Le festin

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Assis à cette table, pleine et abondante de richesses gustatives, je m'abandonne à ma gourmandise naturelle. Ce n'est pas très classe, je sais, face à cette femme qui me captive et qui semble extrêmement sensuelle. Je n'aime pas vraiment son compagnon qui me semble vide de toutes substances intellectuelles et provoque en moi une répulsion instantanée. Je dois par contre le reconnaître il est plutôt mignon, ce qui est plutôt cruel car j'ai tout sauf la beauté. Toutes ces victuailles m'ont mis en appétit, j'attends l'entrée impatiemment. Oui car mes entrailles me refusent la discussion petit à petit, on dirait qu'ils l'éternisent consciemment. N'avez vous jamais ressentis ce terrible sentiment de ne pas vouloir écouter votre hôte? Lui et son raisonnement déraisonné sur nos instances les plus hautes. La politique à table ce n'est jamais bon, on rumine notre colère en oubliant de mâcher ce qui provoque des postillons énormes qui s'échappent des bouches trop ouvertes. La politique devrait être réservée à l'heure du café ou du digestif, là où les paroles s'illuminent, de doux mots alcoolisés, les rendant plus guillerettes. 

L'entrée servie, je peux enfin manger et ne plus entendre cet homme que l'on devrait enfermé au sanatorium. Levant mes yeux de mon assiette remplie, je vois que la douce sucrerie chocolaté en face de moi a changé, elle se plaint du sodium. C'est vrai qu'ils ont eu la main lourde sur le sel, et le vin descend tout seul ce qui est inquiétant. C'est alors qu'elle me regarde et scelle pour le reste du dîner, ma contemplation pour ce regard si perçant.

Le plat était tout ce que j'aime, du riz et une entrecôte avec sa sauce aux morilles. De quoi faire valser mes papilles. Elle se met à parler et lance enfin une discussion intéressante. Mon verre est encore plein mais je bois ses paroles qui laisse place à une complicité naissante. Mon assiette je n'y touche plus, laissant ma faim où elle est. Les pulsations de mon cœur affluent, je la regarde, divine et transcendante, sans arrêt. Viens mon tour de lui répondre, je n'ai jamais manqué de mots pour écrire mais ils m'ont toujours manqué pour parler. Il n'est pas temps de se morfondre, je tente, plus le temps de m'en soucier. Nous parlons de cinéma, de poésie, de littérature, je ne peux faire de ratures je dois avancer à découvert. Chaque bouchée est interrompue par sa relance fluide et sans bavure, je me sens pétrifié par son regard, ses yeux verts. Jamais je n'ai ressenti pareille émotion, serai-je en train de m'abandonner à ses charmes discrets. Son mec ne suit plus la conversation, il n'est plus qu'à cette table son minable reflet.

Le dessert arrive, avec le fameux fondant toujours aussi délicieux. Mais mon plaisir est ailleurs, c'est mon amour grondant pour cet ange noir envoyé des cieux. Je bois une gorgée de vin rouge, j'adore ce breuvage, Côtes du Rhône, Bordeaux et Bourgogne ont coulé à flots. On m'avait dit que son regard faisait des ravages, et avec l'alcool voyageant dans mes veines , c'est sans vergogne que je me jette à l'eau. Je lui déclare ma flamme, bien sûr à demi mots, son chien de compagnie ne comprenant rien à la situation est déjà saoul. Elle décline d'un regard, me blessant au plus profond de mon âme, je me sens seul, comme un mendiant sans le sou. Son homme ou du moins ce qu'il en reste n'est pas d'attaque pour le digestif ou le café. Il doit vider son sac, trop embuer. Je dois alors partir, battre en retraite mais je ne vais pas abdiquer.

En rentrant, à pieds, dans la douce pénombre de l'été chaud et humide. Je repense à cette créature sombre qui m'a transformée, je ne suis, finalement, pas si timide. Elle pourrait faire repousser sur ces terres arides de mes amours, un bourgeon d'espoir. Car jusque ici ce n'était qu'un jardin fleurit de désespoir, de cactus piquants et de passions sans histoires. Je ressens quand même une forte déception, je lui ferai quitter ce type sans compassion. Dans ce monde il faut se battre pour avoir la délicieuse moelle que peut offrir la vie. Je cueillerai la selve de cette peau d'ébène, pour lever enfin ce voile qui gâche mes envies. J'adore définitivement manger, ma gourmandise n'est plus un péché, grâce à elle ce soir rien n'était convenu. Je me couche en mangeant une dernière friandise prêt à rêver, de nouveau, de festins nus.  



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