Le contrat

Nathan Noire

J'ai rencontré un type dans un bar. Jusque là, c'est banal tu vas me dire. Peut-être même un peu gay si tu comprends de travers. Laisses-moi te raconter un peu l'histoire. Le type en question, il achetait des âmes. Je sais, tu vas me dire que c'est une fiction pour deux sous et que je ferais mieux d'écrire une histoire pour les éditions Chair de Poule. Que je crève la gueule ouverte si ça m'arrive un jour d'ailleurs.

Bon le type, il est devant moi, en train de siroter un verre, on discute comme ça depuis un bout, et là il me sort :

 

« - Bon sinon, ton âme, tu la vends combien ? »

 

Pas évident. Je rigole, je tousse, je crache ma bière, je le regarde.

 

« - Qu'est ce que tu me sors là ? De quoi mon âme ? 

- Je te demande combien tu la vends.

- J'avais entendu. Mais je ne comprends pas bien le sens.

- C'est simple. Tu as une âme. J'achète des âmes. Tu me dis combien t'en veux, et l'affaire est réglée.

-…

- Non ?

- Bin je sais pas trop. C'est bizarre ton histoire. T'es bourré ?

- Mais non ! C'est mon truc c'est tout. Regarde. »

 

Et là il me sort un papier, genre abîmé de partout. Il y a des noms dessus, des signatures, des dates. Le papier fait très officiel, mais bon moi je te fais la même chose sur Photoshop. Par contre ce qui m'intéresse, c'est les prix à côté.

 

«  - Et ça là, c'est quoi ?

- Le prix tu vois bien.

- Le prix de l'âme… Genre Simon Bells, il t'a vendu son âme 700 euros ?

- Oui, une bonne affaire en plus.

- Et jusqu'à combien tu achètes ?

- Ça dépend, à combien tu penses ?

- 4 000 euros.

- Si tu veux.

- Attends, tu vas me dire que là tu me sors les billets pour acheter mon âme ?

- Si je te le dit !

- Tu as 4000 euros sur toi là ? Genre en chèque ou en billet ?

- Pourquoi tu veux me voler ?

- Tu cherches bien à acheter mon âme, déjà que c'est pas saint comme histoire, tu vas pas me reprocher de penser à ça. Je vais réfléchir. »

 

Je me suis levé et je me suis dirigé vers l'entrée du bar. A partir de quoi, je m'allume une cigarette. Je réfléchis un bon coup. Vendre son âme c'est pas rien. J'ai un coup dans le nez, c'est un truc que je pourrais regretter demain matin. En même temps, il va pas vraiment me l'acheter. C'est pas possible. J'espère du moins. Je vois pas comment ce serait réalisable son truc. Et puis j'aurais bien besoin d'un peu de monnaie en ce moment. Je pourrais réparer ma bagnole déjà, m'acheter autre chose que du surgelé, et peut-être même des fringues. Bon il m'a dit que 4000 ça le dérangeait pas. Je peux sûrement le faire cracher un peu plus. De toute façon, c'est un allumé. Il va remplir son papier, tailler la route, et j'en entendrais plus parler. Simon Bells… J'aimerais bien voir quand même. Je sors mon portable et je cherche sur internet. Rien de particulier, une page facebook, un blog de photo vite fait, rien d'extra. J'aurais vu un avis de décès ou une connerie dans le genre, j'dit pas. Mais là le gars, rien de spécial. Bon et puis merde.

 

«  - C'est ok. Pour 5000 tu l'as.

- T'es sur de toi ?

- Si j'le dit.

- Tu vas pas changer d'avis ensuite ?

- Pourquoi je changerais d'avis ? C'est pas comme si j'allais te demander de me la rendre ensuite.

- De toute façon tu pourras pas.

- Comment ça ?

- Une fois que j'ai ton âme, elle est à moi. Tu ne pourras jamais la récupérer.

- Mais tu me fais flipper avec tes conneries. Tu prends quoi, de la coke ou un truc du style ? Parce que t'en tiens une couche quand même.

- Non, juste des âmes. Tu signes là s'il te plait ?

- Nom, date, signature… Oui ok si tu veux. Attends, le Baptiste là, pourquoi 1952 ?

- C'est la date.

- La date d'achat ? Mais t'a quel âge ??

- L'âge qu'il faut ! Signes moi ça et on en parle plus. »

 

Des allumés j'en ai vu. Mais alors ce type. Bon, je signe d'une main tremblante, mais je signe quand même. Cette histoire j'te jure. Il a roulé son papier, il l'a fichu dans sa veste, m'a adressé un sourire et s'est tiré. J'ai fini mon verre. Et je l'ai regardé. La liasse de billets sur le comptoir, insultante comme c'est pas permis. Je l'ai touché, je l'ai reniflé, je l'ai mise dans ma veste en jetant des regards autour de moi. Je suis sorti du bar comme un voleur, un peu paniqué et pas très serein. On a l'impression d'avoir ramassé des billets auprès d'un camion de banque qui s'est cassé la figure. On sait pas bien pourquoi, mais on sent que c'est pas très honnête. Je sentais ma respiration s'accélérer. D'une main j'ai voulu tâter ma poitrine et sentir mon cœur battre. Elle s'est posée sur la liasse de billet à l'intérieur de ma veste directement. J'ai craché un juron, et j'ai sorti de quoi griller une cigarette. Avec le briquet, y'avait un billet dans ma main. Je range tout ça. Je fais quelque pas et je cherche mon portable. En le sortant, j'ai fait tombé des billets. En ramassant mes billets, je me suis coupé avec un bout de verre. En regardant ma blessure, y'avait rien.

 

Y'avait rien. Je ne saignais pas.

 

A suivre.

 

 

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