirée. Elle s’était lâchée et elle s’était amusée. Ca faisait longtemps qu’elle n’en avait pas eu l’occasion. Un homme charmant mais un peu trop insistant lui avait offert un verre. Elle était persuadée que c’était lui qui lui avait effleuré le dos un peu plus tôt dans la soirée. Il ne lui avait pas parlé. Il l’avait seulement écoutée. Elle l’avait vaguement observé. Il avait très vite perdu son charme. Il avait un regard sombre. Comme mort. Comme si il était ailleurs. Elle avait regardé sa montre, prétexté l’heure tardive, ou matinale, ça dépend de quel côté on se place et était partie.

                Elle avait décidé de rentrer à pied. Elle voulait voir les premiers rayons de soleil se lever. Ses amis avaient insisté pour qu’elle prenne un taxi ou les premiers métros mais elle avait insisté pour rentrer comme ça. Qu’est-ce qu’elle risquait après tout ? C’est l’hiver et à cette heure, Paris dort encore. Elle serait tranquille. Peut-être qu’elle aurait même le droit à quelques flocons avec un peu de chance. A vrai dire, elle ne se sentait pas très très bien et était persuadée qu’une balade dans le froid de l’hiver lui ferait le plus grand bien avant de rentrer dormir chez elle. Et puis, elle n’était pas pressée. Pour une fois qu’elle sortait, elle voulait en profiter. Elle voulait se souvenir de cette soirée pour toujours. Qu’elle soit mémorable. Elle qui passait tout son temps à travailler. Pour une fois, elle avait l’occasion de faire autre chose et elle voulait en profiter.

            Elle déambulait donc dans les rues calmes et encore paisibles de Paris. La pollution et le bruit ne s’étaient pas encore levés. On pouvait entendre le raisonnement de ses talons encore longtemps après son passage. Les notes chantaient encore dans sa tête et elle dansait tout en marchant. Elle ne marchait pas très vite. Il faut dire que ses talons ne l’aidaient pas non plus à avancer rapidement et elle commençait à avoir un peu mal à la tête. Ce dernier verre l’avait vraiment achevée. Elle essaya de se souvenir ce qu’elle avait commandé mais en vain. Elle essaya de se souvenir de la tête de cet homme si étrange mais n’y arriva pas non plus. Comment s’appelait-il déjà ? A quoi ressemblait-il ? Elle aurait aimé se souvenir d’au moins une chose de lui. Pourquoi n’y arrivait-elle pas ? Elle n’avait pourtant pas si bu que ça ! Puis, soudain, une odeur lui envouta l’esprit. Un parfum poivré et mélangé à l’odeur fanée des fleurs. Une odeur presque agressive et dérangeante.

            Elle s’arrêta quelques instants sur un pont. Bir-Hakeim. Elle s’accouda à la rambarde et contempla la Tour Eiffel. Elle envia ses longues jambes. Elle avait l’impression de rêver. Comme si la ville lui appartenait. Elle vivait dans la plus belle des villes et elle le lui rendait bien. Elle desserra un peu son écharpe pour laisser le vent s’engouffrer dans son manteau et sous sa robe. Et sans qu’elle s’en rende compte, cette première s’envola. Elle ferma son manteau sans faire attention à sa perte et poursuivit son chemin.

             A son mal de tête assez prenant, s’ajouta un mal de ventre. Sa tête commençait à tourner un peu. Elle essaya d’accélérer le pas mais avait trop mal aux pieds. Elle regretta un instant de ne pas avoir pris un taxi. De ne pas avoir écouté ses amis.

            Soudain, la tranquillité se calma et laissa place au bruit. Bruit de pas. Elle se retourna mais ne vit personne. Elle manqua de tomber en se retournant pour continuer son chemin. Sa main effleura un poteau. Elle sentit le froid lui glacer les doigts. Elle se demanda pourquoi est-ce qu’elle n’avait pas froid d’ailleurs.

            En fait, dès qu’elle avait accepté de prendre un verre avec cet homme, elle avait signé son arrêt de mort. Elle ne lui avait pourtant rien fait. Si, elle avait poliment refusé ses avances en prétextant la fatigue mais bon… Ca arrive à tout le monde ça. Il avait déjà jeté son dévolu sur elle qu’elle n’avait pas encore posé les yeux sur son costume. Son costume… Il en attirait des femmes avec. Il avait ce certain charme. Ce truc. Pourtant, il n’est pas particulièrement bel homme mais… Il a ce quelque chose qui fait qu’on se sent forcément attiré par lui.

            Quand elle lui avait sorti son excuse bidon de l’heure. Il s’était fait transparent. Il avait fait tomber le verre qu’il lui avait offert pour éviter que quelqu’un d’autre ne boive dedans. Il avait attrapé ses affaires et était sorti avant elle. Il l’avait attendue caché dans une rue un peu plus loin. Il avait de la chance, elle lui avait dit qu’elle adorait rentrer à pied après être sortie. Il n’aurait pas à la dissuader de prendre un taxi ou autre. Ce serait encore plus facile.

            Une fois qu’elle fut sortie, il la suivie de loin. Il colla ses pas aux siens, de cette façon, elle ne pouvait pas l’entendre, seuls ses hauts talons claquaient dans la nuit.

             Il l’avait un instant observée contempler Paris pour la dernière fois. Il lui avait donné un peu de répit. Il lui avait laissé ce plaisir.

