Le contrat

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 Alexey vida son café d'un trait et claqua la tasse sur la table de bois. La cuisine était silencieuse, seul un souffle provenant des confins de la ville se glissait par la fenêtre entrouverte. Il était presque 21 heures. La sonnerie du téléphone se fit enfin entendre. Il décrocha promptement. Sa pomme d'Adam rebondit plusieurs fois le long de son cou athlétique. Son timbre guttural rompit le silence :

-J'y vais.


Dehors la fraîcheur était clémente malgré le ciel sans écharpe. Il jeta un oeil vers les ribambelles d'astres avant de se diriger dans les garages. Il n'alluma pas et chercha le matériel à tâtons. Quand il l'eut trouvé, il se dirigea à grandes enjambées vers le véhicule. Sous le reflet des lampadaires, ses cheveux passèrent du blond à l'ivoire. L'arbalète était assez légère. Il jeta le sac dans le coffre et fit le tour par la gauche.

Les artères principales n'étaient pas désertes, mais la modicité et la lenteur du trafic donnait à la vie nocturne des allures de répit. Alexey aimait ça. Il descendit vers le centre. La quarantaine n'avait pas terni son charisme, mais son style ombrageux l'avait toujours voué aux rencontres noctambules ou à la solitude. Aux angles que les boulevards formaient avec les ruelles, des formes se pamaient. Il glissa la troisième vers les quartiers Sud.

Les pavillons baignaient dans une pénombre partielle. Alexey tenta de serrer le frein à main sans trop de bruit. Il était venu repèrer les lieux la semaine précédente et avait choisi un muret qui pouvait servir à la fois de support et de cache. Il se faufila derrière et attendit. Trois quart d'heure s'écoulèrent. La petite sihouette sortit enfin dans le jardin. Les pupilles d'Alexey se rétrécirent et il banda ses muscles supérieurs. Son doigt resta en suspens. Il lui fallait toujours quelques millièmes de secondes pour ajuster son âme à la tâche qui lui incombait. Ce délai infime était pour lui la preuve que l'humanité avait fait trace quelque part dans son esprit. Et qu'il lui fallait la combattre. L'ombre était maintenant près d'un parterre de fleur. Elle n'était pas plus haute que trois pommes.

Il visa la nuque et tira deux fois. Les coups firent mouche et le corps tomba aussitôt, rendu à une raideur tout aussi instantanée. Le soviétique calme mais agile, sortit alors le polaroïd de sa poche et s'élança.

Quand il eut achevé ce pourquoi il était venu, il coula la berline en direction des ruelles plus sombres du Nord de la ville. Sa gorge le démangeait et il rêvait d'apaiser cette sensation avec la chaleur d'un spiritueux. Alexey avait des habitudes proches du cérémonial. Après un contrat, il descendait systématiquement dans un établissement de nuit. L'alcool brûlant consommé dans un bouge et parfois le corps d'une femme lui permettaient d'estomper le rouge du sang, les derniers soubressauts, les faciès mortuaires.

Des images qui risquaient de devenir indélébiles.

Il n'avait pas choisi cette vie. Elle l'avait happé au détour d'une rue. Son exil ne l'avait pas délesté de certains démons et l'errance avait tôt fait de le rendre à l'obscurité. Mais pour le Russe, elle se distinguait de la noirceur.

Elle devait le faire !

C'est du moins ce dont tentait de se perduader Alexey Paliakov alors qu'il avalait un rhum accoudé à un comptoir poisseux.

*******

Victor entendit le gong de 17 heures retentir avec soulagement. La chaîne émit des bruits d'apocalypse et ralentit. Il laissa tomber ses gants et se mêla à la foule d'ouvriers qui abandonnait les postes de travail pour les vestiaires. On était vendredi et il se sentait léger de quitter sa tâche, pour laquelle il ne nourissait aucune passion. Le contrôle et la monotonie étaient devenus son quotidien. Le travail à l'usine faisait partie d'une entreprise nommée réinsertion dans laquelle il s'était trouvé propulsé à sa sortie de la maison d'arrêt.

Cette sortie tant désirée ne s'était pas faite avec le faste dont s'était nourri ses rêves de détenu. Son frère parti flirter avec la Riviera avait omis de l'appeler le jour même. Quant à sa mère, ses vertèbres truffées d'arthrose l'avaient clouée au fond de son petit logement. Il s'étaient retrouvés autour d'un poulet fermier trop sec et de ses yeux mouillés à elle.

Lui n'avait pas pleuré, mais son coeur s'était serré tant et tant, qu'il avait eu la sensation que sa poitrine n'était plus du tout irriguée. Et qu'elle devenait froide.

Il avait gouté la peau croustillante de la volaile sous le regard brillant de sa mère. Il avait fait semblant et avait plissé ses yeux et fait vibrer sa gorge. Il avait évité de parler du vide. Celui qui envahissait son âme jusqu'à le priver des sensations les plus élémentaires. Ce vide c'était celui de l'absence, mais ils ne l'évoquèrent pas.

Pourtant, Victor en était dévoré. Tout le lui hurlait

Il manquait Séverine et Thais.

C'était en partie sa faute, lui disait-on. Ses frasques nombreuses, mal inspirées, avaient presque toujours mal tourné. Elles avaient aussi donné raison à la mère de Thais.

Sa fille. Il ne pourrait plus aller la chercher désormais. Il ne baladerait plus son petit corps léger au bout de son bras. Il ne lui serait plus possible de la contempler se barbouiller d'un sorbet, trop grand pour elle.

Et la douce Séverine. Qu'était-elle devenue ?

Celle qui l'avait accueilli maintes fois à bras ouverts et pansé dans les moments déchus, s'était transformé en un félin alerte et dangereux. La naissance de leur fille n'avait pas changé la donne tout de suite et Victor ne s'était pas assez méfié.

Il le regrettait aujourd'hui, mais vu la tournure des choses, les remords étaient parfaitement inutiles. Désormais, seule l'amertume naissait de ses introspections.

Il avait beau retourner les choses dans son esprit, il ne voyait pas comment rester le père de son enfant sans contribuer réellement à sa sécurité. Il ne pouvait s'y faire. Parfois, quand des fièvres insomniaques tourmentaient son âme, il cédait à la haine. Elle dévorait toute sa personne. Lentement.

A la façon dont une mante dévore sa proie.

Et puis, il avait rencontré le Russe.

*******

Il y eut deux sonneries de suite, puis le déclic indiqua à Alexey qu'on avait décroché.

- C'est moi.

 -Je t'avais reconnu.

 -Tout est reglé.

En quelques secondes, Victor sentit la température de son corps s'envoler.


-Je sors du boulot. Quand est-ce-que tu peux passer ?

 -Je laisse le pola dans la boite.

 -OK.

Nouveau déclic. Les deux hommes s'étaient tout dit.

Alexey avait passé la nuit dans le quartier rose de la ville. La voltige nocturne et le mauvais rhum l'avaient courbaturé. Un arrière goût flottait autre part que dans sa bouche.

Ce n'était pas de la culpabilité. Il en était sûr.

Il ne se considérait pas comme un damné. Il avait vu et entendu assez de choses, pour savoir que les catégories du bien et du mal étaient très subjectives. La misère et la peur lui avaient enseigné que les gens honnêtes ne sont jamais ceux qui se prétendent irréprochables. Les personnes qui avaient besoin de faire montre de leur pieté ne le faisaient que sous le joug de sentiments prescrits et médiocres. Cette mascarade était peut-être nécessaire. Il n'en était pas sûr.

Ce qu'il savait, c'est qu'il y avait les autres. Ceux dont il faisait partie.

Des gens que l'aversion de ces hiérarchies condamnait à l'errance. Ceux qui abattaient le sale boulot et dont les trajectoires étaient sans gloire et sans rachat. Une vermine nécessaire dont les bien-pensants goûtaient les fruits sans le savoir, et puis les condamnaient avec ferveur.

Il regarda la photo une dernière fois. Aucune émotion ne contracta ses traits.

Il glissa le carré brillant dans la fente et s'en alla sans se retourner.

*******

Victor sortit de son véhicule et contempla un instant les lieux. Il se sentit fébrile et enfonça ses mains dans les poches de son jean. Il devait l'affronter, c'était inéluctable.

Pour le moment, elle ne savait rien.

Il frappa quelques coups discrets à la porte et s'étonna qu'ils ne passent pas inaperçus. Des bruits feutrés voyagèrent le long du couloir. La porte s'ouvrit.

Séverine était là, les yeux rougis et un gilet de laine jeté sur les épaules.

C'était toujours la jeune fille qu'il avait réussi à emmener un soir d'Octobre au cinéma. Mais ses arcades et la lueur de ses yeux s'étaient alourdis d'un chagrin dont aucun mot ne pouvait rendre compte fidèlement.