             Puis, son écharpe s’était envolée. Il l’avait reçue en plein visage. Il avait été attaqué par son odeur. Tout un tas de scénarios lui avaient traversé l’esprit en même temps que cette odeur avait pris possession de son imagination. Il avait caressé le tissu une fois de plus. Il avait imaginé sa gorge enlacée et coincée par ses mains serrant cette écharpe qui lui donnerait ses derniers soupirs. Il se voyait lui bander les yeux et la faire souffrir comme jamais.

            Parce que personne ne se refuse à lui. Non, personne !

            Il l’avait rattrapée discrètement mais très rapidement. Il lui avait rendu son écharpe et avait commencé à lui parler. Elle avait touché son cou, s’était rendue compte de sa perte, et l’avait remise. Il l’avait regardée faire avec tellement d’envie qu’elle avait été encore moins rassurée. Il ne lui inspirait pas du tout confiance. D’autant plus que son visage lui rappelait quelqu’un mais elle n’arrivait pas à se souvenir qui. Cet homme… Elle l’avait déjà vu quelque part ! Forcément. Ce regard. Ce costume. Elle commença à se laisser divaguer. Elle voyait déjà sa photo faire la une des journaux. Enfin, photo… Son corps retrouvé inerte et sans vie, un corps si mal traité dans sa fin qu’il en serait devenu méconnaissable. Un appel à témoin aurait été lancé. Des gens se seraient intéressés à cette affaire. On aurait connu la vérité et on se serait moqué d’elle. La fille qui n’avait pas réussi à se débarrasser d’un fou. Qui s’était laissée aborder par cet homme sans le reconnaître. Elle le connaissait, c’était sûr. Elle devait se souvenir. Ce sentiment qui l’envahissait si soudainement sans réelle raison, cette peur rien qu’en regardant ses yeux, elle devait le connaître pour être si mal à l’aise en sa présence… Il…

            Il lui attrapa la main tout en lui parlant. Elle ne l’écoutait plus. Elle avait peur. Elle tremblait de froid et de peur. Elle ne savait pas quoi faire. L’alcool était redescendu et elle était fatiguée. Sa tête tournait. Il commença à embrasser sa main. Elle essaya de la récupérer en vain. Il se rapprocha dangereusement d’elle. Elle ne savait plus de quoi répondre. Il l’embrassa fougueusement. Elle essaya de résister un instant puis abandonna quand son parfum l’envahi. Cette odeur… !

            Il avait agi vite. Elle ne se refusa pas longtemps à lui. Et en même temps que son corps tomba, il inspira et embrassa son dernier souffle.

            Il l’allongea ensuite par terre. La tira jusque dans une petite ruelle. Il ramassa les quelques cheveux qui n’avaient pas suivi la course. Il la contempla un instant. Ses yeux étaient ouverts et la peur en jaillissait. Ses doigts étaient crispés. Ses mains à lui étaient couvertes de sang. Il lui arracha son écharpe, s’imprégna une fois de plus de son odeur et commença son petit rituel. Il lui retira sa robe si délicatement que ça devint limite obscène. Il se dégouta un instant. Non, il n’est pas comme ça. Il extirpa l’arme du crime de son ventre. Il glissa ses doigts sur le sang qui commençait à sécher. Elle avait la peau douce. Il caressa ensuite sa lame. Son couteau. Son objet condamnateur de refus. Il passa la lame sur la douceur du visage de Magalie. Jamais elle n’aurait dû se refuser à lui. Jamais. Il releva les cheveux de sur sa figure et regarda ses yeux. Cette expression. Ce sentiment. Il en frissonna tellement il trouvait ça excitant. Il passa ses doigts une dernière fois sur son corps. Il entailla son corps partout où il aurait aimé poser sa bouche. De toute façon, jamais il n’aurait pu faire quoi que ce soit avec elle, elle était bien trop sale. Et qui parle à un homme comme ça dans la rue sans le connaître ? Qui se laisse embrasser par un inconnu si fougueusement ?

            Il remercia encore les quelques verres d’alcool qui l’ont aidé à agir. Lui qui lui avait dit son prénom dans la boîte. Qui lui avait payé un verre. Elle ne se souvenait même pas de son visage. De toute façon, il l’avait condamnée dès le début. Il l’avait si longtemps observée danser. Elle avait cette façon si belle et si désagréable de danser. Il avait eu envie de la faire souffrir dès la première seconde où il l’avait vue. L’innocence qu’elle portait en elle. La confiance qu’elle semblait avoir un peu trop. Il l’avait frôlée sur la piste de danse, il avait senti son parfum. Il avait passé ses doigts dans son dos juste le temps de la croiser, il en avait frissonné. Elle avait la peau fine, délicate. Tout ce qu’il fallait. Et puis, il avait réussi à lui offrir un verre. Elle avait été comme il l’avait imaginée. Elle avait une voix un peu trop haut perchée. Elle parlait. Parlait. Et parlait. Il ne l’écoutait pas. Elle ne l’avait pas non plus vu glisser un cachet dans on verre. Elle rêvait bien trop d’autre chose. Les scénarios défilaient dans sa tête. Son odeur envoutante. Sa lame glissant sur son corps. Ses habits qu’il lui arracherait violemment. Son dernier souffle qu’il lui arracherait. La plus belle partie…

            Il se leva. La contempla un dernier instant. Il entendit sa voix à nouveau. Il souleva sa robe avec sa chaussure. Oui, elle était sale. Elle le dégouta. Elle avait bien mérité ce sort. Il se répéta qu’un autre l’aurait fait à sa place de toute façon et il partit enfin. La laissant là à son propre sort.

            Il rentra chez lui. Le lendemain matin on parla d’un corps non identifié retrouvé mort dans les rues de Paris. Un ridicule cadre dans les faits divers. Comme si elle en valait la peine…

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