Il n'insista pas longtemps. Elle s'effaça pour le laisser emprunter le couloir.

-Tu veux un café ?

 -Tu fumes maintenant ?

 -C'est pour la santé de mes poumons que tu t'es déplacé, lança-t-elle, cinglante.

 -Non. Tu le sais bien.


Il sentit que l'amorce était mauvaise. Il choisit une chaise et tenta autre chose.

-Tu as l'air fatiguée.

 -Je le suis, tu sais que ce procès m'épuise. C'est le pot de terre contre le pot de fer. Tu veux du café ou pas ?

 -Oui, s'il te plait.


Elle n'avait pas oublié ses habitudes et lui servit sans sucre.. Ils burent dans un silence pesant. Quand elle reprit sa voix était plus aigüe et des larmes perlaient à ses paupières.

-Une petite fille de quatre ans. Ma fille ! Fallait-il attendre que cela arrive ?

 -C'est aussi ma fille.


La douleur la rendit mauvaise.

-Où étais-tu quand c'est arrivé. Hein ? Où étais-tu bordel ?

-Tu le sais.

-Oui, je le sais. Aux abonnés absents. Comme toujours ! Et maintenant, Monsieur vient nous abreuver de son sentiment paternel ?  Trop facile !


Il se tût et la gravitation sembla attirer ses yeux vers le sol. Il se sentit à un doigt de l'abandon.

Tout à coup, l'univers ambiant se transforma.

Une des portes du salon s'ouvrit.

Thais apparut.

L'instant d'après, elle se ruait sur la cuisse de Victor pour s'y ancrer comme un naufragé sur une planche de salut. L'homme et l'enfant semblèrent n'avoir plus qu'un seul contour. Après avoir crié papa sur tous les tons, elle releva son visage vers celui de Victor qui la contemplait, déconcerté. Celui-ci fut alors submergé d'amour et de souffrance.

Une cicatrice circulaire marquait profondément le visage de la fillette. La blessure fraîche, irrégulière perturbait légèrement le fonctionnement des muscles faciaux. Le regard restait inchangé : plein de la confiance enviable et effrayante de l'enfance. Il embrassa la marque à plusieurs reprises et conserva la tête de la fillette dans les mains de longues secondes.

-Va passer un gilet et mets des chaussures.


La fillette s'éclipsa, l'air ravi. Sa mère reprit à voix basse.

-Tu connais les décisions du juge.


Victor laissa échapper un soupir. Ca faisait cinq longs mois qu'il n'avait pas passé la porte Thais à son bras. Il joua sa dernière carte et plongea la main dans sa poche. Il ne posa pas la photographie sur la table et garda ses doigts serrés sur un coin.

-Il n'y en aura pas d'autres.


Séverine concéda à se pencher sur ce qu'on lui présentait. Il eut l'impression que le temps se suspendait.

Sur le cliché, le canidé mort arborait deux flèches dans la nuque. Sa langue rosée, luisait entre ses dents carnassières et ce reflet s'érigeait comme un vestige de vie sur la carcasse.

L'oeuvre aurait put s'avérer imbécile ou orgueilleuse. Il retînt son souffle.

Quelque-chose sembla s'appaiser dans l'esprit de la mère, comme si la mort pouvait nourrir quelque-peu le gouffre de sa souffrance. C'était aussi le cas pour Victor. Il pensa qu'il y avait des cas, pour lesquels on ne pouvait déterminer avec précision la différence entre justice et vengeance. Il continua.

-Fric ou pas fric, il ne mordra plus personne.


Elle pétrit sa mâchoire et ne répondit rien. Un ange passa. La photo disparut.

-Je peux l'emmener manger une glace ?

-Seul ?

-Juste elle et moi.


Elle hésita encore.

Son mégot de cigarette fut écrasé de nouveau. Plusieurs fois. Victor tenta d'accorcher son regard, mais elle balaya la pièce sans s'arrêter sur lui.

Soudain, elle débarassa les tasses sans douceur.

-Rentrez à six heures.

Dans les rues, le soleil d'automne était encore généreux. Une enfant au sourire sinueux sautillait au bras d'un homme grave. Ils s'arrêtèrent devant la devanture pastel d'un salon de thé. Derrière la vitrine, un comptoir exhibait des sorbets aux couleurs pétillantes.

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